dimanche 14 juin 2009

Hagop Ochagan

© www.wordswithoutborders.org

Hagop Ochagan

Les Humbles
Œuvres choisies, Antélias (Liban), 1998, 616 p.

par Eddie Arnavoudian



I. Les humbles


Aux yeux de nombreux critiques littéraires arméniens, la stature d’Hagop Ochagan (1883-1948) en tant que romancier reste inégalée et son nom est fréquemment associé à Balzac, Stendhal, Dostoïevski, Proust et Joyce. De telles comparaisons ne sont pas une simple grandiloquence patriotique. Une fois que le lecteur maîtrise le style arménien unique d’Ochagan, il ou elle ne peut qu’être ébloui par le talent remarquable avec lequel il creuse au plus profond de l’âme humaine et met en lumière les immensités de sa psyché emportée, trouble et tourmentée. Dans ses meilleures œuvres nous assistons à l’entrelacement le plus majestueux de quasiment chaque aspect de la vie – d’un point de vue social, psychologique, individuel, collectif, sexuel, romantique, éthique, historique, national, économique et politique. Certains de ces éléments sont présents dans Les Humbles, un recueil des premières nouvelles d’Ochagan.

Ochagan y introduit son lecteur d’une manière totalement originale parmi les exclus de la société, les réprouvés et les étrangers dont l’existence est traumatisée par un ordre social brutal et injuste. Ces hommes et ces femmes, blessés sur le plan physique, émotionnel ou psychologique, sont victimes d’ostracisme et d’abus, exploités et rejetés par la société. Personnages modelés par des espoirs brisés et des désirs frustrés, ils existent aux lisières de la vie et de la société. Mais à cause de toute leur souffrance, et en dépit du mépris des autres, ils demeurent profondément et intensément humains.

Il y a de la grandeur et de la générosité dans ces récits qui montrent, derrière l’apparence débraillée et le comportement anormal de ceux qui sont exclus, un esprit possédant une même richesse d’aspirations et de désirs que ceux que l’on peut trouver chez les êtres les plus comblés. Quelque extrême et misérable que soit leur vécu, ils protègent en eux une soif d’amour, de chaleur, de solidarité collective, de bien-être physique et le désir d’un entrelacement harmonieux des individus et de la société qui, réunis, nous rendent humains. Leur aspiration peut être marquée par l’amertume, les désillusions et l’âge, elle peut être déformée dans son expression, mais elle n’est pas modifiée dans son essence.

Libre de tout vulgaire déterminisme social ou subjectif a priori, Ochagan étudie les relations entre l’individu et son environnement social dans toute sa diversité, sa subtilité et sa complexité, dans toute son originalité et son caractère imprévisible. Bien des êtres excentriques et pittoresques qui parcourent ce volume sont victimes de relations sociales et de classes qui les exploitent et sont injustes. Mais ils ne vivent pas pareillement la société. La société ne les façonne pas tous au sein d’un même moule. A côté du moule global des relations sociales et des statuts de classes, la combinaison unique d’instincts, de désirs et d’ambitions chez chaque individu contribue pour une part significative à former son destin. L’expérience de la pauvreté et de la misère ne résulte pas directement et immédiatement d’une inégalité de classe ou d’ordre économique. Elle marque simplement le terme de vicissitudes où interviennent une foule d’autres facteurs.


II. Les nouvelles


L’optimisme naturel du personnage principal dans « Kolo », son amour de la vie et son énergie au travail sont lentement minés par une tragédie familiale qui le laisse responsable à un âge avancé de la garde de deux enfants. Au fil du temps, ses malheurs se mêlent à la douleur de voir ses os se fissurer et ses muscles s’affaiblir. Incapable de travailler comme il le faisait jadis, le spectre de la faim saisonnière apparaît. L’expérience personnelle par Kolo des forces sociales et économiques est filtrée par sa propre formation émotionnelle et psychologique. Bien que pauvre, tandis qu’il est encore jeune, il est heureux, stimulé par l’espoir et l’énergie tout en faisant face aux épreuves de la vie. Mais à mesure que la mort au sein de sa famille le précipite dans la solitude et que la vieillesse le prive de sa vigueur, sa vision de la vie et ses réactions personnelles se transforment et vacillent. C’est alors qu’il éprouve le fardeau cuisant de l’injustice économique, de l’inégal accès aux ressources de la nature et aux richesses de la société.

Pour échapper à la faim, Kolo se tourne vers la culture des vers à soie, un processus qu’Ochagan décrit avec minutie. Ces détails livrent plus qu’un précieux témoignage social. Ils confèrent une intensité dramatique au combat de Kolo contre la rudesse de l’existence, la culture des vers à soie étant une activité toujours aux limites du triomphe ou du désastre. Pour celui qui est riche, le risque est faible. Mais pour des gens comme Kolo il est élevé et dépend des caprices imprévisibles du temps. Bien que courbant le dos sous la pression des choses, Kolo continue à se battre et ne craque que lorsque la pluie détruit la nourriture vitale des vers à soie, sur lesquels il s’appuyait pour affronter le printemps.

Un même constat fait surface dans « Dourig ». Le profond désarroi de Dourig d’être sans enfants est compensé par les soins qu’elle porte au fils de son frère, dont l’épouse meurt. Pour le frère et la sœur la vie reste supportable et même agréable, en dépit des exactions des nantis locaux. Ils arrivent à joindre les deux bouts et, qui plus est, en font profiter leur fils Margos. Mais les choses deviennent critiques lorsque Margos tombe malade. Ils ne peuvent se permettre quelque médicament que ce soit, en dehors des herbes sans effet de Dourig. C’est alors que le caractère impitoyable des puissants s’abat directement sur leur avenir. Cherchant désespérément de l’argent comptant pour des médicaments, ils vendent leur vache. Mais escroqués durant toute leur vie, ils se font là encore rouler financièrement. Margos meurt et leurs existences sont brisées.

« Doksan » et « Bagdo » ont pour protagonistes des orphelins handicapés ou dans la misère extrême, qui n’ont guère connu l’amour et la tendresse, de jeunes garçons qui ont dû, dès le plus jeune âge, se débrouiller tout seuls en faisant n’importe quel travail afin de gagner quelque menue monnaie et leur gamelle de nourriture. Ils sont l’objet d’abus et d’exploitation, engagés pour des tâches serviles. Se voyant accorder quelque charité paternaliste tant qu’ils peuvent travailler, ils sont traités comme des robots privés d’émotions. Désapprouvés et méprisés, ils restent néanmoins pleinement humains à tous égards. La société le reconnaît, mais ne leur donne aucun moyen de s’épanouir ni de se développer. Pire encore, elle exploite leur désir d’une vie confortable, d’une famille chaleureuse et d’un accomplissement sensuel en leur promettant faussement de réaliser tout cela en échange de leur travail loyal et bon marché.

Le thème du sentiment, du désir et de l’ambition mis à bas ou irréalisés, mais toujours présents, réapparaissent sous des formes différentes dans chacune des dix-sept nouvelles de ce volume. « Mademoiselle Eve » raconte une histoire banale, non sans différence. Eve est séduite, tombe enceinte, est forcée d’avorter, puis abandonnée par le fils d’une riche famille locale. Or Ochagan ne se contente pas de dépeindre le caractère vicié des relations sociales. Il montre le bricolage psychologique et émotionnel qui suit le crime. Sans perspective de mariage ou d’enfants, la faculté d’émotion et d’amour d’Eve se mue en une expression douce-amère et mélancolique. Dans « Dobige » le penchant d’un homme pour la boisson fait fuir son épouse et le plonge dans la misère. Son désir d’échapper à la solitude et de retrouver la chaleur et le confort d’un foyer explose lors de réminiscences lugubres et pleines de regrets, à mesure qu’il se confronte seul à sa mort prochaine.

Les épreuves causées par l’argent et une classe fortunée tiennent une place de choix dans ce volume. En dépit d’une certaine obscurité du propos, « Maghak » est un récit particulièrement fort de la cruauté glaciale d’un homme riche qui abuse d’une innocente. Afin de dissimuler son vice et préserver son image sociale d’homme à la moralité impeccable il arrange son mariage avec le premier vagabond venu, la mettant ainsi au ban de la société.

Mais ce n’est pas la seule tragédie de Papette en tant que femme abusée. Maghak lui aussi, le mari proscrit, est une victime. Dans une société où les mariages arrangés sont la règle, Maghak croit que son mariage, organisé par un notable local, est une action de bonté et de générosité qui lui permettra de réaliser ses rêves de refuge au sein de la tendresse et de l’accomplissement sensuel. Mais Papette, furieuse et blessée moralement, n’est ni capable ni désireuse de répondre à ses attentes. Si bien que sa souffrance est d’autant plus dure que ses rêves merveilleux s’effondrent.

Le rôle corrosif de l’argent trouve une expression très moderne dans « Vatman », une critique mordante du matérialisme sans cœur et sans âme de la vie urbaine des classes moyennes inférieures. Le décor pourrait être Istanbul, peu après le génocide arménien et la Première Guerre mondiale, mais la triste histoire du purgatoire spirituel et émotionnel de Balioz Artin se répète sans fin, partout où l’appât et l’attrait de l’argent et de la richesse interviennent dans la formation, puis la déformation des relations personnelles intimes.

Jeune provincial qui a réussi à Istanbul, Artin assure son mariage avec la fille de son ancien seigneur, après avoir bâti une respectable fortune. Il est heureux en dépit de l’humiliation et de la douleur de se voir refuser la joie d’inviter sa famille et ses amis de la campagne, tous considérés comme trop inférieurs et vulgaires pour la future épousée. Artin adore sa femme. Mais elle n’aime que sa richesse et n’a aucun scrupule à la dilapider. Alors que ses affaires périclitent, elle refuse de sacrifier une partie des nombreux bijoux que la richesse de son mari lui a permis d’acheter, en échange des nécessités financières qui menacent de le ruiner. Artin est ruiné et se retrouve réduit à conduire des tramways pour joindre les deux bouts. Cette « humiliation » est de trop pour sa femme et sa famille…

Critiquant le théâtre de Shirvanzade, Ochagan note que le naturalisme non rehaussé par la poésie et par une perception du réel dépassant les apparences immédiates, n’est pas de l’art. Ce naturalisme ne reproduit que ce que nous voyons et ne livre aucun aperçu sur les ressorts cachés de l’existence. Parachèvement des Humbles, sa nouvelle la plus longue, « Shahbaz », véritable chef d’œuvre, qui montre à quel point Ochagan dépasse indubitablement les limites étroites du naturalisme.


III. La nouvelle la plus longue


Entrelaçant le vécu individuel, social et psychologique de Shahbaz et Shoger, Ochagan sauve la paysannerie arménienne des caricatures littéraires qui présente cette population comme niaise, dépourvue de tout instinct et sans passions ou comme des parangons d’une innocente vertu chrétienne. Ochagan ne nous propose ni des animaux muets ni des saints idéalisés, mais des individus humains – des hommes et des femmes – possédant à un haut degré des désirs, des instincts, une sexualité, des émotions, des vices et des vertus.

L’ambition et les désirs de chacun sont cependant bridés et tempérés par les réalités brutales de la vie du village qui « a ses lois bien à lui » et « sa façon de penser ». Combinaison qui ne laisse aucune place à un libre développement. Elle punit ceux qui osent la défier par un ostracisme des plus atroces. L’« esprit libre » est détruit avant même d’émerger. Les vieillards qui se préparent à mourir sont déjà à moitié morts, dépouillés de toute vie intérieure ou de leur richesse – toutes détruites par la vie du village. Shahbaz est l’un d’eux, en charge désormais du cimetière local. Lui aussi, bien que relativement jeune, est déjà brisé pour ne pas avoir réussi à résister au traumatisme psychologique induit par cette « loi et esprit de village ».

Plus jeune, Shahbaz se voit empêché d’épouser son premier et véritable amour. Contraint d’accepter un mariage arrangé, le souvenir de ce premier amour devient une blessure qui transforme son « univers intérieur en un désert sans soleil ». Il se replie sur lui-même, remuant sa souffrance et sa peine. Bien qu’il n’aime pas sa femme, le rôle de mère qu’elle assume envers ses enfants nourrit quelque intimité et compassion. Mais le mauvais sort le rattrape – tous ses enfants meurent en bas âge, ainsi que sa femme. Shahbaz n’arrive pas à s’en tirer. Il est tenaillé par la crainte de la mort, par la conscience de son imminence. Il est terrifié à l’idée de mourir seul. Il souffre d’une épouvantable dépression nerveuse, tente de se suicider et décline. Perdant toute sa vigueur, toute passion et ambition, il devient la proie sans défense de rapaces locaux et se voit rapidement dépouillé de tous ses biens, le prêtre local prenant même sa part. Il n’en reste que l’équivalent d’un idiot du village.

Mais ce n’est là que la moitié du récit. Au cimetière Shahbaz a une seconde chance – par une triste ironie cela arrive dans un cimetière et hors du contrôle de la « loi du village » - de vivre, d’être humain, d’échapper à sa solitude, retrouver sa sexualité et aimer à nouveau. Il rencontre dans ce cimetière Shogher, elle-même victime de la « loi du village ». Un compagnonnage, une compassion, une attirance sexuelle et un amour commencent à naître à nouveau pour eux deux. Mais la tragédie n’est pas loin.

Le talent artistique d’Ochagan se révèle à chaque page dans ce récit de la destruction intérieure de Shahbaz, puis son rétablissement grâce à Shogher et sa mort finale. Grâce à toute une série de portraits pénétrants, finement ciselés, et un flot de métaphores et d’images vivantes, il parvient à articuler ces émotions et ces sensations les plus profondes qui, bien que suffisamment puissantes pour déterminer l’action et l’humeur des hommes, sont néanmoins rarement exprimées en paroles. La description de la mort d’Anna, l’épouse de Shahbaz, l’illustre avec force. Se contentant de décrire un coup d’œil ou une simple larme, Ochagan communique toute l’angoisse et le désespoir d’une vie non vécue, d’espoirs inaboutis et d’attentes déçues.

Exigeant une saisie consciente de la structure de la phrase pour en déduire le sens, « Shahbaz » est, comme bien des œuvres d’Ochagan, difficile à lire. Mais dès que l’on pénètre le sens de telle phrase, tel paragraphe ou telle page, se révèle un monde d’une grande richesse – saisi dans toutes ses dimensions – comme on en rencontre rarement en littérature. Est-ce de la fiction ou de la réalité, pourrait-on se demander, sinon pour réaliser ensuite qu’il s’agit de la vie enveloppée par l’imagination de l’artiste.


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

___________

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20030909.html
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés