mercredi 3 juin 2009

Arméniens de Roumanie

Nicolae Iorga
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Le long chemin des Arméniens de Roumanie

par Simona Paula Dobrescu

(Akhtamar on line, 01.06.2009)


Nicolae Iorga, écrivain et homme politique roumain, à l’érudition encyclopédique, qui fonda revues et académies, exerça une importante influence culturelle dans son pays. Il fut aussi un grand ami et un admirateur du peuple arménien, sensible à sa « grande gloire passée et [à sa] profonde souffrance présente ». Grâce à son inépuisable savoir historique, cet illustre homme de lettres roumain attira l’attention sur le peuple arménien lors de nombreuses conférences et à travers ses œuvres, non seulement en Roumanie, mais aussi à l’étranger. De l’analyse de ses études il résulte que l’établissement sur le territoire roumain des Arméniens, peuple de race indo-européenne, apparenté, selon Iorga, aux Thraces, s’est réalisé de manière différenciée et en plusieurs étapes : le témoignage le plus ancien est constitué par une inscription de l’année 967 sur une pierre tombale provenant de Cetatea-Albă [Citadelle Blanche], dont le texte précise : « Cette croix est gravée en 416 » (la date appartient à la chronologie arménienne, introduite le 11 juillet 551 : elle correspond donc à l’année 967).
Les Arméniens établis en Moldavie (région historique de la Roumanie nord-orientale, comprise entre les Carpathes, le Prout, la Bucovine et la Valachie), aux 10ème et 11ème siècles, sont venus directement d’Ani à travers les voies commerciales, tandis que ceux qui arrivèrent dans cette même région au 16ème siècle provenaient de la ville de Caffa, en Crimée, suite à sa conquête par les Ottomans. Les premiers réfugiés d’Arménie étaient des aristocrates, des commerçants et des artisans.
Nicolae Iorga précise dans Choses d’art arméniennes en Roumanie (1935) que la présence des Arméniens en Moldavie était déjà attestée avant la fondation de la Principauté de Roumanie et qu’elle se consolida en suivant la route du commerce. Ceux qui entreprirent ce chemin collaborèrent ainsi à la création de l’Etat national en Moldavie. « Les colonies arméniennes en Moldavie, écrit Iorga, constituèrent la première bourgeoisie des cités moldaves. » Le rôle des Arméniens fut d’avoir créé des noyaux stables, qui se développèrent ensuite grâce à l’arrivée depuis la Crimée de nombreux commerçants, devenant plus habiles et en capacité de stimuler l’économie de leur pays d’adoption, grâce aux contacts avec les Gênois.
Cette réalité fut tout de suite comprise par le prince Alexandru cel Bun [Alexandre le Bon], puis par le prince Ştefan cel Mare [Etienne le Grand], qui accordèrent aux Arméniens droits et privilèges, encourageant ainsi leur contribution au développement du commerce et de l’économie moldaves.
Dans un document officiel, daté du 30 juillet 1401, Alexandre le Bon consent à l’établissement d’un évêque arménien à Suceava, la capitale de sa principauté, au bénéfice de l’existence d’une colonie de fidèles arméniens, ancienne et bien organisée depuis les 12ème et 13ème siècles.
Outre Suceava, les Arméniens s’établirent à Iaşi, Botoşani, Roman, Focşani, Siret, Voslui, Hotin. A partir des villes moldaves les « convois arméniens » des caravanes exportaient en Europe occidentale et en Orient bétail, chevaux, porcs, moutons, peaux, blé, cire, fromages et importaient étoffes de laine, tapis, broderies, soie, épices, colorants et armes. La présence des Arméniens est attestée non seulement dans les cités mentionnées plus haut, mais aussi à Neamţ, Panciu, Odobeşti, Tîrgu-Frumos, où ils édifièrent d’imposantes églises. Ils étaient organisés en corporations et confréries, en fonction des métiers exercés. Il existait aussi des confréries réservées aux femmes, aux jeunes ou aux paroissiens de leur religion. En outre, existaient des « Compagnies d’Arméniens », organismes civils chargés de réglementer les relations avec l’administration étatique et de coordonner l’activité de la communauté.
Les princes Costantin Mavrocordat, Alexandru Mavrocordat et Ioan Nicolae Mavrocordat renforcèrent à leur tour les privilèges déjà accordés aux commerçants arméniens par leurs prédécesseurs, appréciant aussi leur rôle politique d’intermédiaires.
Les vicissitudes historiques mettent en scène quelques exceptions à cette règle, représentées par Ştefan Rareş, Alexandru Lǎpuşneanu et Gheorghe Duca, princes cruels et despotiques, qui contraignent de nombreux Arméniens à se réfugier en Transylvanie. Nicolae Iorga met en évidence le fait que les deux guerres des années 1672 et 1683 qui opposèrent les Polonais aux Turcs, à l’époque du prince Jan Sobieski, survenues sur le territoire moldave, conditionnèrent aussi ultérieurement l’émigration des Arméniens vers la Transylvanie ou Ardeal (région historico-géographique de la Roumanie centrale, séparée de la Moldavie et de la Valachie par le croissant montagneux des Carpathes orientales et des Alpes de Transylvanie).
Intégrés dans l’économie transylvanienne, les Arméniens constituaient au 18ème siècle le facteur commercial le plus important à l’Est de l’empire austro-hongrois. Les commerçants arméniens exportaient surtout du bétail et du bois vers l’Europe occidentale ; les artisans s’organisaient en corporations comprenant les forgerons, les fourreurs, les bouchers, les orfèvres, les brasseurs, etc, tandis que les confréries arméniennes de nature laïque développaient une activité sociale.
Les Arméniens émigrés de Moldavie, outre le fait d’avoir apporté avec eux leurs traditions d’art, de culture, de calligraphie, de miniature, d’orfèvrerie, d’architecture, etc, se sont aussi distingués au travers de formes d’administration autonome, mises en application dans les cités qu’ils fondèrent. Ce type d’autonomie se concrétisa à travers l’institution d’une « Compagnie Arménienne », qui servait de lien entre les colonies d’Arméniens, en particulier entre Gherla et Dumbrǎveni [Elisabethopolis], où existaient déjà au 13ème siècle des manufactures, de type capitaliste, de peaux et de bougies. Les Arméniens de Transylvanie s’établirent à Gheorghieni, Frumoasa, Cluj, Sibiu, Braşov, Abrud, Năsăud, Odorhei, Sfîntu Gheorghe, Oradea, Arad, Bistriţa, Tîrgu-Secuiesc, Deva, Ditrău, Joseni, Topliţa, Remetea, Suseni, Alba-Iulia, Reghin.
L’extension de la domination autrichienne en Transylvanie favorisa la conversion au catholicisme des Arméniens, étape qui contribua davantage encore à la consolidation de la monarchie, contre les éléments réformés et ceux de la population roumaine orthodoxe. Lors de la révolution de 1848, les Arméniens de Transylvanie adhérèrent au mouvement de solidarité inter-ethnique contre la monarchie des Habsbourg et l’autocratie, et participèrent activement aux événements.
A propos de l’installation des Arméniens en Ţara Românească (région de la Roumanie méridionale entre le Danube et les Alpes de Transylvanie) il existe moins d’informations par rapport à celles qui nous sont parvenues de Moldavie et de Transylvanie. Nicolae Iorga mentionne le fait que, lors de la chute de Constantinople en 1453, de nombreuses familles d’Arméniens se réfugièrent auprès de leurs compatriotes dans les territoires situés au-delà du Danube, demeurés encore autonomes. Beaucoup de ces noyaux de familles s’établirent en Ţara Românească, appelée aussi à cette époque « Valachie ».
Les survivants du génocide de 1915 ont représenté, au contraire, la vague la plus importante de réfugiés arméniens qui arriva en Munténie et aussi en Dobroudja, où ils trouvèrent accueil chaleureux et hospitalité. Habiles intermédiaires commerçants entre Occident et Orient, ils échangeaient des produits entre Turquie et Pologne et possédaient auberges et hostelleries, offrant aux voyageurs assistance et provisions. Un des personnages les plus intéressants à cet égard fut l’Arménien Manuc-bey Mirzaian, qui fonda en 1803 à Bucarest la célèbre et réputée « Auberge de Manuc », qui existe toujours.
En Ţara Românească aussi, les Arméniens avaient leurs propres corporations ; certaines sont déjà mentionnées dans la description du cortège qui accueillit, le 3 février 1775, Alexandru Ipsilanti (Ypsilanti Alexandros) lors de son entrée à Bucarest. Sous la dynastie fanariote, l’élément arménien fut soumis à des restrictions en faveur des commerçants grecs. C’est ainsi que beaucoup se virent contraints d’émigrer en Transylvanie.
Les Arméniens s’établissent à Bucarest autour des années 1400-1435 et fondent leur première église en 1581. Nous les trouvons aussi à Timişoara, Slatina, Turnu-Severin, Curtea de Argeş, Cîmpulung, Piteşti, Ploieşti, Tîrgovişte, Giurgiu, Buzău, Urziceni, Tulcea, Medgidia, Babadag et surtout à Constantza. En Dobroudja roumaine [Cadrilater] les Arméniens implantèrent des colonies bien organisées à Silistra et Bazargic.
Dans les trois principautés roumaines furent instituées des « Compagnies d’Arméniens », organismes civils chargés de réglementer les problèmes des commerçants et des artisans, ainsi que les relations entre les colonies arméniennes et l’administration roumaine.
Outre les corporations et les confréries d’artisans, furent aussi créées des associations publiques et culturelles à Iaşi, Suceava, Bacău, Roman, Botoşani, Tîrgu-Frumos, Tecuci, pour la sauvegarde de l’identité nationale et collaborer au bon fonctionnement des écoles arméniennes.
De nombreuses associations et organisations de ce genre furent aussi créées à Bucarest : « Ararat » (1838), « Armenia » (1879), « Ser hanum Isusi » [« Amour dans le nom de Jésus » - 1883], « Arax » (1901), « Sokhag » [« Le Rossignol » - 1911], la « Croix Rouge Arménienne » (1920), l’ « Association des Jeunes Arméniens » (1920) ; la « Bibliothèque Ararat » (1921).
Les Arméniens et leurs descendants des trois principautés roumaines ont été, et demeurent, très attachés et loyaux envers leur patrie qui les accueillit et les protégea dans les moments de grande difficulté.
De ces familles arméniennes ont émergé au fil du temps de nombreuses personnalités de grande valeur, qui se sont distinguées dans les secteurs d’activité les plus divers. Un grand nombre d’entre eux se sont affirmés dans le domaine scientifique, culturel, artistique, militaire et politique, tout d’abord dans les pays roumains, puis dans la Roumanie.
La communauté arménienne de Roumanie représente un des exemples les plus significatifs de la façon avec laquelle, au cours de l’histoire, les diverses minorités nationales ont vécu en harmonie avec le peuple roumain, mêlant leurs propres idéaux avec ceux de la nation roumaine qui les accueillit.
Ils ont enrichi la terre de leur nouvelle patrie par des monastères, des églises et des cathédrales ; ils ont contribué à accroître le niveau culturel des populations, grâce aux écoles, aux imprimeries et à la presse ; et enfin ils ont ouvert des voies commerciales et fondé des cités.
En 1995, à l’occasion des 110 ans de gouvernement autocéphale de l’Eglise Orthodoxe roumaine (proclamée le 6 mai 1885) et des 70 ans d’élévation au statut canonique du Patriarcat (4 février 1925), Sa Béatitude le Patriarche Teoctist (1986-2007) souligna les bonnes relations œcuméniques, existant depuis plus de six siècles, entre le clergé et les fidèles arméniens et le clergé et les fidèles roumains, qui se retrouvent souvent dans leurs églises respectives, se sentant tous frères en Christ.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2075%20(1%20giugno)%20.pdf
Traduction de l’italien : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés