samedi 13 juin 2009

Arméniens de Chicago

Le Dr Yepros Martin Doodakyan
© www.hairenik.com

Les Arméniens à Chicago

par Knarik Meneshian

(The Armenian Weekly, 01.03.2009)


Allemands, Français, Anglais et Américains du Sud – voilà quelques-uns des pionniers de l’Illinois au milieu des années 1880. C’est à ce mélange coloré et divers de cultures que lentement les Arméniens se joignirent, composant la population qui donna sa forme à Chicago.

Discrètement, tel un nid de moineau perché parmi les branches d’un pin imposant, les Arméniens de Chicago ont paisiblement vécu et travaillé dans cette vaste et trépidante métropole du Centre-ouest, dès la seconde moitié du 19ème siècle. Population très soudée, basée sur la famille, passionnée d’éducation et fidèle à sa religion chrétienne, ils se sont bien mélangés au « melting pot » de Chicago. Mais ils ont aussi préservé le riche héritage que leur avaient transmis leurs ancêtres issus des contreforts de l’Ararat, depuis cette terre nommée Arménie.

Bien que les Arméniens soient majoritairement apostoliques arméniens, un faible pourcentage d’entre eux étant protestants ou évangéliques, et une fraction plus réduite encore composée de catholiques, certains des premiers immigrants arméniens qui arrivèrent à Chicago étaient de confession protestante. Encouragés par les missionnaires américains présents en Turquie orientale – l’Arménie occidentale – à poursuivre leur éducation en Amérique, beaucoup arrivèrent comme étudiants, tandis que certains se mirent en quête d’emplois afin d’avoir une vie meilleure et d’aider leurs familles laissées au pays. Beaucoup de ces immigrés croyaient « un jour » retourner dans leur patrie, mais ce jour-là n’arriva jamais et ils restèrent. Plus tard, d’autres arrivèrent afin d’échapper à l’oppression et aux atrocités perpétrées à leur encontre par le gouvernement turc ottoman dès les années 1890, pour atteindre un point culminant avec le génocide de 1915. Après la Seconde Guerre mondiale, les « déplacés » arméniens d’Europe, avec l’aide de l’ANCHA (Comité National Américain d’Aide aux Arméniens sans-abri), commencèrent à arriver au début des années 1950. A la fin des années 1950 et 1960, les Arméniens du Moyen-Orient, issus en particulier de Jordanie et du Liban, arrivèrent, suite aux guerres et aux bouleversements politiques de ces pays. A la fin des années 1980 et 1990, des immigrants arméniens originaires de l’ancienne Union Soviétique, en particulier d’Azerbaïdjan, où la petite minorité chrétienne arménienne était persécutée et détruite par les Azéris, trouvèrent de même refuge à Chicago. Durant cette période, des Arméniens d’Arménie commencèrent aussi à arriver, à cause des problèmes politiques et des graves difficultés économiques que connaissait leur pays.

En 1895, environ 300 immigrés arméniens vivaient à Chicago. Comme la ville était un grand centre industriel, il n’est pas difficile pour les immigrés de trouver un emploi. Lors de ces débuts, les immigrés, dont beaucoup avaient exercé des métiers dans leur patrie, travaillaient dans des professions différentes à Chicago. Un coiffeur devenait boulanger, tel autre devenait agent immobilier ; un rédacteur devenait représentant de commerce ; un galvanoplaste devenait médecin ; un sculpteur sur pierre devenait photograveur ; un enseignant devenait tailleur ; tel autre pasteur ; un planteur de tabac devenait ouvrier dans le caoutchouc ; un vétérinaire devenait coloriste de diapositives. Si certains des nouveaux arrivants exerçaient dans leur domaine professionnel, beaucoup d’autres travaillaient dans des usines, des filatures et des abattoirs. Parmi ceux qui travaillaient comme tanneurs dans les manufactures de cuir beaucoup provenaient d’une région située à l’est de la Turquie, nommée Tinkoosh, tandis que certains de ceux qui travaillaient dans les fabriques de confiseries venaient des régions de Kharpert et Tinkoosh. (De nombreux immigrés arméniens, qui vivaient à Granite City et Waukegan, dans l’Illinois, y trouvèrent du travail dans les hauts-fourneaux et les aciéries, tandis qu’un peu plus loin, à Racine, dans le Wisconsin, ils trouvèrent du travail dans les manufactures de meubles.) Certains se faisaient colporteurs, ouvraient des magasins de tapis orientaux, nettoyaient et raccommodaient des tapis. Oscar Isberian Rugs [Tapis Oscar Isberian], magasin de tapis orientaux créé en 1920, poursuit un héritage qui débuta à Sivas, en Turquie. D’autres étaient propriétaires de magasins de meubles, restaurateurs, épiciers, tenanciers de cafés et de restaurants. Certains ouvraient un salon de tailleur et de couturier. D’autres étaient boulangers, coiffeurs, confiseurs, cuisiniers, chapeliers, joailliers, ouvriers, mécaniciens, enseignants, cordonniers et serveurs. Les uns étaient artistes (l’un d’eux s’acquit une réputation nationale dès 1919), employés, pompiers, peintres, photograveurs ou policiers. D’autres encore tenaient des manufactures de cigares, de bonbons, de glaces, de produits laitiers, de bijoux, d’outils et d’engins mécaniques. En un temps relativement court, bon nombre de ces immigrés créèrent des affaires, tandis que le nombre de professionnels augmentait. Au début des années 1900, un de ces médecins devint médecin en charge des écoles publiques de Chicago. A cette époque, comme maintenant, les Arméniens ne vivaient pas cloîtrés dans un quartier en particulier, mais vivaient au contraire disséminés à travers la ville et sa banlieue.

A la fin du 19e et au début du 20e siècle, les immigrés arméniens, si éloignés de leur patrie, parlant moins leur langue maternelle, ont certainement ressenti ce que le peintre Martiros Saryan mit en paroles. Il écrivit : « La terre, telle une chose vivante, possède son propre esprit, et lorsqu’on est privé de sa terre d’origine, sans pouvoir toucher du doigt sa patrie, il est impossible de se trouver, et de trouver son âme. » Alors, encore imprégnés de leur héritage culturel, ces premiers immigrés travaillaient dur, durant de longues journées, faisant beaucoup de sacrifices pour bâtir une communauté arménienne qui soit forte et vivante, au sein de laquelle ils puissent enfin s’épanouir, pratiquer librement leur religion chrétienne et même parler leur langue maternelle – tout cela sans crainte, ni être opprimé ou pire encore. Ils étaient pleins d’énergie, idéalistes, emplis d’espoirs et de rêves en une vie meilleure. Soucieux de la situation critique de ceux qu’ils avaient laissés derrière eux, ces premiers immigrés ne rompirent jamais leurs liens avec la terre de leurs ancêtres, toujours prêts et désireux d’aider à la fois financièrement et moralement. Une des manières par lesquelles ces immigrés restaient en rapport avec leur patrie et leur culture, à mesure qu’ils s’adaptaient à leur nouvelle terre d’adoption, était la musique. Lors de réunions familiales, sociales et de pique-niques, ils chantaient et dansaient au rythme des chants et des danses de leur patrie. Au fil des ans, leur musique, qu’elle soit religieuse, festive ou solennelle, continuait et continue de faire partie intégrante de leur existence, chaque note, chaque mot et chaque pas renforçant le lien avec leur héritage. Certains des chants qui furent écrits, en particulier ceux des années 1920, livrent un aperçu de la vie de ces immigrés. De nombreux chants parlent d’amour, de séduction et de mariage, de la vie en Amérique, y compris les loisirs, les épreuves, les regrets et la patrie. Le Citoyen, par exemple, évoque un citoyen américain fraîchement naturalisé, qui revient dans son ancien pays afin de rencontrer sa promise. Cette chanson, chantée en dialecte arménien occidental et jouée dans le style de la musique populaire arménienne, commence ainsi :

Bienvenue à toi, citoyen ! Oui, mille fois bienvenue à toi !
Toutes ces longues quatre années, avec impatience je t’ai attendu…

Mais tu as perdu tes cheveux !
Tu as perdu tes dents !
Et ton regard a perdu de son éclat…

Les fumées d’usine t’ont jauni comme un citron.
Et tu parles moitié arménien, moitié anglais… !

La Fille de la Montagne, chantée en dialecte arménien oriental et jouée dans le style folklorique musical arménien classique, est une ode à l’amour, à la fois mélodieuse et lyrique, dédiée à la patrie. Un jeune homme, qui regarde une montagnarde travailler « si fort, si dur à récolter parmi les champs, restant pourtant si belle et si gracieuse », fredonne :

Fille des montagnes, fille des montagnes,
Toi qui récoltes parmi les champs,
Que tes chants sont tristes…
Tu brilles comme le soleil…

En tant que membres de leur nouveau pays d’adoption, les premiers immigrés arméniens de Chicago participaient aux différents événements culturels que proposait cette ville. En 1893, lors de l’Exposition Colombienne de Chicago, un jeune et talentueux artisan, arrivé de Marsevan, Turquie, deux mois à peine avant cette exposition, fut invité à exposer ses œuvres – un violon et deux instruments ressemblant au luth (le saz) – dans la section Décoration à la Manufacture. En 1933, les Arméniens, ainsi qu’une multitude d’autres nationalités originaires de la région de Chicago et à travers tous les Etats-Unis, furent invités à partager leur héritage culturel lors de la Foire internationale de Chicago. Vêtu de costumes arméniens traditionnels, le Chœur national arménien remporta la première place lors de la journée consacrée aux différentes nationalités et la seconde sur le plan national. Cette troupe de 70 membres, hommes et femmes, se composait d’individus issus de divers courants politiques arméniens – dachnaks, hentchaks, ramgavars et indépendants. Le directeur était le célèbre chef d’orchestre russo-arménien Harout Mehrab. Sur la Place des Nations, chaque jour un pays différent était montré. Il y eut ainsi un Jour de l’Arménie. De nos jours, la communauté arménienne continue de participer aux différentes manifestations culturelles de Chicago.

Les immigrés nouvellement arrivés rencontraient de nombreuses difficultés et problèmes, ainsi que la plupart des autres immigrés : se faire accepter par une société nouvelle, sinon par leurs propres compatriotes, qui comptaient. Ils devaient se familiariser avec de nouvelles habitudes, traditions et fêtes. Ils durent s’adapter au « système D » de la société américaine, à toute une série de nouveaux aliments, de modes et même à de nouvelles façons de penser, en particulier les concernant. Dans leur patrie occupée, les Arméniens étaient considérés comme inférieurs à des citoyens de seconde zone par le gouvernement ottoman, simplement parce qu’ils étaient chrétiens, djavours, infidèles ; alors qu’en Amérique, tel n’était pas le cas. Là, ils pouvaient vivre librement, comme n’importe qui. Du fait que leur vie et leur histoire étaient emplies de persécutions et de domination, il fallut un certain temps pour que les immigrés arméniens se défassent de leur lourde chape de peur et de servilité et se sentent véritablement en sécurité dans leur nouveau pays d’adoption. Et pour surmonter, en quelque sorte, les souvenirs obsédants des horreurs sans nombre qu’eux et leurs proches avaient vécues et subies aux mains de leurs oppresseurs, non seulement les immigrés se consacraient à leur travail, mais ils s’efforçaient de s’intégrer à la société américaine, tout en préservant leur héritage arménien. Beaucoup s’inscrivaient à des cours d’anglais et la plupart devinrent citoyens américains. Ils créèrent des familles très unies, mettant l’accent sur l’autosuffisance et l’importance de l’éducation, bâtissant églises et centres communautaires arméniens. Aujourd’hui, la communauté arménienne de Chicago compte environ neuf mille membres et cinq églises. Les villes voisines de Belleville, Granite City et Waukegan dans l’Illinois possèdent au total quatre églises. Citons :

- L’église apostolique arménienne de Tous les Saints
- L’église congrégationaliste arménienne
- L’église apostolique arménienne Saint Grégoire l’Illuminateur
- L’église apostolique arménienne Saint Jacques
- L’église arménienne Saints Joachim et Anne
- L’église arménienne Sainte Vierge Marie et Shokhagat (Belleville)
- L’église apostolique arménienne Saint Grégoire l’Illuminateur (Granite City)
- L’église apostolique arménienne Saint Georges (Waukegan)
- L’église apostolique arménienne Saint Paul (Waukegan)

Parmi les toutes premières organisations créées dans la région de Chicago citons :

- L’Organisation Libérale Démocratique Arménienne (ADLO)
- L’Union Générale Arménienne de Bienfaisance (AGBU)
- Le Secours Arménien [Armenian Relief Society] (ARS)
- La Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA)
- L’association culturelle Hamaskaïne
- L’organisation sportive Homenetmen
- Les Chevaliers de Vartan [Knights of Vartan]
- L’association culturelle Tekeyan

Les principales écoles dominicales de langue arménienne de la communauté arménienne de Chicago sont :
- L’école arménienne dominicale Sisag H. Varjabedian de l’AGBU
- L’école arménienne dominicale Daniel Varoujan de l’ARS

Les histoires des premiers immigrés arméniens de Chicago sont multiples, certaines banales, d’autres poignantes ou édifiantes. Citons l’histoire du premier Arménien recensé et celle d’un prolifique auteur arménien, conférencier très populaire, ferme défenseur des droits des femmes, qui entre les années 1890 et 1920 s’exprimait « devant plus de deux mille personnes chaque dimanche matin à l’Orchestra Hall de Chicago ». Et aussi l’histoire du premier prêtre arménien de Chicago, arrivé de Turquie, celle de son fils qui joua un rôle clé dans la création de la première bibliothèque arménienne dans cette ville et qui devint correspondant à Chicago du journal en langue arménienne Hairenik, basé à Boston. Citons encore l’histoire d’un juge de paix arménien, qui résidait à Evanston, en Illinois, dans les années 1920, et celle d’un jeune Américain, d’origine allemande et irlandaise, du sud de l’Illinois, qui rendit célèbre un médecin arménien exerçant dans son voisinage. L’histoire la plus poignante et édifiante est peut-être celle d’une femme médecin arménienne nommée Yepros.

Dans les années 1880, une poignée de médecins arméniens exerçaient déjà à Chicago et dès les années 1890 leur nombre augmenta. Au début des années 1900, ils étaient plus nombreux encore, et parmi eux la doctoresse Yepros Martin Doodakyan et son frère le Dr John Martin Lipson. (Il est de coutume parmi les Arméniens, en particulier en Arménie, d’utiliser le prénom du père comme deuxième nom à la fois pour les garçons et les filles. Comme Yepros avait gardé son nom de famille, son frère John le traduisit en anglais : Doodak signifie Lèvre, et –yan signifie fils ou fille, d’où le nom Lipson.) La famille Doodakyan de Marash – trois sœurs, un frère et leur mère – fut l’une de ces nombreuses familles arméniennes qui, après avoir survécu à toute une série de massacres qui débutèrent à la fin du 19e siècle dans l’Arménie occupée par les Turcs, émigrèrent en Amérique. Avec pour toile de fond carnages et destructions, les Doodakyan arrivèrent donc à Chicago.

Progressivement, la famille, comme la plupart des autres immigrés arméniens, s’adapta à sa nouvelle vie, s’assimilant petit à petit à la société américaine, profitant de leurs droits à « la vie, la liberté et la quête du bonheur ». En retour, ils donnèrent beaucoup à leur pays d’adoption. Dès leur plus jeune âge, Yepros et John aspirèrent à devenir médecins. Yepros, en particulier, rêvait de posséder un jour son propre hôpital. Après avoir achevé leurs études à Chicago, la sœur et le frère devinrent généralistes et en 1914, grâce à leur travail acharné et leur vie frugale, les deux médecins firent l’acquisition d’une propriété dans le voisinage du port de Chicago et y établirent leur propre hôpital – l’hôpital Saint-Jean. Tandis que Yepros et John géraient l’établissement et pourvoyaient aux besoins de leurs patients, leurs sœurs Semagoul et Violet s’occupaient des tâches journalières. Des infirmières furent engagées, pour la plupart d’origine allemande. Finalement, cet hôpital de cinq lits se développa, comptant trente-cinq lits et rendant de bons et loyaux services à la communauté durant de nombreuses années, jusqu’à la mort du docteur Yepros Doodakyan en 1937, date à laquelle il fut mis en vente. Auparavant, en 1921, le Dr John Lipson mourut tragiquement lors d’une agression dans un drugstore voisin. Le Chicago Daily Tribune fit mention de cet incident : « Deux voleurs de whisky ont tiré et abattu le Dr John M. Lipson… Deux heures après ce vol, les trois individus ont été arrêtés dans un bar nommé le « Pistol Inn »… »

En dépit des horreurs que Yepros avait vécu dans sa patrie et l’assassinat de son frère en Amérique, elle continua de consacrer son existence aux malades. De nombreux patients qui venaient dans son hôpital étaient pauvres et un grand nombre d’entre eux victimes d’accidents. Parmi les Arméniens de la région de Chicago, elle était appelée le « médecin arménien » et chacun se référait à l’hôpital Saint-Paul en tant qu’ « Hôpital arménien ». Au sein de la population de son voisinage, qui comptait de nombreux gens pauvres, cette femme médecin aux yeux sombres et mélancoliques était grandement révérée. Non seulement elle venait en aide aux nécessiteux, mais elle honora le souhait d’une jeune mère arménienne indigente, en adoptant son enfant. Elle encouragea aussi et parfois aida financièrement des étudiants en médecine. La doctoresse ne se maria jamais et mourut à l’âge de 62 ans. Lors de ses obsèques, une foule éplorée – collègues, patients, amis, voisins, policiers du quartiers et gens pauvres – vint rendre ses derniers hommages à cette digne femme médecin qu’ils appelaient affectueusement « l’Ange du Secours ».

Non seulement l’histoire de la doctoresse Yepros Martin Doodakyan témoigne des épreuves et des vicissitudes que les immigrés arméniens endurèrent et qu’ils finirent par surmonter, mais elle illustre aussi leur apport et leur contribution à une société qui leur offrit non seulement un refuge, mais aussi l’opportunité de réaliser ce dont ils avaient jusque là rêvé.

[Article publié dans la version papier de The Armenian Weekly le 05.07.2008.]

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Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/03/01/the-armenian-in-chicago/
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.