lundi 1 juin 2009

Sebastatzi Murad

Le Général Andranik Toros Ozanian et son armée


Le Voyage de Murad
par Zabel Yessayan et Sebastatzi Murad
Erevan : NB-Press, 1990, 96 p.

par Eddie Arnavoudian

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Le Voyage de Murad – Un témoignage douloureux sur le génocide arménien de 1915

Sobrement intitulé Le Voyage de Murad, cet opuscule figure parmi les témoignages les plus émouvants et effrayants sur le génocide arménien de 1915 – un récit à méditer, atroce, dérangeant, sur la barbarie humaine et le processus de déshumanisation mis en œuvre. Le récit est raconté par Sebastatzi Murad et recueilli par Zabel Yessayan. Sebastatzi Murad fut l’un des plus remarquables chefs de la guérilla arménienne en lutte contre la tyrannie des Ottomans ; Zabel Yessayan, l’un des plus grands romanciers et écrivains en prose de l’Arménie moderne. Ensemble ils font le récit dramatique de l’évasion de Murad se libérant des autorités turques qui tentent de le piéger et de le tuer, tandis qu’elles rassemblent d’autres personnalités et figures éminentes de la communauté arménienne, prélude à la déportation et au massacre de toute une population sans défense.

Se méfiant d’une invitation officielle à participer à « une importante réunion », Murad enfourche son cher et légendaire Pégase (immortalisé dans le poème homonyme de Daniel Varoujean) et gagne les montagnes, accompagné d’un groupe de partisans. Son périple l’amène à traverser une multitude de villages arméniens, turcs et grecs, plusieurs montagnes et forêts en direction de la ville de Trabzon sur la Mer Noire, puis Batoumi, sous contrôle russe, à bord d’un navire turc qu’ils détournent. Par la suite, Murad rejoignit les rangs des forces militaires arméniennes en lutte pour défendre des régions de l’Arménie occidentale attaquée par les Jeunes-Turcs. Il fut finalement tué en 1918 lors d’un engagement d’auto-défense des Arméniens à Bakou. Mais cela est une autre histoire.

Ce récit de l’odyssée dramatique de Murad entre sa ville natale et Batoumi livre un aperçu atroce du génocide, dans pratiquement tous ses aspects. Tandis que Murad et ses hommes traversent en secret les villages arméniens, ils assistent à la désintégration de communautés établis là de toute ancienneté. Accueillis à bras ouverts dans l’une d’elles, ils sont installés dans l’école locale. Murad raconte comment il se sent « profondément triste. Les pupitres étaient renversés. Seuls quelques livres à l’abandon témoignaient d’un des jeunes enfants qui avait dû se trouver là. A cette époque, chaque année, ils rejoignaient l’école, heureux et impatients d’emplir la salle avec enthousiasme. Où étaient-ils maintenant ? Cachés derrière leurs portes closes, tremblant de peur et de terreur. » Murad poursuit : « Nous vîmes de nos propres yeux le massacre collectif. Comment pourrais-je décrire tout cela ? Ils poursuivaient les Arméniens, sans défense et sans armes, dans les rues, où la foule les dépouillait. Leurs hurlements, leurs cris et leurs vociférations emplissaient le ciel. C’était insupportable. Combien de fois ai-je songé à rechercher dans quel groupe (de déportés) se trouvaient ma femme et mes enfants, afin que je puisse les en arracher ! Tous les villages de la zone furent raflés. » (p. 47-48).

Faisant semblant d’être Turcs, les hommes de Murad capturent de nombreux soldats et bandits turcs, lesquels avouent fièrement les crimes les plus horribles – meurtres, viols, tortures, pillages et destructions. Les relations entre Arméniens et Turcs, forcées et tendues dans leurs meilleurs jours, se transforment lentement en une haine meurtrière. Au début, Murad protège des soldats turcs innocents, lesquels affirment « fuir, comme nous, l’ennemi ». Ceux qui sont soupçonnés de crimes sont préalablement interrogés afin d’établir leur culpabilité. Mais après avoir été témoins de nombreux aveux d’actes de barbarie, les hommes de Murad « leur [les soldats turcs] font quitter la route et sans les interroger les tuent. » Désormais, note Murad, à nos yeux « il n’y avait plus de Turcs innocents », ajoutant que lui et ses hommes sont dorénavant « convaincus que chacun d’eux (les soldats turcs) est soit un complice direct, soit a participé à ces horribles événements. » Du côté adverse, un Turc, prenant Murad pour un des leurs, réplique aux récits inventés de brutalité des Arméniens : « Ce qu’on leur a (déjà) fait n’est pas suffisant ! »

Dans les montagnes, Murad et ses partisans ne sont pas seuls. Ils rencontrent plusieurs dizaines d’autres petits groupes de fugitifs, tous résistant d’une manière ou d’une autre au génocide. En combattants expérimentés, les hommes de Murad s’emparent d’armes qu’ils distribuent à d’autres groupes de fugitifs. C’est là où le témoignage de Murad est très précieux, s’ajoutant au souvenir d’innombrables autres groupes de ce genre, dont la résistance est d’habitude négligée par les historiens de l’Arménie, qui s’intéressent davantage à de grands centres tels que Van, Dyarbekir, Ourfa et Musa Dagh. L’émergence à une large échelle de tels groupes, pouvant inclure des femmes combattantes, confirme que les Arméniens ne se soumirent pas au massacre comme des moutons. Ces groupes soulignent un esprit de survie qui était debout et laissent entendre qu’une résistance au génocide, organisée sur le plan national, rencontra un large soutien populaire.

Dans Le Voyage de Murad, nous avons une source inestimable de première main, dont quasiment chaque aspect touchant à l’histoire et la politique du génocide donne à réfléchir. Des références significatives aux conséquences matérielles et morales des premiers massacres de 1895-1896 sont couplées aux témoignages sur la complicité de l’Allemagne dans le génocide. Murad est témoin de la manière avec laquelle « les massacres et les pillages » de 1915 « furent menés sous les yeux des officiers allemands », lesquels, de concert avec les « officiers tucs » n’hésitèrent pas à « s’emparer d’objets de valeur pour leur propre compte » (p. 63). Plusieurs anecdotes confirment l’aveuglement généralisé des Arméniens quant aux intentions criminelles du gouvernement des Jeunes-Turcs. Même Murad et ses hommes sont tout d’abord trompés « croyant que ces déportations [faisaient simplement] partie d’un projet » visant à « éloigner les populations des zones d’opérations militaires » (p. 45).

Bien d’autres choses peuvent être glanées dans ce récit, notamment sur la vie des Turcs ordinaires avec leurs propres « difficultés et épreuves » ; (page 37) sur le rôle des Kurdes qui « en temps de paix étaient opprimés par les Turcs plus durement encore » que ne l’étaient les Arméniens ; (page 26) sur la situation des communautés grecques dans l’Arménie historique ; et enfin, et non des moindres, sur les qualités personnelles, la souffrance intérieure et le bouleversement émotionnel, le talent pour diriger, la volonté, la force et la perspicacité à toute épreuve du narrateur, Murad, une figure mémorable du mouvement arménien de libération.
Raconté et écrit sans emphase, ni rhétorique, ce petit volume possède une profondeur et une amplitude qui lui confèrent la qualité d’une histoire globale de la résistance et du génocide.


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Grande-Bretagne). Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20050419.html
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés