mardi 9 juin 2009

Assyriens d'Arménie

© hetq.am

La communauté assyrienne de Verin Dvin

par Hasmik Hovhannisyan

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Susanna Kalashyan habitait à Yérévan et venait juste d’être reçue en 8e année, lorsqu’elle fut « enlevée » en allant à l’école. Son « ravisseur » était un Assyrien du village de Verin Dvin. Plus de quarante années se sont écoulées depuis. Susanna a quatre enfants et onze petits-enfants. Son mari est mort depuis longtemps.
Alors que Susanna comprend assez bien l’assyrien, elle ne le parle pas. « Je voulais vraiment apprendre la langue natale de mon mari, mais chaque fois que j’essayais de parler, je devenais muette, raconte-t-elle. Ma façon de parler ne devait pas aller ! » Le mari de Susanna ne l’a jamais obligée, ni ses enfants, à communiquer en assyrien. Les trois aînés des enfants s’identifient à leurs racines assyriennes tout autant qu’arméniennes. S’agissant de son plus jeune fils, Susanna déclare qu’il est vraiment assyrien de cœur. Le garçon consacre tout son temps de libre à étudier la culture et l’histoire assyrienne.
La communauté assyrienne la plus nombreuse en Arménie vit dans le village de Verin Dvin, situé dans le marz (province) d’Ararat. Sur les 2 700 habitants du village, 2 000 sont Assyriens. Les mariages comme celui de Susanna ne sont pas rares au village. Les mariages mixtes arméno-assyriens sont assez répandus. Quand on se promène dans les rues de Verin Dvin, on a la sensation de ne pas être en Arménie. Car tout le monde parle assyrien. Les élèves assyriens et arméniens sont obligés de suivre des cours qui intègrent la langue, la littérature et l’histoire assyrienne jusqu’en 11e année. Pour le reste, les Assyriens diffèrent peu des Arméniens. Les deux peuples partagent les mêmes coutumes, valeurs familiales et façons de vivre. Les Assyriens sont très à l’aise quand il s’agit d’intégrer la vie arménienne dominante.
Meline Tamarazova, la secrétaire du maire, témoigne : « C’est très naturel. Quand une nation lutte-t-elle pour préserver son identité ? Lorsqu’elle est persécutée dans la diaspora. Mais quand les relations sont amicales, le processus d’assimilation se fait tout seul. »
Les relations entre Arméniens et Assyriens, qui furent parfois amicales et parfois hostiles, remontent à des milliers d’années. Toutefois, les Assyriens sont apparus pour la première fois sur le territoire de l’actuelle Arménie essentiellement aux 19e et 20e siècles. La première grande vague arriva en 1828, lors de la signature du traité de Turkmenchaï, qui mit fin à la guerre entre la Russie et la Perse. Un grand nombre d’Assyriens quitta la Perse pour la Russie et certains se retrouvèrent finalement en Arménie. La seconde vague importante provint de l’empire ottoman durant la période du génocide arménien. Un grand nombre d’Assyriens – les estimations vont de 275 000 à 700 00 – périrent alors aussi. Les Assyriens s’enfuirent de ce côté de la frontière, avec les réfugiés arméniens, grâce à l’aide du général Andranik.
Environ 7 000 Assyriens vivaient en Arménie, la plupart dans les villages de Verin Dvin, Dimitrov et Arzni, jusqu’à ce que l’indépendance soit déclarée en 1991. Beaucoup sont actuellement partis travailler, la plupart en Russie et en Ukraine où « tout est bien moins cher et où le taux de change du dollar américain est plus élevé ». De nombreux habitants de Verin Dvin se trouvent maintenant au village ukrainien de Kakhovka, où ils ont créé une « petite Verin Dvin ».
Quand on visite Verin Dvin dans la journée, on pourrait penser que seuls des enfants vivent au village. Les adultes partent travailler dans les champs tôt le matin et ne reviennent qu’à la tombée de la nuit. Lorsque l’école est fermée dans la journée, les enfants vont aussi dans les champs pour donner un coup de main. Les « champs » sont en fait des lotissements potagers, où les villageois cultivent les aliments de base, ne vendant que rarement leur production.
Susanna se plaint que les cours à l’école russe du village, du nom de l’écrivain Pouchkine, ont été réduits de 45 à 40 minutes, afin que les enfants puissent aller dans les champs aider leurs parents pour les moissons. Pratiquement chacun des 28 enfants de la classe de sa petite-fille Susanna, âgée de 16 ans, vont travailler dans les lotissements, certains finissant même par être absents de l’école pendant plusieurs jours. Susana n’autorise jamais ses petits-enfants à s’absenter de l’école, fût-ce un seul jour.
Il existe deux groupes de danse à Verin Dvin ; le groupe « Niniveh » pour les adultes et « Arbela » pour les écoliers. S’il n’y a pas de spectacle prévu à préparer, il n’y a pratiquement aucun atelier de danse durant les mois d’automne à cause de la demande pour les moissons. Sona Petrova, 16 ans, du groupe « Arbela », précise que son groupe se produit surtout lors des festivals consacrés en Arménie aux minorités nationales. Elle ajoute que si ces troupes de danse n’existaient pas, les jeunes auraient peu de choses à faire, mis à part travailler dans les jardins ou les chantiers ; et cela quand quelque chose se construit. C’est pourquoi beaucoup de jeunes cherchent à quitter la ville.
37 habitants de Verin Dvin étudient actuellement à Yérévan. La plupart retournent chaque jour au village, à la fin des cours. Ne restent dans la capitale que ceux qui y ont de la famille.
Lyudmila Petrova, maire du village, nous assure que si Verin Dvin rencontre les mêmes problèmes que n’importe quel autre village, le gouvernement, en particulier les services régionaux du gouverneur du marz d’Ararat, accorde une attention toute particulière au village. Ces deux dernières années, des manuels scolaires en langue assyrienne ont été édités en Arménie. Auparavant ces manuels étaient importés de Russie. On leur a promis que les routes seraient pavées au printemps prochain. Le bâtiment du centre culturel du village, où sont situés la mairie, la poste, le local de premiers secours et une bibliothèque, est actuellement en réfection. Il est prévu de construire un bâtiment à part pour la poste. Lyudmila Petrova espère qu’un jour, le dispensaire sera établi dans des locaux séparés. C’est l’un des principaux problèmes que rencontre le village. Alors que le dispensaire est bien équipé en matériel technique et dispose d’une équipe composée d’un médecin et de trois infirmières, le local actuel de trois pièces n’est pas assez grand. Ainsi, à cause du manque de place, le fauteuil de gynécologie reste dans son emballage et n’est pas utilisé.
Deux églises assyriennes oeuvrent à Verin Dvin. Shara, la sainte église apostolique catholique assyrienne de l’est de l’Arménie, est fondée sur le culte nestorien, tandis que l’église de Marez suit le rite orthodoxe. Si l’Arménie a été la première nation à adopter le christianisme comme religion d’Etat, les Assyriens ont été le premier peuple à accepter la foi chrétienne dès le premier siècle avant J.C. Dès l’origine, les Assyriens ont professé la doctrine de Nestorius, qui déclare que Jésus existe en deux personnes distinctes : Jésus être humain et Jésus Divin Fils de Dieu. Les Assyriens de Perse qui émigrèrent en Russie adoptèrent la foi orthodoxe. Ceux qui fuirent en Arménie lors du génocide de 1915 conservèrent un temps leur religion nestorienne. Aujourd’hui, les Assyriens qui vivent en Arménie appartiennent à l’Eglise orthodoxe ou professent le catholicisme romain. Conformément à la tradition de l’Eglise nestorienne, seule une croix est placée dans l’église de Shara, alors que des icônes ornent l’église de Marez.
Il n’y a pas d’église arménienne à Verin Dvin, car elle n’est pas nécessaire. Les Arméniens suivent les offices des églises assyriennes. Les habitants du village arménien voisin de Nerkin Dvin participent aussi aux rites célébrant les fêtes des églises assyriennes (le 14 juin et le 3 juillet). Le prélat Isahak Tamraz, un jeune religieux venu d’Irak il y a plusieurs années, conduit actuellement les offices religieux. Les fêtes religieuses des Arméniens et des Assyriens sont quasiment les mêmes, la seule différence étant les dates où certaines sont célébrées.
Si l’on demandait à un Assyrien s’il rêve d’avoir enfin une patrie, la réponse serait en général affirmative. Quant à savoir s’ils iraient dans une « Assyrie » nouvellement créée, les habitants de Verin Dvin répondent, non sans méfiance : « C’est vraiment une question difficile ! Après tout, c’est l’Arménie notre patrie ! »

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Traduit de l’arménien par Hrant Gadarigian

Source : http://www.hetq.am/eng/society/7208/
Traduction de l'anglais : Georges Festa - 11.2007 - Tous droits réservés
Précédemment publié en nov. 2007, après accord de l'éditeur