jeudi 25 juin 2009

Arméniens en Amérique Centrale - II

Vue de León (Nicaragua), depuis le toit de la cathédrale
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Les Arméniens en Amérique Centrale - II

Les deux sagas du patronyme Gurdian

par Pablo R. Bedrossian


Il s’agit d’une enquête journalistique, non scientifique. Son propos est d’explorer une des voies ouvertes, lorsqu’au début de 2008 j’ai présenté un article « Les Arméniens en Amérique Centrale » : explorer l’origine du patronyme supposé arménien le plus connu dans la région.
L’importance du patronyme Gurdian (ou Gurdián ; l’accent n’importe guère, puisqu’il s’agit d’une même famille) est due autant à ses nombreux titulaires qu’à l’importante contribution sociale de nombre d’entre eux. Ce qui suit est la reconstruction d’une saga, un chemin passionnant auquel je vous convie.

Trois jeunes Arméniens

Ceux qui ont lu « Les Arméniens en Amérique Centrale » se souviennent que j’ai mentionné Ramón Gurdian, nicaraguayen installé au Guatemala, avec qui je suis resté en contact pour des questions commerciales. Ramón a contribué de manière significative à mon enquête en me précisant les origines de sa famille :

« … Au début du 20ème siècle, trois jeunes Arméniens sont arrivés au Nicaragua et débutèrent cette histoire. Les frères Cástulo et Santos Gurdian s’installèrent au Nicaragua, tandis qu’un troisième (Arturo ou Virgilio ?) émigra au Costa Rica. Bien qu’aujourd’hui les Gurdian des deux pays se considèrent comme apparentés, les générations suivantes ont perdu le contact avec leurs racines. »

L’article fut publié sur divers sites internet d’Argentine et du Brésil, puis publié par le journal Armenia de Buenos Aires. Sa diffusion provoqua de nombreuses réactions, parmi lesquelles certains membres de la famille Gurdian.
Les premières à réagir furent deux homonymes, nommées María José Gurdian :

« Mon nom est María José Gurdian. Cette histoire de trois jeunes gens qui arrivèrent d’Arménie au Nicaragua dans les années 1900-1905 m’a été racontée par mon grand-père Martín Gurdian ; sauf qu’il semble de deux d’entre eux s’installèrent à León, tandis qu’un autre s’est établi à Nueva Segovia où est né mon grand-père. Actuellement, au Nicaragua, le nom Gurdian est surtout connu à León, mais si l’on ne compte que les descendants de mon grand-père, nous sommes plus de 300 personnes à porter le nom Gurdian au Nicaragua, sans compter ceux qui ont émigré en partie de ma famille dans les années 80 dans d’autres pays comme le Honduras, les Etats-Unis et le Canada. »

Commençons par les coïncidences. Les deux récits parlent de trois jeunes gens qui arrivèrent d’Arménie, ils les situent au début du 20ème siècle et précisent qu’ils eurent beaucoup de descendants. La seule différence réside dans le fait que María José ne précise pas que l’un d’entre eux a émigré au Costa Rica, lequel a pu s’installer ensuite. Enfin elle ajoute que l’un des trois s’est installé à Nueva Segovia, au nord du Nicaragua, près de la frontière avec le Honduras, et les deux autres à León, à l’ouest.

Le mois suivant, j’ai reçu un message de la deuxième María José :

« Mon nom est aussi María José Gurdian, mais je suis des Gurdian du Costa Rica. La même histoire de trois jeunes gens se raconte dans ma famille : qu’ils étaient trois frères. Mais l’histoire qu’on m’a racontée, c’est que l’un d’eux est resté au Nicaragua, un autre au Costa Rica et que le troisième est parti en Argentine. Au Costa Rica la famille Gurdian est restée relativement réduite, et parfois avec ceux du Nicaragua, même sans nous connaître, nous continuons à nous considérer comme des cousins. Personnellement, j’ai toujours été curieuse d’en savoir plus au sujet de ces trois jeunes gens qui émigrèrent d’Arménie. Celui qui m’a surtout parlé d’eux était mon arrière-grand-père, Maximiliano Gurdian, mais malheureusement il est mort alors que j’étais encore toute petite. »

A nouveau il est question de « trois jeunes gens », dont deux que Ramón a identifié comme Cástulo et Santos, sans être sûr du nom du troisième. Les témoignages ne diffèrent que sur le lieu où ils s’établirent. La deuxième María José précise, tout comme Ramón, que l’un d’eux se déplaça au Costa Rica, mais elle parle d’un troisième, parti en Argentine, inconnu jusque là. Elle note en outre qu’ils étaient trois frères, et non deux frères et un cousin. Cependant, ainsi que Ramón, María José du Costa Rica révèle que parmi les Gurdian les gens ont conscience de faire partie d’un tronc commun d’origine arménienne.

Puis, María José du Nicaragua apporta cette autre contribution :

« J’ai retrouvé l’acte de naissance du premier descendant d’Arméniens né au Nicaragua ; c’était mon arrière-grand-père. Sur cet acte de naissance il est dit qu’il était fils de Rosa Gurdian, lequel était d’origine arménienne. Il se trouve dans un village près d’Estelí, où j’habite. »

D’après ce document, il semblerait que Rosa soit utilisé au masculin et qu’il puisse s’agir de l’un des trois jeunes gens. Bien que je lui ai écrit, je n’ai pas encore reçu ce document apportant la preuve de ce qu’elle avance. Rappelons qu’Estelí est la première ville importante au nord du Nicaragua, à une heure de la frontière avec le Honduras.

Pour résumer notre exposé jusqu’ici, il est possible d’affirmer qu’il existe une grande coïncidence d’ensemble, avec quelques divergences sur certains points de détail, et qu’il ne manque que plus d’informations pour concilier ces derniers et mieux identifier les noms et l’histoire de ces trois jeunes Arméniens.

Toutefois, un troisième message, envoyé par Maximiliano Gurdian Portocarrero, du Costa Rica, apporta une autre perspective en incluant une documentation très intéressante :

« Mon nom est Maximiliano et je vis au Costa Rica ; je suis le quatrième Max, arrière-petit-fils de celui que mentionne María José… J’ai entendu parler de deux théories sur son origine, dont l’une qu’il est originaire d’Arménie (Gur = de, dian = fourmi) ; par connotation, des « gens sans terre » qui finalement se décidèrent à émigrer. Récemment, un proche a fait une étude généalogique et m’a dit qu’ils étaient originaires d’Espagne. Il est probable que durant la domination arabe, ils sont arrivés là, bien qu’étant sûrement travailleurs d’origine arménienne, puisqu’ils étaient sûrement chrétiens. Quoi qu’il en soit, j’ai tendance à penser qu’ils sont d’Arménie. L’étude est plus complète en ce qui concerne leur installation au Costa Rica depuis le Nicaragua. Pour ces derniers, tous issus du mariage Gurdían-Icaza, 8 fils, parmi lesquels Félix Salvador Gurdían Icaza, né en 1863, parti au Costa Rica, commençant ainsi la lignée qui s’y trouve. C’est de cette union qu’est né mon arrière-grand-père.
Maintenant cette enquête est plus rigoureuse et s’appuie sur des documents. D’un autre côté il y a cette histoire des trois frères, apparemment antérieure au Gurdían Icaza, dont parle cette étude. En accord avec mon père, je lui ai dit oralement que les Gurdían étaient partis d’Europe (Espagne ou Arménie) au Pérou, puis de là vers le Nicaragua, les trois frères. Il y a à ce sujet une histoire intéressante qui dit que de l’un d’eux, Santos, dont il est question, naquit Rubén Darío. »

Max m’envoya une copie par internet de l’étude citée. Il s’agit du numéro 2 de la revue électronique de l’Académie des Sciences généalogiques du Costa Rica, datée d’avril 2007. La revue contient une étude destinée à l’Académie, intitulée « Ascendance de Don Salvador Gurdían Icaza et de Doña Zoyla Rojas Román au Costa Rica », élaborée par Pablo Gurdián Bond en octobre 2006.

L’hypothèse d’une origine espagnole du patronyme et la documentation à l’appui posaient une question nouvelle, qui mettait à bas toutes les affirmations précédentes.

La piste de León et la thèse d’une origine basque

Grâce à une enquête minutieuse, Pablo Gurdián Bond situe le premier chaînon familial à León, au Nicaragua, vers le milieu du 19e siècle, étant difficile d’accéder à des sources antérieures :

« Nous nous voyons contraints de prendre comme point de départ le plus éloigné les Gurdián Icaza, groupe familial issu de l’union de Félix Pedro Gurdián (né vers 1838 au Nicaragua) et d’Octavia Icaza Herdocia (née le 25 mars 1839, fille légitime de Pedro Nolasco Icaza et de Mariana Herdocia). De ce mariage ont été localisés environ 8 fils. »

Bien qu’il ne précise pas la date d’installation, il identifie comme fille aînée Bernarda Mariana Gurdián Icaza, née en 1861, suivie de Luis Félix Salvador Gurdián Icaza, né en 1863, au sujet duquel Gurdian Bond affirme qu’il est le fondateur da la famille homonyme au Costa Rica. Il énumère tous les fils issus de ce mariage. Il note qu’une septième fille naquit en 1882 et enfin n’indique pas la date de naissance du dernière fils.

Devant ces faits nouveaux, le premier que je consultai, naturellement, fut Ramón Gurdian. Il me confirma l’origine arménienne – témoignage transmis de bouche à oreille dans sa famille -, ainsi que l’histoire des trois jeunes gens. Néanmoins, lorsque je lui ai demandé quel était le nombre, concrètement, de ses ancêtres arrivés en Amérique Centrale et s’il s’agissait de son grand-père ou de son arrière-grand-père, il me répondit ceci :

« Il me semble que c’était Cástulo. Plutôt avant mon arrière-grand-père, mais je ne sais pas exactement. »

Ramón a dans les 60 ans. S’il est né, disons, en 1950, et que les trois jeunes gens sont venus au début du 20ème siècle, Cástulo devrait être son grand-père ou tout au plus son arrière-grand-père. J’en conclu que son arrivée doit être bien antérieure.

Procédant à une enquête très sérieuse, Pablo Gurdian Bond laisse ouverts les points dont il n’est pas sûr. Deux d’entre eux sont fondamentaux pour notre enquête. Le premier est qu’il existe un tronc commun au sujet du patronyme en Amérique Centrale et le second concerne son origine. S’agissant du premier point, il affirme :

« Il est cependant utile de dire qu’à travers cette recherche nous avons détecté dans notre pays quelques individus nommés Gurdián, venus sur cette terre peu avant 1890 et durant les premières années du 20ème siècle. Ils partagent le nom et son origine de León avec les premiers Gurdián, établis au Costa Rica depuis 1863. Cette coïncidence nous amène à penser à l’existence d’un lien entre eux, ce que nous ne pourrons éclaircir que grâce à de nouveaux documents du côté nicaraguayen. Tel est le cas de José Ladislao Gurdián Dawson, né à León, au Nicaragua, le 20 juin 1883, baptisé dans cette même ville de 13 juillet de la même année, fils légitime de Cástulo Gurdián et d’Encarnación Dawson, selon ce qui est consigné dans le registre des baptêmes de 1883, folio 108a. Nous pensons que les citoyens Cástulo et José Ladislao ont pu être respectivement l’oncle charnel et le frère aîné de Don Salvador Gurdián, du Costa Rica. »

Comme on le remarque, se présente une curieuse coïncidence. Les anciens Gurdian et les nouveaux sont tous de León. Bien que les deux datations pour ces immigrants (peu avant 1890 et durant les premières décennies du 20ème siècle) suggèrent un lien entre eux tous, on ne peut s’en assurer. Il précise qu’ils ne descendent pas du patriarche Félix Pedro Gurdián, bien qu’ils puissent être apparentés.

Puis il se préoccupe de l’origine du patronyme. Gurdian Bond écrit :

« Sur l’origine du patronyme GURDIAN, il existe différentes sources qui l’identifient, parmi lesquelles les suivantes. Le Dictionnaire Etymologique Comparé des patronymes espagnols, latino-américains et philippins, précise : « GUR est d’origine basque. De plus, Gurt (variante équivalente) en basque provient du patronyme GURB, qui veut dire « L’image en dessous ». Dans l’ouvrage des frères Alberto et Arturo García Carrafa, tome IV, intitulé El Solar Vasco Navarro, nous trouvons l’appellation GURIDI, considérée par certains auteurs comme un « dialecte de la province de Guipúzcoa », dont le premier usage remonte à la ville de Legazpia dans la cour d’appel de Vergara, maison dont sont issues les lignées établies dans les villes de Cegama et Azpéita, ainsi qu’à Guipúzcoa. »

Comme on voit, le fondement d’une origine basque est des plus fragiles. Pas la moindre allusion directe au patronyme. J’ai personnellement consulté l’annuaire téléphonique d’Espagne et je n’ai pas trouvé un seul Gurdian.

En résumé, son travail reconstitue, à l’aide d’une abondante documentation, l’arbre généalogique du côté costaricain, mais sans démontrer une quelconque ascendance immigrée autre que nicaraguayenne. Il identifie seulement un Gurdian né là en 1838 et plusieurs de ses fils – nés à partir de 1861 – qui donnèrent lieu à la famille. Il fait aussi l’hypothèse de deux ou trois immigrations distinctes des Gurdian au Costa Rica, mais en acceptant la possibilité de « l’existence d’un lien entre elles ».

Rencontres et séparations

Une figure davantage intéressante surgit parmi les mails des jeunes María José Gurdian et Max Gurdian Portocarrero, tous deux du Costa Rica. Leur arrière-grand-père Maximiliano. María José situe son cher arrière-grand-père à l’origine de l’histoire des trois jeunes Arméniens. Max en entendit parler de cette histoire, mais de manière imprécise, concernant ses origines. Parlons donc de Max, l’arrière-grand-père, et suivons-le à son époque.

D’après les recherches de Pablo Gurdian Bond, Maximiliano Gurdian Rojas naquit en 1895 et mourut en 1988. Il était le fils de Luis Félix Salvador Gurdián Icaza, né à León, au Nicaragua, en 1863, qu’il quitta pour le Costa Rica où il créa sa descendance, et le petit-fils du premier Gurdian de la liste, Félix Pedro Gurdián, dont il dit qu’il est « né vers 1838 au Nicaragua ». Il est plus probable que Don Max ait appris l’histoire des trois jeunes gens de son père et/ou de son grand-père.

Lorsqu’il parle de ses ancêtres arméniens qui vinrent en Amérique Centrale, Ramón Gurdian dit qu’ils sont antérieurs à ses arrière-grands-parents. C’est pourquoi il les situe obligatoirement au 19ème siècle. Il pense que son ancêtre était Cástulo. Lorsque Pablo Gurdian Bond dit qu’il exista d’autres Gurdian en dehors du tronc de Félix Pedro Gurdián, il se réfère – comme nous l’avons retranscrit plus haut – à un certain José Ladislao Gurdián Dawson, né à León, au Nicaragua, en 1883, fils de Cástulo Gurdián et d’Encarnación Dawson. Il pense que Cástulo peut être l’oncle charnel de Don Salvador Gurdián, le fondateur des Gurdián du Costa Rica, car – à en juger d’après les dates – il pourrait être frère de Félix Pedro Gurdián. Ne seraient-ce pas eux, Félix et Cástulo, deux de ses trois jeunes parents ?

Durant mon enquête, j’ai découvert un fait curieux sur don Cástulo Gurdian. Dans « Suplementos Comerciales » - le supplément hebdomadaire du journal La Prensa du Nicaragua -, daté du 20 mai 2003, figure une notule consacrée à l’histoire des cartes imprimées. Silvio Gurdián, directeur général des Presses Gurdián, raconte que son arrière-grand-père, Cástulo Gurdián, fut en 1870 le premier à établir une imprimerie privée au Nicaragua.

Mis à part l’anecdote, revenons aux noms. En apparence existe une seconde coïncidence : Ramón rappelle que Santos était l’un des « trois jeunes Arméniens » et Max mentionne un Santos Gurdian, prêtre, qui aurait été l’un des trois et pourrait être le véritable père du célèbre écrivain Rubén Darío. Ce dernier fait, bien qu’impossible à vérifier, pourrait nous permettre de situer Santo Gurdian comme contemporain de Cástulo et Félix Gurdian, vu que Darío naquit en 1866, et de nous demander si ce Santos ne serait pas le troisième jeune homme. Toutefois, un article que le même Max Gurdian Portocarrero m’envoya ultérieurement dément cette hypothèse. Il s’agit d’une copie numérisée d’une page des plus modestes, correspondant au numéro 491 d’une revue commerciale du Nicaragua, de juin 1977. On y lit que le nom du prêtre, censé être le père de Rubén Darío, était Juan Felipe Gurdián (et, par conséquent, pas Santos). Bien que cette publication ne semble pas rigoureuse, elle cite comme source le Supplément littéraire du prestigieux journal nicaraguayen La Prensa et son directeur, le poète Pablo Antonio Cuadra. J’ai cherché sur internet le nom de Juan Felipe Gurdian (ainsi que celui de Santos Gurdian) sans trouver la moindre référence. Quoi qu’il en soit, cette information doit être prise en compte. J’ai demandé à Max pourquoi au début son père a mentionné un Santos et il m’a répondu :

« En ce qui concerne Santos et celui-ci, je crois qu’en réalité il y a une confusion de la part de mon père. Alors je lui ai parlé du blog et il m’a sorti celui-là, mais j’en suis sûr parce que je l’ai entendu, non parce qu’il en était sûr. »

Il est donc possible pour lui que, de toute manière, bien qu’il n’y ait pas de prêtre, il y ait un Santos parmi les ascendants de la famille.

Rappelons-nous enfin que Ramón a des doutes sur le nom du troisième jeune immigrant. Il n’est pas sûr que ce soit Virgilio ou Arturo ou quelqu’un d’autre. Dans la généalogie communiquée par Pablo Gurdian Bond apparaissent, parmi les fils du « patriarche » Félix Pedro Gurdian, un Albino Virgilio Gurdián Icaza, né en 1876, et un Fernando Arturo Gurdián Icaza, né en 1882. Se pourrait-il que le souvenir soit dû à ces ancêtres dont les noms auraient résonné de bonne heure au sein des conversations familiales ? Je dirais qu’en général la coïncidence de noms tels que Cástulo, Santos, Virgilio et Arturo renforce la possibilité – et la rend probable – d’un patronyme élargi dont l’origine troncale n’est pas l’exclusive de Don Félix Pedro Gurdian et peut correspondre aux trois jeunes gens de notre première histoire.

Origine du patronyme

Il existe plusieurs manières d’écrire l’histoire. L’enquête qui se base sur des documents et des témoignages est la forme traditionnelle. Or le développement de nouvelles techniques, par exemple, la fameuse « critique des formes » pratiquée en littérature ancienne ou en ingénierie génétique pour la biologie ont contribué à enrichir la reconstitution du passé au travers de son arsenal méthodologique novateur. Dans le cas qui nous occupe, nous pensons que la science auxiliaire la plus appropriée est l’étymologie, entendue comme l’étude de l’origine et de l’évolution des mots, en particulier des patronymes.

Comme je l’ai mentionné, je n’ai trouvé aucun patronyme Gurdian dans l’annuaire téléphonique d’Espagne. Il pourrait y avoir quelques Gurdian, mais, naturellement, il est évident qu’il ne s’agit pas d’un patronyme fréquent.

La source basque, que cite Pablo Gurdian Bond dans son excellente étude, s’appuie, comme nous l’avons écrit, sur l’origine basque prouvée des patronymes Gur et Guridi.

Abordons maintenant la possibilité d’une origine arménienne. Comme je ne connais pas cette langue, j’ai eu recours à ceux qui la pratiquent. La première nouvelle ne fut pas positive. Ce qu’a entendu dire Max Gurdian Portocarrero à propos de Gur égal à de, dian égal à fourmi et la connotation « gens sans terre », ne tient pas debout.

Une jeune enseignante d’arménien, né en Argentine, Claudia Sarkissian de Madjarian, éclaira notre ignorance. Son message résume de possibles origines et expose les problèmes propres à la traduction selon la phonétique. Rappelons, en outre, que la langue arménienne possède ses caractères propres, bien différents de l’alphabet latin :

« S’agissant de l’origine des mots qui composent les patronymes arméniens, beaucoup ont une racine arménienne, d’autres turque, bien que ce soit des familles authentiquement arméniennes. Kurk en turc signifie pied, mais kork en arménien signifie tapis, et gurd ou gurt signifie ver en turc… S’agissant du patronyme GURDIAN, j’ai vérifié que GURD a une signification en turc… De plus, il ne peut qu’il n’ait pas de G, mais KURD, il serait alors d’origine kurde avec une autre signification. La traduction des patronymes d’origine arménienne est un sujet complexe. Les patronymes ont subi des altérations liées à la traduction et ont acquis la phonétique du lieu où ils furent traduits. Dans certains cas, ils ont été faussés pour les raisons que nous connaissons, dans d’autres ils ont été raccourcis… D’après ce que me racontait ma grand-mère maternelle, dans certains cas des frères ont souffert des conséquences d’avoir leur patronyme écrit sur leurs passeports de différentes manières, selon l’autorité de l’immigration chargée de les traduire. Par exemple, le patronyme MESSETZIAN a parfois été traduit comme MESHEDJIAN… Autre cas connu par ma famille, le patronyme SARKISSIAN écrit avec une tilde, ou SARQUISSIAN, ou avec un seul S. »

Or María José Montenegro Gurdian (la María José nicaraguayenne) note qu’un professeur d’arménien en Argentine lui a apporté des précisions sur son patronyme :

« A l’origine, Gurdian en arménien s’écrit Kurkdjian et signifie : fils de celui qui tanne les peaux. »

Le Dr Vartan Matiossian, écrivain et arménologue, qui vit aux Etats-Unis, soutient lui aussi que la chose est possible :

« Naturellement, il peut aussi s’agir de Kurkdjian, qui est un patronyme relativement fréquent (ma grand-mère maternelle était une Kurkdjian). Il existe aussi un patronyme Kurkian (qui a peut-être une même racine). »

Finalement, au cours de mes recherches, j’ai découvert dans le journal Armenia de Buenos Aires, édition n° 13153, la mention d’une « ancienne légende arménienne, écrite par Stepán Gurdian », lequel suggère l’existence d’un patronyme arménien traduit sous la forme Gurdian dans d’autres parties du monde. Au lecteur de juger quelle est l’origine la plus probable.

Conclusions provisoires

Toutes mes conclusions sont provisoires, mais se basent sur des preuves ou en découlent. S’ensuivent de simples hypothèses, tant que nous n’aurons pas davantage d’informations, mais il importe de les résumer :

Il existe une tradition familiale parmi les Gurdian, ou une partie d’entre eux, concernant l’arrivée au Nicaragua de trois jeunes Arméniens, apparentés.

La même tradition situe leur venue à la fin du 19ème siècle ou au début du 20ème. Une simple estimation des années que demande chaque génération et les lignes d’ascendance dont nous avons connaissance nous permet de rejeter cette date pour les trois jeunes gens. Selon nos calculs, leur arrivée a eu lieu auparavant, au milieu du 19ème siècle.

Les trois jeunes gens s’établirent initialement dans la ville érudite de León, à l’ouest du Nicaragua, certains Gurdian émigrant ensuite au nord du Nicaragua (Estelí – Nueva Segovia). La tradition rapporte qu’un de ces jeunes gens partit au Costa Rica, mais cet immigré pourrait être, selon le distingué Pablo Gurdian Bond, Luis Félix Salvador Gurdián Icaza, fils du « père fondateur » Félix Pedro Gurdián.

Une fois démontrée l’existence historique de Cástulo Gurdian et accepté provisoirement le témoignage de Ramón (avec la « résonance » chez le père de Max) au sujet de Santos Gurdian, nous pouvons postuler d’intéressants liens familiaux. Tous deux ont pu être frères de Félix Pedro Gurdián ou, peut-être, ses cousins. Autrement dit, les trois ont pu être les trois jeunes hommes, ou être les fils de l’un ou de certains d’entre eux. Nous ignorons encore quelle place exacte occupe Rosa Gurdian, mais il pourrait être aussi l’un des trois jeunes gens.

Autre chose : rappelons que l’étude de Pablo Gurdian Bond dit de Félix Pedro Gurdián « né vers 1838 au Nicaragua », mais ne présente pas, contrairement aux usages de ce pays, le second patronyme, qui remonte à son épouse. L’absence d’un second patronyme semble étrange en Amérique Centrale et pourrait être due à une provenance étrangère. L’origine du patronyme – indépendamment des études qui lient la langue basque à l’arménien – semble être arménienne, dérivée du patronyme que nous écrivons en espagnol Kurkdjian. Rappelons que le suffixe « ian » du patronyme, bien que non exclusif de cette nationalité, est très répandu dans la population arménienne.

Bien entendu, demeure la possibilité que Gurdian ait deux origines distinctes, une espagnole et une arménienne. Mais, comme nous considérons comme improbable l’origine basque (ou de quelque autre groupe en Espagne) de la famille et du patronyme, toutes les preuves indiquent un tronc commun qui renvoie à ses premières racines d’Amérique Centrale, dans la ville de León, au Nicaragua.

Ce qu’il nous faut

Pablo Gurdian Bond commente ainsi son étude :

« Une tentative a été réalisée, en toute sincérité… Cependant, il reste encore quelques lacunes qui n’ont pu momentanément être résolues, donnant à penser qu’avec l’apparition de nouvelles données, nous pourrons en dire plus, en incluant de nouveaux membres, documents et photographies à l’appui. »

Quiconque lit son exposé sait que la chose est certaine. Notre article est lui aussi une publication ouverte. Un texte en quête d’une vérité, qui requiert pour cela des lecteurs intéressés et prêts à partager des informations.

La contribution peut-être la plus importante – bien que non encore concrétisée – est celle de María José Montenegro Gurdian :

" Mon grand-père est Martin Gurdian et c’est lui qui m’a dit que l’acte de naissance de son grand-père se trouve à Condega - Estelí. Je vais aller le chercher… - c’est à une heure d’Estelí, où je vis - pour que je puisse le scanner et le communiquer, vu que l’acte de naissance dit que Margarito Gurdian (père de mon grand-père) est fils de ROSA GURDIAN D’ORIGINE ARMENIENNE."

Un tel document pourrait livrer la clé de l’enquête. Dans l’étude de Pablo Gurdian Bond ne figure aucun Rosa Gurdian (il existe des femmes avec ce nom ou une partie de ce nom, mais au 20e siècle), ni aucun Margarito. Néanmoins, nous savons par María José que son grand-père Martin, fils de Margarito, naquit en 1905, de sorte que Rosa – père de Margarito – vécut au milieu du 19ème siècle au Nicaragua. Serait-il l’un des « trois jeunes » ou le fils de l’un d’eux ? Un détail curieux apparaît dans une copie numérisée que j’ai obtenue de La Gaceta, le journal officiel du Nicaragua, du 31 août 1966 (édition n° 166), à la page 6. Le contexte est celui de la division en cantons électoraux. On lit :

« Canton rural Wiwili n° 3 – Comprend la partie orientale de la vallée de Wiwili, divisée par la route qui va du nord au sud du télégraphe à la maison de Margarito Gurdian […] »

Il s’agissait probablement de la maison de l’arrière-grand-père de María José ou d’un descendant qui hérita de son nom.

J’ai enfin reçu un message de Byron Gurdian, qui suggère comment trouver l’information adéquate :

« Pour ceux qui s’intéressent à la généalogie des Gurdian, à León vivait Róger Gurdian, lequel, lors de la guerre de 1979, s’enfuit au Honduras. Vu que son épouse est toujours en vie, il importerait de rechercher l’arbre généalogique de Róger. Au Costa Rica, cet arbre était connu de Roberto Gurdian Rojas, mais après sa mort, un de ses proches le détient. Réunir les deux arbres serait intéressant. »

Je suis entièrement d’accord avec Byron et c’est pourquoi je crois que les lecteurs possédant le patronyme Gurdian pourraient aider à répondre aux questions suivantes :

- Quelqu’un possède-t-il quelque document ancien qui mentionne l’origine arménienne ou espagnole de ses ancêtres ?
- Dans l’affirmative, pouvez-vous m’envoyer une copie par internet ?
- S’il ne s’agit pas d’un document, quelles autres données pouvez-vous me fournir ?
- Pouvez-vous reconstituer un petit arbre généalogique des Gurdian du Nicaragua ?
- Quelqu’un possède-t-il ceux que mentionne Byron ?
- Avez-vous entendu parler de cette histoire de trois jeunes Arméniens ?
- Si oui, quel degré de parenté avez-vous avec eux ?

Peu importe le motif de cette passionnante enquête. L’important est de découvrir la vérité. Plus significatif encore, me semble-t-il, il s’agit de comprendre que nous faisons tous l’histoire. Si ces jeunes gens, Arméniens ou non, savaient le temps et les efforts que leur mémoire a demandés et la descendance fertile qu’ils ont laissée, alors ils sauraient que le périple en a valu la peine et que leur héritage est l’affection et l’intérêt qu’ils ont laissé parmi leurs descendants eu égard à leur épopée.

[Novembre 2008]


Remerciements :

Miguel Kouyoumchian, éditeur de Guía Armenia Menc, Buenos Aires, Argentine :
http://www.blogs.clarin.com/guiaarmeniamenc
Jorge Rubén Kazandjian, éditeur du journal Armenia, Buenos Aires, Argentine :
http://www.diarioarmenia.org.ar
Aram Barceghian, éditeur de IAN.cc de la communauté arménienne d’Argentine, Buenos Aires, Argentine : http://www.ian.cc
Sarkis Karamekian, animateur du programme radio et du site web Armenia Eterna, São Paulo, Brésil : http://www.armeniaeterna.com.br
Ana María Martorella, Alicia Vosguerichian et Gerardo Carlos Parseyan, animateurs de l’Audición Radial Grunk, Mar del Plata, Argentine.

A tous ceux qui ont diffusé l’article « Les Arméniens en Amérique Centrale » et qui m’envoient des commentaires et des réponses qu’ils ont reçues.

A Ramón Gurdian, qui a inspiré cette enquête.

A María José Montenegro Gurdian, María José Gurdian, Max Gurdian Portocarrero et Byron Gurdian, pour leurs écrits et apports inestimables à cette enquête.

A Pablo Gurdian Bond pour son étude exhaustive. Je n’ai pas le plaisir de le connaître, mais je lui témoigne tout mon respect.

Au Dr Vartan Matiossian, écrivain et arménologue, qui répond toujours avec la plus grande précision et patience à chacune de mes demandes.

Au Dr Eduardo Bedrossian, médecin et écrivain à succès, non seulement pour son affection comme oncle d’exception, mais aussi pour sa contribution sérieuse et documentée lors de chaque étude.

A Claudia Sarkissian de Madjarian pour sa contribution désintéressée et son soutien généreux à mes projets.

Source : http://guiamenc.blogspot.com/2008/11/las-dos-historias-del-apellido.html
Traduction de l’espagnol : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés