dimanche 7 juin 2009

Le Style Constantinople

© www.armenianartworks.com/
Ornement d'autel en argent. 19e siècle.


Dr Donald T. Marchese

Le style Constantinople dans l’art arménien

par Marissa Isquierdo
(Hye Sharzhoom, mars 2009, n° 105)



Mercredi 11 février 2009, à 19h30, le professeur Barlow Der Mugrdechian, coordinateur du programme d’études arméniennes, accueillit un éminent ancien étudiant de l’université d’Etat de Californie à Fresno, le Dr Ronald Marchese, qui présenta une conférence intitulée « La Constantinople arménienne : Eglise, société et culture » devant un public composé d’étudiants et de professeurs de l’université, leurs familles et amis, dans l’auditorium Alice Peters de cette même université. Le Dr Marchese est professeur d’histoire ancienne et d’archéologie à l’université du Minnesota de Duluth, où il a enseigné ces vingt-cinq dernières années.

Lors de cette conférence, l’assistance apprit que la communauté arménienne de Constantinople / Istanbul apporta une contribution significative à la pratique et à la création d’art religieux à travers le 17ème, 18ème et 19ème siècles. Selon le Dr Marchese, qui a mené des recherches sur les collections de l’Eglise orthodoxe arménienne à Istanbul ces treize dernières années, les Arméniens ont développé leur « propre style d’art sacré », le « style Constantinople ».

« Le style Constantinople est repérable des monuments aux miniatures, de l’architecture aux détails complexes des tissus. Ce qui sépare le « style Constantinople » des autres formes d’art religieux, c’est son opulence. », précise le Dr Marchese, qui ajoute : « Le « style Constantinople » révèle la passion des Arméniens pour le détail, ainsi que leur ténacité pour maintenir une identité sociale et culturelle à travers les objets qu’ils ont produits et offerts en don à l’Eglise. »

Grâce à un vidéoprojecteur couplé au logiciel PowerPoint, chacun parmi le public fut captivé par ces images sacrées, composées d’intérieurs et d’extérieurs d’églises, mais aussi d’objets religieux tels que mitres et couronnes, colliers et revers, rideaux d’autel, croix et tissus. Le Dr Marchese souligna combien les tissus font partie intégrante de la culture matérielle arménienne, tant laïque que religieuse. Le tissage, la broderie et le travail de la dentelle étaient le domaine des femmes. Dès le début du 19ème siècle, des écoles de broderie furent créées afin de répondre aux besoins croissants de l’Eglise. La broderie en or sur les rideaux d’autel et les couronnes est étonnante à voir et montre le talent technique, la diversité des thèmes et l’esprit artiste de ces femmes.

Point important souligné par le Dr Marchese lors de sa conférence, créer des objets pour l’Eglise constituait un acte de piété individuelle qui visait à amener un sentiment d’accomplissement personnel et démontrer la foi de l’artisan. Néanmoins, les objets présentés démontraient aussi les talents artistiques d’Arméniens qui jouissaient d’une grande réputation, y compris à la Cour ottomane.

L’utilisation de couleurs, de métaux précieux, de soie, de pierres précieuses telles que diamants et saphirs, de perles, mais aussi la science du détail de ces objets, témoignent d’un niveau du génie artistique arménien unique dans cette ville. Objet sacré, véritablement remarquable, une couronne produite dans les années 1800. Cette couronne, composée de fils d’or et de soie, contient une scène religieuse – Pierre et Paul aux côtés de la Vierge et du Christ enfant. Cette image est brodée et l’on peut même voir les pupilles des yeux sur les visages. Chose impressionnante, car ces visages, comme l’a révélé le Dr Marchese, ne sont « pas plus gros qu’un ongle de la main ».

Cette conférence reçut un accueil enthousiaste du public. « J’ai suivi des cours d’histoire de l’art et je n’ai jamais rien vu de semblable. L’on peut voir la foi du peuple arménien et combien grande est sa dévotion. Le souci du détail démontre cette foi. », remarqua Marilyn Hernandez, étudiante d’Histoire à l’université de Fresno.

Taline Kasparian, étudiante en médecine, exprima aussi sa gratitude pour cet exposé : « En tant qu’étudiante arménienne à Fresno, rien ne me rend plus fière que de voir un professeur non arménien étudier l’art arménien et enseigner ensuite à des gens différents quelles furent les œuvres d’art arménien ! »

Toute cette présentation avait un caractère particulier car, jusqu’en 1996, aucune recherche universitaire n’avait été menée sur l’art religieux dans les collections de l’Eglise orthodoxe arménienne d’Istanbul. « Toutes ces collections de matériaux n’avaient jamais été étudiées, rien n’avait été écrit à leur sujet et aucun catalogue n’avait été établi. », commenta le Dr Marchese, qui s’engagea dans cette recherche innovante lorsqu’un de ses amis arméniens lui demanda s’il serait intéressé par les tissus religieux, alors qu’il donnait un cours magistral sur le Moyen-Orient. « J’avais étudié l’art religieux en premier cycle, mais mon travail concernait principalement l’archéologie et l’histoire. » Le Dr Marchese retint cette proposition. A mesure que l’étude des matériaux progressait et que de nombreux objets provenant des quartiers extérieurs d’Istanbul furent conservés dans le dépôt du Patriarcat, il devint évident que de tels objets nécessitaient un lieu permanent d’exposition. Ce qui fut réalisé en 2006 avec l’ouverture du Musée du Patriarcat arménien à Kumkapi, où des objets sélectionnés, dont beaucoup ont une importance historique et artistique, sont maintenant exposés. Le musée illustre la maîtrise et la contribution brillantes des artisans arméniens et de gens ordinaires au bénéfice de l’Eglise et de la communauté. « Mon travail tente de préserver l’héritage d’une des communautés les plus importantes d’Istanbul, du 16ème au 19ème siècle. »

Il n’a pas mené ce travail seul et n’eût pu le faire sans l’autorisation du Patriarche de toute la Turquie, Sa Béatitude Mesrop II Mutafian. « Sans la bénédiction du Patriarche, ses encouragements et sa permission d’étudier la collection d’objets sacrés, rien de tout cela n’eût pu être réalisé. », rappela le Dr Marchese.

Autre personne qui joua un rôle extrêment important dans cette étude, l’archevêque Aram Ateshian, Grand sacristain du Patriarcat arménien. « Monseigneur Ateshian est formidable ! Je lui témoigne une immense gratitude. Il a été le moteur pour la création du musée. », souligne le Dr Marchese. Le Dr Dickran Kouymjian, ancien directeur du programme d’études arméniennes à l’université d’Etat de Fresno, communiqua au Dr Marchese « des correspondances personnelles, une richesse d’informations et ses encouragements ». Parmi les autres personnalités importantes pour le travail du Dr Marchese figurent le Très Révérend Père Dr Krikor Maksoudian, du Diocèse oriental de l’Eglise arménienne d’Amérique du Nord, qui « communiqua de très utiles traductions d’inscriptions et de correspondances personnelles » et aussi le Dr Marlene Breu (Western Michigan University), collègue du Dr Marchese sur ce projet, spécialiste des tissus et qui collabora avec lui pour son ouvrage Splendor and Spectacle : The Armenian Orthodox Church Textile Collections of Istanbul [Splendeur et spectacle : les collections de tissus de l’Eglise orthodoxe arménienne d’Istanbul], à paraître cette année.

« J’ai travaillé avec soin à cette étude afin de saisir non seulement une culture, mais aussi une sensibilité religieuse, ainsi qu’une bonne maîtrise historique, et je suis très honoré d’être autorisé par les congrégations de nombreuses églises arméniennes à étudier ces objets importants. », a conclu le Dr Marchese.

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Source : http://armenianstudies.csufresno.edu/hye_sharzhoom/vol30/march09/march_2009_no_105_008.htm
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés