mardi 9 juin 2009

Hayk Demoyan - Interview

Vahram Papazian
Vèmes Jeux Olympiques, Stockholm
Marmnamarz, 1912
© www.genocide-museum.am


Le sport arménien à l’époque ottomane
Entretien avec Hayk Demoyan

par Talin Suciyan

(The Armenian Reporter, 29.12.2007)



EREVAN – Un colloque scientifique a été récemment organisé pour le 40e anniversaire du musée du Génocide à Erevan. Des chercheurs venus d’Allemagne, de Russie et d’Arménie ont débattu de plusieurs aspects liés à la mémoire et au processus de mémorialisation. Hayk Demoyan, directeur du musée du Génocide, a présenté une étude sur sport et nationalisme au début du 20e siècle dans l’empire ottoman.
Dans ses recherches sur le magazine sportif Marmnamarz, publié par Shavarsh Krisian, et les mémoires de Vahram Papazian et Istepan Hanciyan, Demoyan révèle les tensions entre les tenants de l’idéologie des Jeunes Turcs et les communautés non musulmanes, du point de vue sportif. Demoyan déclare : « Je ne mène pas cette enquête en vue d’humilier qui que ce soit. Mais je pense que l’histoire du sport turc ne peut s’écrire sans les activités sportives des communautés non musulmanes. Cette histoire a été délibérément oubliée. »

- Talin Suciyan : Quel était le climat général entourant les activités sportives avant 1915 dans l’empire ottoman ?
- Hayk Demoyan : A l’époque d’Add-ul-Hamid II, les activités sportives étaient interdites. Jusqu’en 1908, ces activités eurent donc un caractère clandestin. En ce concerne les activités sportives des Arméniens, nous voyons des noms connus, tels que Shavashr Krisian, Migirdich Migirian et Vahram Papazian. Papazian étudia à Paris et à Londres, il était entraîneur professionnel.
Le magazine Marmnamarz fut édité entre 1911 et 1914 à Istanbul. Ce magazine nous livre de nombreuses informations pour connaître le climat sportif général, durant ces années dans l’empire ottoman. Marmnamarz était publié par Shavarsh Krisian. Selon lui, le sport était un instrument très utile, permettant à la jeunesse arménienne de s’organiser et d’être active. Il voulait que des clubs sportifs s’ouvrent dans toutes les villes et que des jeux soient organisés au niveau national. Krisian écrivait ceci : « Si l’Europe ne nous reconnaît pas avec notre sang, alors elle doit nous reconnaître grâce à nos succès dans le sport. » Krisian faisait allusion aux pogroms contre les Arméniens à l’époque d’Abd-ul-Hamid II.
Entre 1911 et 1914, des Jeux Pan-Arméniens furent organisés chaque année à Istanbul. Après la Première Guerre mondiale, en 1918, fut fondé l’association Homenetmen. Il existait aussi des ligues réservées aux équipes arméniennes, où de nombreuses équipes arméniennes venues de tout le pays se livraient à des compétitions.

- Talin Suciyan : Combien y avait-il d’équipes ou de clubs ?
- Hayk Demoyan : Nous pouvons dire que d’Istanbul à Van, dans beaucoup de villes, les clubs sportifs étaient actifs. A Izmir existait l’Association des Chasseurs Arméniens, qui avait une équipe de football. Ils avaient beaucoup de succès. A Harput (Kharpert), l’équipe Shavarshian de football jouait aussi au base-ball. A Kayseri (Césarée), les équipes Ardziv et Kayl. A Dortyol celle de Sisian, à Izmit Atlas, à Samsoun Gaydzak, à Konya Mazyants, à Sivas Bartev, à Trabzon Ardziv et Sharjum, à Erzindjan Jayr, à Erzurum Yeridasertneru Marmnamarzagan Agump. A Hacin, Adana et Zeitoun existaient aussi des clubs sportifs actifs.

- Talin Suciyan : Existait-il des clubs féminins ?
- Hayk Demoyan : Oui. En 1913, un club sportif féminin fut fondé. Marmnamarz soutenait la participation des femmes dans le sport. A Sivrihisar s’ouvrit un club de gymnastique suédoise, appelé Zavarian Hayuhi. Krisian appréciait beaucoup la participation des femmes dans le sport. Selon lui, il ne suffisait pas d’être inspiré par le mouvement féministe européen du point de vue des idées, mais il était nécessaire de prendre exemple sur les activités sportives des femmes en Europe.

- Talin Suciyan : Des équipes sportives turques se formèrent aussi à la même époque…
- Hayk Demoyan : Oui. Le club Fenerbahce fut fondé en 1908. Les équipes sportives turques se créèrent surtout dans la partie occidentale du pays. En 1914, Altay fut créé pour rivaliser avec les clubs sportifs des minorités non musulmanes. Les activités olympiques commencèrent avec Selim Sirri Tarcan. Il étudia en Suède et lutta pendant près de 40 ans pour défendre la nécessité du sport pour les Turcs. Il publia un magazine en turc, suivant l’exemple de Marmnamarz. En 1912, deux athlètes arméniens représentèrent l’Etat ottoman et le fait perturba naturellement Selim Sirri Tarcan, qui écrivit un article à ce sujet.

- Talin Suciyan : Pourquoi cela le perturbait-il ?
- Hayk Demoyan : Vahram Papazian et Migirdich Migirian représentaient l’Etat ottoman pour la première fois aux Jeux Olympiques. Papazian vit qu’il n’y avait pas de drapeau ottoman. Il alla voir l’ambassadeur ottoman pour lui dire qu’il voulait voir le drapeau ottoman aux côtés de ceux des autres nations ; sinon il ne participerait pas à ces Jeux et repartirait dans sa patrie. En deux heures, le drapeau ottoman fut visible partout à Stockholm. Les deux athlètes n’avaient pas de drapeaux ottomans sur leur uniforme. Papazian fit tout ce qu’il put pour qu’ils concourent en portant le drapeau ottoman sur eux. Finalement, l’épouse de l’ambassadeur cousit des drapeaux sur les uniformes des deux athlètes. Notons que ces athlètes arméniens voulaient être reconnus en tant que sportifs ottomans.
Selim Sirri représentait l’Etat ottoman au Comité Olympique et était membre du Comité Union et Progrès. Il écrivit un article dans sa revue, en disant sa tristesse de ne voir aucun Turc aux Jeux Olympiques représenter l’Etat ottoman.
Shavarsh Krisian lui répondit en disant que sa façon de présenter la représentation ottomane aux Jeux Olympiques faisait une discrimination entre les citoyens musulmans et non musulmans de l’Etat. Il écrivit : « Ne serions-nous pas ottomans, parce que nous ne sommes pas musulmans ? »

- Talin Suciyan : Y eut-il des matches entre Arméniens et Turcs ?
- Hayk Demoyan : Il en y a eu. Le premier match entre équipes turque et arménienne eut lieu en 1905, entre Galatasaray et Baltalimani. Galatasaray invita des pachas pour leur montrer les succès de l’équipe. Or le match se termina par la défaite de Galatasaray par 5 à 0. Istepan Hanciyan jouait dans l’équipe de Baltalimani et parle de ce match dans ses mémoires.

- Talin Suciyan : Selon vous, il y eut un lien direct entre sport et nationalisme. Quand cela a-t-il commencé ?
- Hayk Demoyan : A partir de 1912, on peut dire qu’un lien direct existe. Le sport fut financé par les Jeunes Turcs. Après les défaites des guerres balkaniques, le sport devint un instrument du pan-turquisme. Akcura et Gokalp présentèrent dans leurs écrits le sport comme un moyen de renforcer les idéaux nationalistes. Le Dr Nazim, qui joua un rôle important dans les massacres des Arméniens, était membre de l’administration du Fenerbahce.

- Talin Suciyan : Qu’arriva-t-il à tous ces clubs et aux sportifs comme Vahram Papazian, Shavarsh Krizian et d’autres en 1915 ?
- Hayk Demoyan : Vahram Papazian servit à Canakkale. Puis il partit au Liban. Il écrit que sa lettre envoyée à l’ambassadeur à Stockholm au sujet de sa sensibilité aux valeurs ottomanes lui sauva la vie. Shavarsh Krizian fut capturé avec d’autres intellectuels arméniens et assassiné à Chankiri. Migirdich Migirian partit au Canada. Les membres du club sportif Ardziv de Trabzon furent tous tués. Ceux du club Bartev à Sivas (Sebastia) furent tous tués aussi. Même sort pour ceux du club Sourp Boghos à Tarse.

- Talin Suciyan : La Turquie et l’Arménie sont dans le même groupe pour la Coupe du Monde de football en 2010. Qu’en dites-vous ?
- Hayk Demoyan : Les médias sont très positifs à propos de cette coïncidence. De nombreux commentaires disent même que le football peut être un bon moyen d’entamer des relations diplomatiques entre les deux pays. Je trouve cependant un peu triste d’attendre autant du football. Les compétitions sportives peuvent apporter de bonnes opportunités, mais en même temps, selon le climat créé durant le match, tout peut être bouleversé. Je pense que les relations diplomatiques entre la Turquie et l’Arménie devraient s’établir en dehors du football.

NdT : Le Musée-Institut du Génocide Arménien d’Erevan (Académie Nationale des Sciences de la République d’Arménie) a organisé en septembre 2008 une exposition sur le sport arménien dans l’empire ottoman.
Exposition en ligne : http://www.genocide-museum.am/eng/online_exhibition_1.php

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Traduction : Georges Festa – 12.2007 – Tous droits réservés
Précédemment publié en 2008, après accord de l’éditeur.