jeudi 4 juin 2009

Mateos Zarifian

© Levon R.


Mateos Zarifian – le poète qui défia la mort

Œuvres choisies
Bibliothèque des Classiques Arméniens, Erevan, 1981, pp. 365-472

par Eddie Arnavoudian

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La contemplation poétique de la fragilité de l’homme et de la mort, ces marques irréfutables de l’impuissance finale de l’humanité face à la nature, produisent souvent leur contraire – une affirmation de la valeur de l’existence et une prise de conscience inspirée de ses potentialités fréquemment cachées. Tel est le cas avec la poésie de Mateos Zarifian (1894-1924). En le lisant, l’on se rappelle un thème dans l’œuvre du poète anglais T.S. Eliot. Dans The Hollow Men [Les Hommes creux], Eliot note :

« Between the idea
And the reality
Between the motion
And the act
Falls the Shadow
[…]
Between the potency and the existence
Falls the Shadow. »

« Entre l’idée
et la réalité
entre le mouvement
et l’acte
se glisse l’Ombre
[…]
entre pouvoir et exister
se glisse l’Ombre. »

Toutefois, les deux poètes répondent de manière fondamentalement opposée à cette « ombre » qui les afflige. Pour Eliot, cette « ombre » est une force imprenable, quasi toute-puissante, devant laquelle il cède et sous laquelle il gît, amorphe et passif. Zarifian, à l’inverse, s’affronte à elle en sorte de découvrir l’autre versant. Pour lui, reconnaître cette ombre ne donne pas lieu à désespérer. Il s’agit plutôt de se saisir, fût-ce au prix de profondes souffrances, des vastes horizons de la vie. Aussi Zarifian, contrairement à Eliot, cherche-t-il les moyens de traverser cette ombre, de vivre en dépit d’elle et par delà elle.

Zarifian fut un poète des plus improbables. Dans sa prime jeunesse il fut un sportif doué, aux ambitions olympiques. Mais à vingt-sept ans, atteint subitement et contre toute attente de tuberculose, ces espoirs se brisent. Il mourra trois ans plus tard. C’est pour comprendre un tel destin et mesurer l’abîme qui séparait désormais ses rêves de toute possibilité de réalisation qu’il se tourna vers la poésie. Zarifian était un esprit introspectif. Etranger à toute incursion dans le champ social, politique ou philosophique. La poésie était une catharsis, un moyen de faire face, de s’adapter et aussi de négocier une emprise nouvelle et différente sur ce qui lui restait à vivre.

Libre de tout faux optimisme ou d’un vain apitoiement sur soi, Zarifian nous offre de sublimes aperçus sur le monde émotionnel et intellectuel chez ceux qui, terrassés par un sort tragique, se refusent à succomber au pessimisme et à un désespoir oisif. Son âme ne ressemble-t-elle pas à

« un glacial minuit d’hiver »

mais néanmoins

« quelques feux brûlent encore
en quête de cieux. »

Grâce à leur lumière, le poète explore des voies nouvelles afin d’exprimer toute la puissance restante de la vie. Ce faisant, lors d’un libre envol, il dresse la carte de fabuleux périples en esprit et en imagination.


I. Entrer dans l’ombre


La peur et l’angoisse qui découlent de la prise de conscience d’une mort précoce imminente sont au cœur de la poésie de Zarifian. C’est cette prise de conscience qui fut son « ombre », non la réalité de la mort elle-même. La mort même, « ce sommeil de la terre », ne servira qu’à « endormir ma souffrance immense. Elle apportera le néant ; c’est la paix finale, le terme de toute souffrance. » Quant à la mort, il lui réserve son indifférence ou son geste de défi :

« cette rose dans ma main
en ces jours de printemps »

le poète

« n’a que dédain pour ce qui approche. »

Sa torture réside plutôt dans le choc capital entre la conscience persistante de ce qui fut possible et le fait de réaliser que le destin est venu contrarier tout cela.

« Ce beau et fier garçon […]
dont le cœur est à jamais exalté par l’infini »

n’a plus le temps de chercher, de méditer, de se poser des questions ou d’aimer. La souffrance du poète est cette conscience aiguë de rêves irréalisés, de possibilités non concrétisées.

Dans « Mitcho », un autre poème sur la mort prématurée, Daniel Varoujean cite Plutarque : « La mort d’un jeune être est semblable à un effroyable naufrage. » Zarifian exprime cette tragédie d’une manière plus intime, personnelle :

« Qu’ai-je fait ici-bas ? qu’ai-je fait ?
[…]
Je puis encore presser cette rose sur mon torse
Déjà s’assemblent autour de moi une nuée de vautours
Dieu, vas-tu permettre que mes yeux encore limpides et
innocents les nourrissent ? »

La vie fut jadis promesse de grandeur, de beauté et d’allégresse, lorsque

« la poésie s’écoulait librement en rêve de mon regard. »

Mais, maintenant, dans

« les profondeurs de son âme
il ne reste qu’un rêve ancien et las
et dans un coin un amour effondré. »

Le cœur du poète ressemble à un étang abandonné

« situé au bord d’un jardin
dépouillé de tout embellissement, sinistre, privé même d’eau. »

L’amour est une

« fleur fanée
que mon souffle ne peut ranimer. »

Tel

« une flamme mourante
que mon âme est incapable de raviver. »

Il avertit

« fussiez-vous tremblants dans le vent
avec mon esprit si épuisé de douleur
[…]
je ne puis offrir nulle chaleur. »

Confronté à une destinée aussi lugubre, le poète part en quête des

« cimes bleues des montagnes »

où dans

« un silence et une paix de rêve »

il peut contempler et s’adapter à sa nouvelle condition. Ce périple est long, ses

« doigts saignent toujours
[…]
quelle ascension difficile
de roc en roc
portant sur mes épaules mon fardeau de douleur. »

Mais là encore, même si son corps s’avance vers sa fin inexorable, il fait éclater sa révolte contre la vie qui se dissipe, ses protestations contre la vacuité d’une mort précoce et sa détermination de vivre encore, même à l’ombre de la mort. Quelle

« honte, mon Dieu, que tu puisses jeter à terre
un tel éclat, un tel encens, un tel chant et tant de rêves !
Quelle honte qui s’abat sur Ta majesté ! »

Pour les possibilités contrariées de l’existence, nulle compensation possible. Mais, jusqu’au moment du néant, il reste de la place pour l’émerveillement et la gloire dans la vie et dans notre univers. En dépit de l’imminence de la mort, émotion et imagination peuvent encore atteindre et saisir des instants d’accomplissement grâce à un sens rehaussé d’affinité et d’unité avec la nature et l’univers. Aussi est-ce en vain

« que tu verses tes cendres dans mon cœur
des éclairs s’abattent depuis l’infini
[…]
seuls mes os sont tes victimes
mais mon esprit qui s’envole n’en a cure
[…]
des dieux sont là, descendus des cieux
et des profondeurs de ma souffrance ! Regarde comme ils chantent ! »


II. L’autre versant de l’ombre


A mesure que Zarifian passe l’expérience et le souvenir au crible de la mort qui approche, méditant sur l’amour, la nature et l’univers, il communique une prise de conscience du potentiel sans limites de l’être humain.

« Mon âme est un feu magnifique
plus lumineux que les étoiles
même l’univers infini
se sent contenu par ses rayons. » (1)

Sa peinture d’un « Glorieux coucher du soleil » constitue en même temps un appel à vivre la vie dans toute sa plénitude, même dans les griffes de la mort. Assistant aux

« couleurs mourantes du ciel »

le poète espère

« que mon âme malade puisse mourir
exactement ainsi […]
Le jaillissement fier et puissant d’une flamme
Fût-elle près d’expirer
Une conflagration majestueuse, mais paisible
Vivre un instant l’infini […]
Qui ne souhaiterait une telle fin
Qui donna naissance aux étoiles ? »

Dans « L’Univers et le Baiser », Zarifian poursuit sur le thème du potentiel et des possibilités sans limites, expérimentés cette fois en amour. A l’instar d’autres poètes, lui aussi voit dans l’amour un vaste terrain pour la réalisation de soi, elle-même affrontée au caractère infini et à la toute-puissance de l’univers et de Dieu. Dans Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, le jeune Werther proclame qu’à travers son amour pour Lotte il « fait l’expérience de la chaleur d’un cœur et de la noblesse d’une âme, en la présence de laquelle il me semble être plus que je ne suis, car je suis tout ce que je puis être. » Zarifian fait lui aussi écho à cette essence exaltante de l’amour humain. Quoi « de plus beau », demande-t-il,

« une simple fleur dans son regard
ou toutes les pierres précieuses du ciel ? »

Sa réponse affirme la richesse de notre monde d’émotion et de sensibilité. Le

« noble habitant du ciel
est moins opulent que moi
En vérité cet univers
est bien plus réduit qu’un simple baiser. »

Chez Zarifian, l’amour ne peut naturellement exister sans l’ombre de la mort. Mais là encore, dans cet univers assombri, l’amour accueille une chaleureuse générosité. Tandis que sa fin approche, le poète refuse d’étreindre la « jeune fille innocente qui déclare son amour ». Un tel acte serait trompeur, car il ne peut rien donner en retour.

« Elle n’a pas vu
l’infinie obscurité de mon regard
[…]
Elle n’a pas découvert les sombres et profonds abîmes de mon âme. »

Ainsi,

« tel un frère, lui ai-je dit,
l’on attrape froid dans la nuit au clair de lune,
rentre, rentre, rentre dormir ! »

« Le Rêve de l’Ivrogne », autre poème sur l’amour impossible, est empreint d’une merveilleuse imagerie avec pour toile de fond un esprit torturé. L’amoureux sans espoir erre dans une étendue

« un chant sauvage aux lèvres,
dormir là, sur un manteau de lumière
que déroule la lune. »

A sa manière, il plaide la compassion envers un cœur qui est « un enfer de souffrances sans fin ».

L’imminence de la mort conduit le poète à rechercher un réconfort dans la nature, en absorber la splendeur tel un baume pour son âme qui souffre. Tandis qu’il entend le son enchanteur, rythmé, de « La mer la nuit »

« la musique paisible de ses psaumes liquides
inonde l’athée que je suis d’un sentiment du divin. »

Dans « L’Arbre », un poème qui parle à nos préoccupations écologiques actuelles, nous trouvons une peinture de la vie, toujours résurgente et toujours en lutte, dans son combat résolu afin de croître et s’épanouir.

« Du tronc de cet arbre
cruellement haché par l’homme
qui gît maintenant tel une pierre tombale auprès d’un sombre tombeau
des brindilles explosent vers les cieux
avec l’audace d’un envol de lances, semblable à celui de l’aigle. »

Même s’ils insistent sur le caractère fugitif de l’existence, même s’ils en regrettent les possibilités non réalisées, les meilleurs poèmes de Zarifian respirent une vision de gloire et un désir de vivre pleinement la vie. Mateos Zarifian n’était pas poète de profession. Mais sa sensibilité aiguë envers sa propre condition, son flot spontané et désinhibé de pensées et d’émotions, que traduisent une imagerie et des métaphores épurées et vives, livrent une contribution originale à la littérature mondiale.

En conclusion, et pour répondre à ceux qui mettent inconsidérément en question la valeur internationale des poètes arméniens et de leur poésie, il n’est pas inutile de rappeler ces quelques remarques du poète irlandais Seamus Heaney, recensant un ouvrage de poésie en langue gaélique d’Irlande, traduite en anglais : « Trop souvent, écrit-il, la tradition de la poésie anglaise […] s’imprime dans notre esprit, telle une norme à l’aune de laquelle tout est mesuré. » Il ajoute, d’une manière également significative, que, lorsque nous nous efforçons de traduire des œuvres en anglais, « nous allons à la rencontre de poèmes irlandais, non pour nous réchauffer aux braises d’une race, mais pour découvrir des œuvres d’art qui appartiennent à la littérature mondiale. » Remarque qui s’applique avec une force égale à Zarifian, ainsi qu’au meilleur de la littérature arménienne en général.

(1) D’après une traduction anglaise de Rouben Rostamian.


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20020603.html
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés