dimanche 14 juin 2009

Raymond P. Ajemian

Harpout-Kharpert – Panorama depuis la citadelle
© Paul Kazandjian


Ichmé

par Raymond P. Ajemian

(The Armenian Mirror-Spectator, 01.03.2008)



Le 20ème siècle fut témoin de progrès spectaculaires en matière de technologie, dans les sciences, la médecine, améliorant ainsi grandement l’existence des populations qui vivaient en Occident. Et pourtant il fut aussi témoin des pires massacres de l’Histoire. Non seulement les deux conflits mondiaux entraînèrent la mort de millions de gens, mais certaines nations mirent en œuvre une politique systématique d’extermination de certains groupes ethniques à l’intérieur de leurs frontières. Le génocide était né. Shoah, Rwanda, Bosnie et Cambodge : autant de génocides qui se présentent à l’esprit. Moins connu, le génocide arménien de 1915, lorsque le gouvernement turc tenta de se débarrasser lui-même du « problème arménien » en massacrant plus d’un million et demi d’Arméniens de Turquie. Cet article tente d’évaluer de quelle manière le génocide arménien a affecté et changé à jamais un petit village situé au centre de la Turquie, le village d’Ichmé, où naquit et habita ma mère jusqu’en 1915. Ce qui s’est passé à Ichmé fut loin d’être unique. Les massacres et les déportations en masse advinrent dans plusieurs centaines de villages arméniens à travers toute la Turquie en 1915 et même les villes, comme Istanbul, ne furent pas épargnées.

Les sources principales concernant les événements d’Ichmé proviennent des survivants eux-mêmes au travers d’entretiens que j’ai menés il y a quelques années. Il existe aussi des rapports établis par des Occidentaux témoins des massacres, dont le consul américain à Harput (Kharpert), principale agglomération de la région, et plusieurs missionnaires alors en poste là. J’ai aussi utilisé pour un aperçu général les nombreux ouvrages qui ont été publiés ces vingt dernières années sur le génocide arménien. Bien qu’il y ait quelques différences dans la foule de témoignages sur ce génocide, les faits sont là : en 1915, le gouvernement turc mit en œuvre des mesures qui ont conduit à l’élimination des Arméniens d’Anatolie, laquelle fait partie de la Turquie moderne en Asie.

Cet article est pour moi comme une sorte de périple pour en savoir un peu plus sur mon passé : en particulier, sur cet événement en 1915 qui laissa une lourde empreinte sur ma famille. De nombreuses recherches ont été menées concernant la manière dont la Shoah affecta non seulement les survivants, mais aussi la génération suivante de Juifs. Malheureusement, l’on a accordé peu d’attention aux effets du génocide arménien sur les générations qui ont suivi. Les Arméniens nés dans ce pays de parents qui furent survivants savent fort bien que cet événement les définit sous de multiples aspects. Mon père, Puzant Ajemian, arriva aux Etats-Unis avant le génocide, si bien qu’il n’en subit pas les conséquences ; mais ma mère, Zartoohy (Kooyumjian) Ajemian, qui avait 11 ans en 1915, perdit son frère et sa mère lors du génocide. Elle ne survécut que grâce à la volonté inébranlable de sa mère, laquelle fit en sorte que sa fille ne soit pas victime des Turcs. Or la survie physique de ma mère ne la protégea en rien d’autres dommages, émotionnels. Ses moments de désespoir, ses difficultés à exprimer une émotion, son désir de stabilité, son incapacité à évoquer en détail le génocide, son mépris absolu de tous les Turcs et sa profonde foi en Dieu résultaient directement du génocide, c’est certain, mais il est non moins évident que le génocide l’emplit d’inquiétude sa vie durant. Ce qui, en retour, eut un impact sur ses enfants.

J’ignore précisément quand j’ai développé un intérêt pour mon passé, mais cela commença avant l’université, où je décidai de m’inscrire en histoire du Moyen-Orient. Bien qu’il y eut des périodes dormantes, le désir d’en savoir plus sur mes origines refaisait toujours surface. Entendant ma mère parler en termes si élogieux de son village en Turquie, je me mis en quête d’histoires orales auprès d’autres survivants du village. Puis, bien plus tard, lorsque l’occasion se présenta concrètement de visiter ce village tel qu’il existe aujourd’hui, je m’y rendis avec empressement. Ce fut un voyage véritablement stupéfiant dans mon passé. Bien que ma famille et mon travail absorbaient l’essentiel de mon temps, mon intérêt à l’égard de ce petit village en Turquie demeurait constant, bien que mis de côté durant des années. Cet article est une tentative pour aider à préserver et peut-être ajouter aux témoignages sur ce qui arriva à une famille, un peuple et un village. Il représente le prolongement d’un périple sans fin pour comprendre plus profondément mon passé et combien cela me touche aujourd’hui.

L’époque exacte où Ichmé fut établi est inconnue, bien qu’il semble avoir été fondé durant les premiers siècles de la Chrétienté. Il existe en fait deux agglomérations appelées Ichmé – Ichmé le Haut (Veri Ichmé) et Ichmé le Bas (Vari Ichmé) près de l’Euphrate. Ichmé le Bas, créé en 1860, était, et est encore, une ville de fermiers. Les deux agglomérations sont très proches, à une demie heure de marche, aujourd’hui séparées par une route nationale, se trouvant au centre de seize villages environnants, et comptent un chef de village (turc) avec des gendarmes. Le mot Ichmé est un mot turc, qui signifie « ne pas boire ». Il semble que dans les temps anciens, les autorités gouvernementales turcs aient bu l’eau d’une des sources minérales et n’en apprécièrent pas la saveur, d’où le nom. (L’usage ultérieur du mot « Ichmé » dans cet article renvoie à Ichmé le Haut.)

Les Arméniens existaient dans la région avant la période chrétienne. En fait, durant les premiers siècles avant Jésus-Christ, les Arméniens dominèrent même brièvement cette zone. Cette région du Moyen-Orient se trouvait au croisement de l’Orient et de l’Occident et de nombreux peuples puissants – Romains, Perses, Arabes, Mongols et Turcs – en prirent successivement le contrôle. Les Arméniens survécurent néanmoins, devenant dans de nombreux cas la population majoritaire de cette région. En dépit des invasions, ils restèrent, apprenant à s’adapter aux différents gouvernants. Au 16ème siècle, les Turcs ottomans conquirent et s’établirent sur le plateau anatolien, se mêlant aux peuples déjà présents : Kurdes, Grecs et Arméniens. Au 19ème siècle, la Turquie centrale était peuplée de villages composés de Turcs et d’Arméniens, mais aussi de Grecs et de Kurdes.

Lorsque Theresa Huntington Ziegler, une missionnaire originaire de Boston, s’approche d’Ichmé en 1900, elle décrit le village comme « le plus hospitalier de tous les endroits que j’ai vus depuis longtemps ». Ichmé, parmi des centaines d’autres villages de la région, est situé dans un lieu quasi idyllique. Du flanc de la montagne il offre à ses habitants une vue merveilleuse sur la vallée de l’Euphrate, inondée maintenant par le barrage de Keban, et sur Kharpert à l’ouest, restant plus au frais l’été que les autres villages situés plus bas, dans la plaine. Theresa Huntington Ziegler poursuit : « Vendredi dernier, Mary, Ada et Madame Knapp sont venus à Itchmé rendre une petite visite, sur invitation. Il semble que ce soit maintenant un lieu populaire de villégiature. Nous sommes à la saison des roses et les jardins sont magnifiques. »

Ma mère se souvenait que dans son enfance, elle regardait vers l’ouest le matin et voyait le soleil qui se levait se refléter sur les fenêtres à Kharpert. Ichmé comptait aussi de nombreux arbres fruitiers, produisant mûres, abricots et prunes. Mais son atout essentiel était une source merveilleusement fraîche, qui non seulement procurait au village une excellente eau potable, mais aussi actionnait les moulins en aval. Comme jadis, les visiteurs qui entrent aujourd’hui dans le village peuvent voir des hommes assis au café, près de la source et de son bassin, sirotant du thé ou du café à l’ombre des arbres. En 1915, l’on pouvait voir des pots de yaourt mis au frais dans l’eau froide ; aujourd’hui ce sont des bouteilles de Coca-Cola. L’endroit est rafraîchissant, en particulier lors des chaudes journées d’été. Cette source était, et reste, le point central du village. Bien que ce ne soit pas la seule du bourg, c’est la principale. Les rues rayonnent à partir de cet endroit tels les rayons d’une roue, composant curieusement une réplique en réduction de la ville de Détroit où ma mère passa ensuite la plus grande partie de sa vie adulte.

Bien que l’agencement et la dimension d’Ichmé n’aient pas changé depuis le début du 20e siècle, tel n’est pas le cas de sa population. En 1915, Ichmé comptait environ 300 familles réparties à égalité entre Turcs et Arméniens. A cause des différences ethniques, religieuses et sociales, les deux populations, bien que vivant dans un même bourg, vivaient séparément. Directement voisines, mais situées plus bas sur le flanc de la montagne, se trouvaient les maisons des Arméniens. La source et son bassin se trouvaient dans la partie arménienne.

Tandis qu’Ichmé le Bas était uniquement une communauté de fermiers, Ichmé, bien que produisant aussi de nombreuses autres récoltes, était une bourgade d’artisans. Il y avait des cordonniers, des forgerons, un coiffeur et d’autres artisans, qui non seulement fabriquaient les produits nécessaires au village, mais les vendaient aussi aux villages environnants. Ichmé était connu dans toute la province, en particulier pour la quantité et la qualité des chaussures produites. Au début du siècle, lorsqu’on parcourait la rue la plus longue à gauche de la source, on découvrait les échoppes des cordonniers qui se suivaient. Les artisans étaient généralement tous Arméniens, et les Turcs pratiquement tous fermiers. Ichmé était aussi réputé pour ses moulins qui étaient mus par l’eau de la source. Les fermiers, y compris ceux d’autres villages, apportaient leur grain à moudre pour la farine.

A Ichmé les Arméniens ne semblent pas avoir constitué une société stratifiée. Les villageois étaient généralement pauvres à bien des égards, bien que certaines familles fussent plus aisées, comme celles qui possédaient les moulins. Il semble aussi que l’enseignement les élevait dans l’échelle sociale. A l’opposé, existaient quelques familles qui n’arrivaient pas à s’en sortir, mais dans un village où chacun dépendait d’autrui, ces familles étaient assistées, ordinairement par l’Eglise. Les survivants se souviennent d’un couple de mendiants au village ; ils recevaient toujours quelque chose, habituellement de la nourriture, plutôt que de l’argent.

Bien que les événements du génocide furent atroces pour ma mère, elle chérissait le souvenir de son village avant 1915. Pouvoir dormir sur la terrasse en été et contempler le ciel nocturne, jouer avec ses jeunes cousins et avoir la possibilité d’aller à l’école restaient de merveilleux souvenirs. Bien que vivre aussi près de ses proches pouvait être source de tensions, cela donnait un véritable esprit collectif où les familles se rassemblaient lors de réunions familiales et s’entraidaient durant les périodes difficiles. Les nombreuses fêtes religieuses donnaient aussi l’occasion aux gens de prendre du repos et de passer du temps avec leurs proches. Par exemple, Pâques était célébré du Vendredi saint jusqu’au dimanche suivant. L’on pouvait s’occuper des animaux, mais aucun autre travail n’était effectué. Noël, de même, était fêté trois jours durant. Les Arméniens préparaient des plats particuliers et se rendaient visite. Même en ayant clairement en tête les horreurs du génocide, durant toute sa vie, ma mère considérait ses années d’enfance comme idylliques. Sa famille était pauvre, comme la plupart des autres à Ichmé ; la vie au village constituait tout leur univers. En fait, ma mère se rendit pour la première fois à Kharpert après le génocide ; les onze premières années de sa vie, elle ne s’aventura guère au-delà de quelques kilomètres du village.

Ichmé comptait deux églises pour les Arméniens et une mosquée pour les Turcs. L’église principale était l’église apostolique arménienne Saint-Nicolas (Sourp Nigoghos), qui était la plus ancienne et la plus importante des deux. Les Arméniens se convertirent très tôt au christianisme, l’Arménie devenant la première nation chrétienne en 301 de l’ère chrétienne. Saint-Nicolas était unique pour deux raisons. L’église fut construite en pierre, et non en briques de boue, mais plus important, elle fut bâtie juste au-dessus de la source. Ainsi, en 1915, lorsque l’on regardait l’autel de l’église, l’on voyait la source bouillonner en dessous, puis s’écouler dans le jardin et alimenter les moulins en aval. Cette église faisait la fierté des Arméniens. L’on ignore la date de sa construction, mais des restaurations furent opérées en 1882. L’autre église était une église protestante, ou plus exactement un lieu de réunion. Au début du 19ème siècle, les missionnaires américains se rendirent dans des pays tels que l’empire ottoman afin de convertir les musulmans au protestantisme américain, mais la tâche se révéla des plus ardues. Une politique de prosélytisme fut alors mise en œuvre, en direction de ce qui était alors considéré comme les « Eglises dégénérées de l’Est ». En particulier, les Arméniens. Non seulement les Américains établirent des écoles à Constantinople (Istanbul), mais ils construisirent aussi un collège à Kharpert, le Collège de l’Euphrate, en 1856. Au début du 20ème siècle, il y avait environ 145 missionnaires, 114 églises organisées et 800 personnels américains (dont 179 pasteurs) en Turquie asiatique. Les Américains comptaient 61 000 élèves dans leurs écoles, dirigeaient six collèges et plusieurs instituts de théologie. Ces personnalités d’exception, dont la moitié étaient des femmes, exercèrent durant plusieurs années, parfois leur vie durant, aux confins de l’empire ottoman. Ils étaient venus prêcher la parole de Dieu, mais à la fin beaucoup furent témoins du génocide qu’ils consignèrent dans leurs écrits.

Même si la plupart des enfants arméniens fréquentaient l’une des deux écoles religieuses d’Ichmé, l’école n’était pas obligatoire. L’on commençait très tôt, apprenant les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul, puis l’on partait vers 11 ou 12 ans pour aller travailler. Comme Ichmé était un petit village, les écoles n’étaient pas grandes. Chaque école ne comptait qu’un instituteur, qui venait habituellement de Kharpert. Les enseignants étaient respectés et même autorisés à recourir aux punitions corporelles. Des villageois me racontèrent l’histoire d’un instituteur aveugle lançant un bâton sur un écolier indiscipliné et le frappant. Les Arméniens d’Ichmé bâtirent aussi une bibliothèque dans une maison à l’abandon. Bien que ne possédant pas un grand nombre d’ouvrages, cela montre la valeur accordée à la lecture par les villageois.

La Mission protestante se trouvait à Kharpert, où logeaient tous les missionnaires. Aujourd’hui les bâtiments sont remplacés par des immeubles. Ordinairement, les jeunes missionnaires américaines se rendaient dans les villages, restant parfois quelques jours. Theresa Huntington Ziegler, qui vécut à Kharpert de 1898 à 1905, fit plusieurs séjours à Ichmé. Elle écrit dans une de ses lettres : « Il y a trois semaines, je me suis rendue avec M. Knapp et mon frère au village d’Ichmeh passer le dimanche. Le village n’est qu’à 28 kilomètres, mais il nous a fallu six heures pour l’atteindre à cheval. De fait, il n’y a pas d’autre moyen de rejoindre cet endroit, à moins de vouloir monter sur un âne ou de s’y rendre à pied… »

Zeigler décrit ensuite les offices religieux organisés à Ichmé, dont un réservé aux femmes. Le village est pauvre, dit-elle, mais il enchanta son cœur en bien des manières, plus que le fait de se trouver dans une église arménienne.

Bien qu’il y eut une église protestante des plus prospères à Ichmé, l’église apostolique avait davantage d’influence. Dans le système turc du millet, il était d’usage que les groupes ethniques et religieux s’occupent eux-mêmes de leurs affaires. Les Arméniens se trouvaient donc placés sous la juridiction du Patriarcat arménien de Constantinople, autrement dit les prêtres locaux, comme à Ichmé, arbitraient les différends entre Arméniens.

En surface, les relations entre Turcs et Arméniens semblaient stables. Bien que vivant dans des secteurs distincts du village, ils communiquaient au niveau des affaires et des relations personnelles. Les Turcs devaient entrer dans le quartier arménien pour acheter des chaussures ou d’autres produits manufacturés, tandis que les Arméniens adultes apprenaient le turc. L’on pouvait voir des Arméniens et des Turcs jouant aux cartes ou au jacquet près de la fontaine. Des amitiés se développèrent. Mais comme les Turcs constituaient la force politique dominante, les Arméniens, du fait de leur différence d’origine et de religion, étaient en position difficile. Dans l’empire ottoman, les non-musulmans, tels que les Arméniens, bénéficiaient de certains pouvoirs pour gérer leurs propres affaires, mais s’agissant du domaine social ou politique, ils étaient démunis. Bien qu’Arméniens et Turcs fussent liés d’amitié à Ichmé, les Arméniens avaient pleinement conscience d’être des citoyens de seconde classe et qu’à tout instant les Turcs pouvaient faire usage de leur autorité juridique et militaire pour les assujettir à nombre de contrôles répressifs, et même à la mort.

De nombreux exemples témoignent de la crainte des Arméniens à l’égard des Turcs. Les maisons arméniennes qui avoisinaient le secteur turc n’avaient pas de fenêtres donnant sur ce secteur. Toutes les fenêtres donnaient sur le secteur arménien. De même, les Arméniens protégeaient grandement leurs filles. Les jeunes femmes et les enfants n’avaient pas le droit d’entrer seuls dans le secteur turc. L’on craignait toujours que les Turcs n’enlèvent de jeunes Arméniennes. Les Turcs étaient habituellement armés, parfois de simples couteaux, mais ils étaient toujours considérés comme une menace par les Arméniens. Notons que cette menace était palpable, et non simplement l’expression d’une paranoïa arménienne. Avant le déclenchement du génocide de 1915, il y eut toute une série de massacres dans l’empire ottoman, dont eurent connaissance les habitants d’Ichmé. En 1895, sous le règne du sultan Abd ul-Hamid II, des milliers d’Arméniens furent tués, provoquant des désordres à Ichmé même.

La Grande Guerre débuta en août 1914 et, comme la plupart des guerres, prit une direction qu’aucun des belligérants n’eût imaginée. D’abord hésitante, la Turquie s’engagea finalement aux côtés de l’Allemagne et tenta d’utiliser cette guerre comme un moyen d’étendre sa frontière orientale aux dépens de la Russie tsariste.

Bien qu’Ichmé ne se trouvait pas dans la zone de guerre, il en subit néanmoins les effets. L’impact le plus direct fut la levée des hommes jeunes pour l’armée – Turcs et Arméniens. Les Turcs recensaient les garçons (et non les filles) à la naissance et disposaient donc d’une liste de soldats potentiels. (Les Arméniens conservaient leurs archives familiales dans leurs Bibles.) Les hommes d’Ichmé partirent donc pour l’armée, dont un de mes oncles qui était cordonnier.

Le plateau d’Anatolie centrale, patrie des Turcs et des Arméniens, fut pour l’essentiel épargné par les combats. Ainsi, à moins d’être un homme jeune, la guerre eût-elle pu entraîner des problèmes économiques, mais en aucun cas une épreuve majeure. Malheureusement, pour les Arméniens, la situation s’envenima. Depuis plusieurs années l’empire ottoman ne cessait de se rétrécir, en particulier à la fin du 19e siècle et au début du 20e, avec la perte des Balkans. Les Arméniens s’éveillèrent aux tendances démocratiques à l’œuvre dans le monde vers la fin du 19e siècle et s’agitèrent pour avoir plus de droits à l’intérieur de l’empire ottoman, observant à l’occasion les nations européennes pouvant avoir quelque influence sur les Turcs. Le problème était que les Arméniens ne se trouvaient pas aux frontières de l’empire ; ils vivaient dans ce qui était perçu comme la patrie des Turcs, étant ainsi perçus comme une menace bien plus sérieuse aux yeux des Turcs que les Serbes ou même les Arabes, d’autant plus que les Arméniens se faisaient les avocats d’une patrie démocratique et décentralisée.

Même si le gouvernement turc refuse toujours de reconnaître le génocide advenu en 1915, les universitaires chevronnés s’accordent aujourd’hui à dire que ce qui s’est passé à partir de 1915 fut véritablement un génocide. La Première Guerre mondiale servit de couverture aux massacres. Certains groupes étaient tués tout de suite, d’autres contraints à des marches à travers le désert afin d’y mourir de faim et de froid.

La population d’Ichmé était isolée et n’avait guère conscience de ce qui se passait dans le reste de l’empire, or la guerre de 1914 entraîna l’incorporation d’un grand nombre d’hommes – Turcs, Grecs, Arméniens et autres. Comme aux Etats-Unis lors de la Guerre de Sécession, chacun pouvait verser de l’argent pour échapper à l’armée, mais à Ichmé c’était difficile car beaucoup de gens étaient pauvres. Il semble qu’un ou deux chanceux aient pu acheter ainsi leur liberté. Les survivants se souviennent encore des troupes turques traversant à pied Ichmé en faisant route vers le front russe, dormant habituellement dans les églises la nuit. Les troupes ne dormaient pas dans les maisons des Arméniens, mais leur empruntaient des lits, qui généralement n’étaient pas restitués. Ils prenaient aussi une partie du bétail des villageois. D’après les survivants, il semble que la guerre n’était pas populaire, non seulement parmi les Arméniens, mais aussi parmi les Turcs. Peu étaient désireux de partir au front.

Au fil des semaines menant à 1915, la tension commença à s’accroître entre Arméniens et Turcs. Les Arméniens cessèrent de se rendre dans leurs vergers, craignant avant tout de laisser leurs maisons. Les vaches emmenées paître devaient trouver seules leur chemin pour rentrer. En résumé, les Arméniens avaient très peur. Bien qu’il n’y ait eu aucun acte de violence de la part des Turcs, les Arméniens les plus âgés se souvenaient des périodes passées de violences, en particulier les massacres de 1895 rappelés plus haut, et se tenaient d’autant plus sur leurs gardes.

En mars ou avril 1915, deux officiers turcs arrivèrent à Ichmé, apparemment pour étudier la montagne ; l’on ignore si ce contrôle eut lieu ou non. Puis un ordre émanant du gouvernement fut publié, exigeant de marquer tout le bétail. Les Turcs qui se chargèrent de cette tâche étaient extérieurs au village. Rapidement, toutes les maisons des Arméniens furent fouillées pour y rechercher des armes. Lorsque les maisons étaient fouillées, un Arménien accompagnait les Turcs. Certains Arméniens qui n’avaient pas de fusils partirent en acheter afin de pouvoir les livrer, craignant que les Turcs ne croient pas qu’ils fussent sans armes. Pendant ce temps, il y eut des rumeurs épouvantables, parlant de troupes d’Arméniens dans l’armée turque utilisés à des travaux forcés, puis abattus. Dans le cas de ma famille, Eli, mon oncle, fut incorporé, envoyé vers le front oriental, sans jamais revenir. Les détails exacts de sa mort – guerre, maladie ou exécution – restent inconnus.

Le début de la fin de la communauté arménienne d’Ichmé survint brutalement. Un jour, probablement en juin, des gendarmes entrèrent dans le village et ordonnèrent aux hommes âgés de plus de 12 ans d’aller à l’église de Saint-Nicolas pour entendre un nouvel édit envoyé de Constantinople.

Les Arméniens furent tués à coup de couteau et de pierres. Certaines personnes apprirent que les têtes des fils furent découpées et déposées sur les genoux de leurs pères avant qu’eux aussi ne soient tués. Le lendemain matin, les Turcs revinrent au village, riant, s’amusant et se glorifiant de ce qu’ils avaient fait. Puis ils se lavèrent devant la population.

Comme dans la plus grande partie de l’empire ottoman, exceptés certains exemples isolés à Van et Musa Dagh, les Arméniens d’Ichmé n’opposèrent aucune résistance. Les survivants s’accordent tous à dire que les hommes marchèrent calmement vers l’église où ils trouvèrent finalement la mort. Ils citent en exemple un homme qui essaya d’échapper à la mort cette nuit-là, mais il fut finalement retrouvé et tué. Cet article n’a pas pour objet de se demander pourquoi les gens ne résistèrent pas face à la mort – peut-être espéraient-ils, contre tout espoir, pouvoir survivre – mais nous ignorons que le génocide arménien fut semblable à ceux qui suivirent. Dans la plupart des cas, les gens marchèrent calmement vers leur mort.

Cet événement atroce fut un moment déterminant pour les Arméniens d’Ichmé. Le massacre des hommes laissa le reste des femmes et des enfants arméniens en état de choc. Ils ne savaient que faire, mis à part tenter de continuer à vivre. Ils se trouvaient au centre de la Turquie, leur patrie, sans pouvoir aisément s'échapper vers un autre pays. Les femmes pouvaient seulement espérer, bien que leurs existences aient été bouleversées à tout jamais par la mort des hommes, que les massacres s’achèvent rapidement, comme cela advint par le passé. Malheureusement, tel ne fut pas le cas. L’étape suivante fut le pillage des maisons et des magasins des Arméniens. En l’espace de quelques semaines, le reste des Arméniens reçurent l’ordre de se préparer à être déportés, les obligeant à vendre le peu qu’ils possédaient.

La marche commença au milieu de l’après-midi et ne parcourut qu’une courte distance. Cette nuit-là, deux Turcs cernèrent les Arméniens et raflèrent de l’argent et des bijoux. Les Arméniens furent informés que si quelque objet de valeur était découvert au matin, ils seraient tués. Les ordres de marche étaient simples ; soit les gens faisaient ce qui leur était demandé, soit ils étaient tués. Malheureusement nous n’avons pas de témoignages des rares survivants de la rafle d’Ichmé, mais d’après les récits des gens déportés d’autres villages, ces marches étaient cruelles, pour ne pas dire plus. Les Arméniens se mirent rapidement en quête de nourriture et d’eau et étaient perpétuellement harcelés à la fois par les gardes turcs et les brigands kurdes. Les femmes étaient constamment menacées de viol. Ces marches conduisirent les Arméniens vers le désert de Syrie, qui s’avéra un cimetière pour les habitants d’Ichmé et des milliers d’autres Arméniens. Certains réussirent à atteindre la Syrie et à survivre, mais la plupart moururent de soif et de faim ou furent tués par leurs bourreaux. Beaucoup de rapports citent des gens se tuant eux et leurs enfants afin d’échapper aux horreurs qui leur étaient infligées.

Comme Ichmé était une petite bourgade, il ne fut pas nécessaire de procéder à de nombreuses déportations, mais beaucoup de gens originaires d’autres endroits furent amenés au village. Certains habitants d’Ichmé se souviennent des hurlements de ceux qui furent amenés dans la ville pour y être torturés. Lorsque les autorités de Constantinople conçurent ces massacres, elles décidèrent aussi qu’il y aurait certaines zones de la Turquie où les Arméniens seraient emmenés pour y être tués. La région d’Harpoot [Kharpert] fut l’une d’elles ; elle fut ainsi traversée de nombreuses files d’Arméniens affamés. Dans sa correspondance, Leslie Davis décrit la région de Kharpert comme le « vilayet de la mort », constatant ces massacres lors de voyages secrets à travers la province.

Le lac Goeljuk est un merveilleux petit lac, au sud-ouest d’Ichmé, à une demie heure environ en voiture. Aujourd’hui, un motel longe le lac. Lors de mon voyage en Turquie, notre petit groupe arriva tard le soir au motel, mais nous eûmes le plaisir de voir le personnel nous attendre pour nous servir à dîner. Nous mangeâmes au dehors, au bord du lac, lors d’une belle soirée d’automne. Je me souviens m’être assis là, songeant qu’il s’agissait d’un endroit merveilleusement paisible pour un dîner.

Or, pour décimées que furent les populations arméniennes, le génocide ne réussit pas à les éradiquer entièrement. Il y eut des Turcs, par exemple, qui aidèrent les Arméniens. Ma propre grand-mère, réalisant qu’elle allait être emmenée dans la marche et probablement mourir, s’assura que sa fille et sa belle-fille soient sauvées en les plaçant chez des amis turcs, avant son départ. Ma mère fut conduite par un riche Turc, ainsi que d’autres jeunes filles, dans ce qui était probablement un harem à Elazig, où elles restèrent un an environ. Là, elle fut retrouvée par une connaissance et se retrouva finalement dans un orphelinat arménien à Beyrouth. Ma mère fut une des rares miraculées, ayant non seulement survécu aux massacres, mais gardé ses deux frères aux Etats-Unis, qui la localisèrent et l’emmenèrent aux Etats-Unis.

Ichmé n’était pas différent des autres villages de Turquie. Tous furent jadis de vivantes agglomérations où les Arméniens ont vécu et pratiqué leur religion. Le génocide de 1915 mit fin à tout cela. Bien qu’en 1895 de nombreux Arméniens furent tués, la vie continua. Mais en 1915 le massacre fut si vaste, si brutal, si soutenu, que la vie s’arrêta. Il fallut quitter ce pays. Les quelques Arméniens qui restèrent furent turcisés et ont perdu leur culture. Ceux qui sont partis ont refait leur vie, principalement aux Etats-Unis. Des millions d’autres peuples ont vécu cela à travers les siècles, disloqués à cause de l’oppression, de la misère ou simplement en quête d’une vie meilleure. Or, dans le cas des Arméniens, le génocide fut total : la culture arménienne fut détruite en Turquie. Il ne reste que quelques centaines d’églises et de monuments qui existent encore aujourd’hui, mais qui ne cessent de se dégrader par manque d’entretien.

Ichmé est encore là, aujourd’hui. Les rues, maintenant pavées, partent encore de la fontaine et de l’ancienne église de Saint-Nicolas. C’est encore un bel endroit pour se reposer lors des chauds après-midi d’été. On peut encore gravir le mont Mastar, contempler l’Euphrate et voir au loin Elazig, apercevoir les fruits qui sèchent sur des fils entre les maisons. Plus besoin de prendre un âne pour aller à Elazig. Maintenant l’on peut s’y rendre par un minibus aux horaires précis. Si vous visitez Ichmé, vous serez l’un des rares visiteurs non Turc, et très probablement quelqu’un se proposera de vous offrir une tasse de thé au café près de la fontaine. Ichmé est resté en grande partie tel qu’il était en 1915. Mais la différence manifeste entre la période de 1915 et aujourd’hui, excepté les commodités modernes, c’est qu’aujourd’hui vous ne trouverez plus aucun Arménien ni aucun signe indiquant que les Arméniens ont vécu là des siècles durant, mis à part ce qui subsiste des murs de Saint-Nicolas.


Raymond Ajemian est professeur d’histoire au Community College de Bristol et au Community College de Massasoit. Il vit au Massachusetts.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/08-03-01_ARTS.pdf
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés