dimanche 28 juin 2009

Taner Akçam



Faire face à l’Histoire : déni et concept de sécurité nationale en Turquie

par Taner Akçam

(The Armenian Weekly, 25.04.2009)



[En septembre 2005, des intellectuels turcs, questionnant la politique de déni de l’Etat turc au sujet de la déportation et des massacres d’Arméniens durant la Première Guerre mondiale, se sont réunis lors d’un colloque à Istanbul. A l’extérieur, dans les rues, des manifestants se rassemblèrent de même pour protester contre cette réunion. On pouvait lire sur une pancarte : « Pas de génocide, mais la défense de la Patrie ! » Deux convictions parallèles sont ici à l’œuvre, l’une qui se réfère au passé, l’autre au présent. 90 ans plus tard, les événements de 1915, tout comme la politique de déni, s’inscrivent en termes de sécurité nationale et d’autodéfense de la Turquie.]

En 2009, lors d’un raid contre l’organisation terroriste secrète ultranationaliste Ergenekon, essentiellement composée d’officiers de l’armée et de la police, ainsi que de bureaucrates, la police turque confisqua certains documents. Parmi ceux-ci, un dossier listant les noms de cinq personnes accompagnés de leurs photos – ciblés en vue d’assassinat. Mon nom figurait dans ce groupe. Le Prix Nobel turc Orhan Pamuk et le journaliste arménien Hrant Dink, assassiné en janvier 2007, étaient les deux autres noms. Le document s’intitulait : « Traîtres à la sécurité nationale ». Toutes les personnes listées étaient connues pour s’être exprimées sur le génocide arménien et pour avoir demandé que le gouvernement turc affronte avec sincérité cette réalité historique. On peut ainsi en tirer la conclusion que parler ouvertement du génocide est considéré comme une menace, aux yeux de certains groupes, envers la sécurité nationale de la Turquie.
Ce n’est pas uniquement l’opinion de l’élite politique ou d’une organisation terroriste ultranationaliste. Elle étaye aussi la procédure juridique. Dans un jugement prononcé en 2007 contre deux journalistes turcs arméniens – Arat Dink, le fils de Hrant Dink, et Sarkis Seropyan, qui furent condamnés à un an d’emprisonnement avec sursis pour avoir utilisé le terme de génocide -, un tribunal turc déclara : « Parler du génocide, que ce soit en Turquie ou dans d’autres pays, affecte défavorablement la sécurité nationale et les intérêts de la nation. L’affirmation de génocide […] fait désormais partie et constitue un levier pour des plans spécifiques visant à modifier les frontières politiques géographiques de la Turquie […] et une campagne visant à abattre sa structure concrète et juridique. » L’arrêt déclarait en outre que la République de Turquie est soumise à « une campagne diplomatique hostile, faite de résolutions sur le génocide […] Accepter cette affirmation peut conduire dans les siècles à venir à mettre en question les droits souverains de la République de Turquie sur les territoires sur lesquels ces événements seraient prétendument advenus. » Du fait de ces intérêts en matière de sécurité nationale, le tribunal déclara que l’affirmation de génocide en 1915 ne relève pas de la liberté d’expression et que « l’usage de ces libertés peut être restreint en accord avec des objectifs tels que la protection de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la sécurité publique. » (1)
La situation n’est guère différente ici aux Etats-Unis. Même si le 24 Avril a été déclaré « Journée nationale du Souvenir » pour le génocide arménien par une déclaration conjointe du Congrès le 9 septembre 1975, et que le Président des Etats-Unis soit autorisé et prié de publier une déclaration, depuis lors aucun président américain, excepté Ronald Reagan en 1981, n’a utilisé le terme de génocide. La raison principale de cette attitude est : « intérêts des Etats-Unis en matière de sécurité nationale au Moyen-Orient ».
Le même argument est utilisé à l’encontre des propositions en vue de reconnaître le génocide arménien dans l’enceinte du Congrès, propositions reconduites quasiment chaque année sous forme de résolutions. Les présidents américains, comme les opposants à ces résolutions sur le génocide, ont des arguments très similaires à la décision du tribunal turc rappelée plus haut. De fait, il semblerait que, comme le tribunal l’a déclaré, utiliser le terme de génocide « affecte défavorablement la sécurité nationale et l’intérêt national » de la Turquie et des Etats-Unis.
Nous sommes là en présence de deux types d’arguments qui sont avancés tout en s’opposant : sécurité nationale contre morale, ou, pour employer une autre phraséologie, « réalistes » contre « fondamentalistes moraux ». Les réalistes soulignent les intérêts relatifs à la sécurité nationale de leur pays. En Turquie aujourd’hui, toute tentative pour débattre ouvertement d’erreurs historiques est dénoncée comme une manœuvre indirecte d’un plan directeur visant à la partition du pays – une manœuvre, donc, contre la « sécurité nationale de la Turquie ». Ici, aux Etats-Unis, les réalistes considèrent la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès ou l’utilisation de ce terme par le président comme étant « contraire aux intérêts stratégiques des Etats-Unis ».
L’on entend souvent dire : « La Turquie est un des nos proches alliés et nous ne devons pas la contrarier » ou « Nous ne devons pas compromettre nos intérêts stratégiques au Moyen-Orient à cause d’un problème moral, qui a eu lieu dans un passé lointain. » De l’autre côté, l’on trouve les moralistes fondamentalistes qui soulignent la suprématie de la morale sur les « intérêts véritables ».
Opposer des intérêts nationaux à la morale comme mutuellement exclusifs est une erreur. Toute politique de sécurité au Moyen-Orient qui fait abstraction de la morale ne peut aboutir. Et finit par saper la sécurité nationale. De fait, quand on connaît la Turquie et le Moyen-Orient, on se rend aisément compte que l’histoire et les injustices historiques ne sont pas des questions mortes héritées du passé : le passé est le présent au Moyen-Orient. Il existe une forte interconnexion entre sécurité, démocratie et faire face à l’histoire au Moyen-Orient. Un simple coup d’œil sur cette région révèle que les injustices historiques et le déni persistant de ces injustices de la part de tel ou tel Etat ou groupe ethnique ou religieux constitue une pierre d’achoppement majeure – non seulement pour la démocratisation de la région, mais aussi pour l’établissement de relations stables entre les différents groupes ethniques et religieux. Mon argument central est que l’échec d’une confrontation sincère avec l’Histoire est l’une des raisons majeures de l’insécurité et de l’instabilité dans cette région.
Pourquoi le débat sur les injustices historiques est-il perçu comme une menace pour la sécurité nationale de la Turquie ? Tentons d’examiner les racines de cette mentalité et essayons de montrer les raisons pour lesquelles celle-ci doit être modifiée. L’opinion selon laquelle une approche ouverte de l’histoire provoque un problème pour la sécurité remonte à la division de l’empire ottoman en Etats-nations qui débuta au 19ème siècle. Depuis la fin de l’époque ottoman jusqu’à aujourd’hui, il y a eu une tension constante entre le souci étatique de sécuriser les frontières et la nécessité pour la société de prendre conscience des abus concernant les droits de l’homme. Dans cette histoire, les abus sur les droits de l’homme et la sécurité et l’intégrité territoriale d’un empire en décomposition peuvent être comparées aux deux faces d’une pièce de monnaie – les deux faces opposées d’une même pièce causant l’émergence de deux discours historiques opposés.
Jusqu’à une date récente, le discours dominant faisait le récit de la partition de l’empire ottoman par les Grandes Puissances, laquelle s’acheva par son effondrement et sa désintégration totale. Si l’on devait recenser les livres en Turquie qui racontent ce discours, l’on serait bien en peine de trouver quelque référence aux massacres et au génocide durant la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Tout au contraire, les communautés chrétiennes sont présentées comme des agents séditieux au service des Grandes Puissances impérialistes, conspirant continuellement contre l’Etat.

L’autre discours a été développé par ces minorités ethniques et religieuses qui furent soumises à toute une série d’abus concernant les droits de l’homme durant cette période. L’histoire du 19ème siècle est principalement formulée en termes de droits de l’homme et d’intervention des Grandes Puissances, au nom de groupes minoritaires. Le contraste entre les deux positions est évident. Selon un point de vue, les Grandes Puissances sont dépeintes comme « mauvaises » et doivent être critiquées pour être beaucoup trop intervenues. A l’opposé, les Grandes Puissances sont présentées comme « positives » ou « bienveillantes » et sont critiquées pour ne pas être suffisamment intervenues.
Les polémiques en Turquie, s’agissant de l’histoire nationale, en particulier le génocide arménien, peuvent ainsi être interprétées en partie comme le déploiement de deux discours apparemment contradictoires qui s’opposent mutuellement. Chaque fois que les partisans d’une reconnaissance brandissent l’histoire des abus sur les droits de l’homme, ils sont confrontés à un discours opposé, à savoir le déclin et la dislocation de l’empire ottoman et les agents séditieux qui accélérèrent le processus.
De fait, il y a eu certains moments dans cette histoire où la sécurité nationale et les droits de l’homme devinrent inextricablement liés. Un de ces moments eut lieu immédiatement après la Première Guerre mondiale, entre 1918 et 1923.
Lorsque cette guerre s’acheva par la défaite ottomane, les décideurs politiques de l’époque se saisirent de deux problèmes distincts, bien que liés, tout en réglant les mesures d’un accord de paix – dont les réponses déterminèrent leurs diverses relations et alliances. Le premier fut l’intégrité territoriale de l’Etat ottoman. Le second fut les atrocités commises en temps de guerre par le parti Union et Progrès alors au pouvoir contre ses citoyens arméniens ottomans.
Les questions concernant le premier problème étaient : l’Etat ottoman doit-il conserver son indépendance ? pouvait-on permettre l’émergence de nouveaux Etats sur le territoire de l’Etat ottoman ? Si oui, comment définir les frontières de ces nouveaux Etats ? Les questions relatives au second problème étaient : que peut-on faire au sujet des crimes de guerre perpétrés contre les Arméniens et des responsables de ces atrocités ? comment punir ces responsables ? Ces questions liaient deux sortes différentes de problèmes qui n’étaient pas abordés séparément et étaient même inextricablement liés.
Les questions relatives à l’intégrité territoriale de l’empire ottoman conduisirent à la formation de deux points de vue différents. Le mouvement nationaliste turc, sous la direction de Mustafa Kemal, était partisan d’une souveraineté continue, dans le cadre de frontières réduites, définies par l’armistice de Moudros en 1918. Les Puissances alliées et les groupes ethniques et religieux tels que les Grecs, les Arméniens et, à un degré moindre, les Kurdes, défendaient à l’opposé l’établissement de nouveaux Etats sur le territoire occupé et non occupé de l’empire ottoman. Les traités successifs de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923) reflétèrent ces points de vue divergents.
Conséquence de cette lutte pour le territoire durant la période républicaine, une interprétation courante de l’histoire émergea dans la Turquie moderne : Nous, les Turcs, qui nous considérons comme les successeurs légitimes de l’empire ottoman, avons défendu le seul territoire qui nous restait contre les Arméniens, les Grecs et, à un moindre degré, les Kurdes, qui tentaient de découper l’Anatolie en Etats-nations, avec le soutien des Britanniques, des Français et des Italiens. Le traité de Sèvres de 1920 régla la question territoriale en faveur des nationalités non turques. C’est ainsi que pour les Turcs, Sèvres reste une pierre noire dans notre histoire. Mais pour les autres groupes ethniques et religieux, la signification de Sèvres est toute différente. Bien qu’il ne reflétât pas entièrement leurs demandes territoriales, ce traité représentait une opportunité historique sans précédent pour résoudre en leur faveur la question territoriale. Inversement, le traité de Lausanne de 1923, qui garantissait la domination de la Turquie sur l’Anatolie, constitue un événement marquant et une validation de la continuité de notre existence nationale. Cependant, les autres nationalités le considèrent comme une injustice historique majeure.
Quoi qu’il en soit, ces deux traités ne sont pas seulement emblématiques d’un conflit territorial ; ils symbolisent aussi le traitement des injustices commises à l’encontre des Arméniens et des autres chrétiens durant la guerre. La question centrale concernait la manière avec laquelle seraient punis les responsables des abus sur les droits de l’homme durant le conflit. Bien que chacun, y compris les nationalistes turcs, reconnaissait que ces crimes ne devaient pas rester impunis, une incertitude demeurait quant à l’étendue de la peine. Les uns plaidaient pour le jugement et le châtiment de seuls quelques criminels de première main, ainsi que certains des dirigeants du Comité Union et Progrès. D’autres étaient partisans de traduire en justice des suspects précis, élargissant autant que possible le réseau, et de démembrer par représailles l’empire ottoman en Etats nouveaux créés sur son territoire.
La position des Puissances de l’Entente était que « les Turcs » (2) [sic] avaient organisé les massacres d’autres peuples, en particulier les Arméniens, durant la Première Guerre mondiale, et qu’il était donc nécessaire de punir collectivement « les Turcs » avant de sauver les peuples sujets (les Arabes, mais aussi les Grecs, les Arméniens, etc) de la domination turque. Punir « les Turcs » devait s’accomplir en deux phases. Premièrement, les membres du gouvernement ottoman et autres officiels devaient être traduits en justice pour crimes commis contre des communautés religieuses et ethniques. Deuxièmement, « les Turcs » habiteraient en conséquence un Etat rendu aussi restreint et faible que possible. Un télégramme envoyé à la Conférence sur la Paix de Paris, le 3 avril 1919, par le haut-commissaire adjoint à Istanbul, Webb, illustre clairement cette politique. Il est écrit :

« Afin de punir tous ces gens qui sont coupables d’atrocités contre les Arméniens, il est nécessaire de punir les Turcs en tant que groupe. Je propose donc que la punition s’opère à un niveau national par la partition de l’ancien empire turc, et à un niveau individuel par la traduction en justice de ces hauts responsables dont j’ai la liste, et cela d’une manière qui puisse servir d’exemple pour leurs successeurs. » (3)

En résumé, élargissant le réseau autant que possible, les Puissances Alliées plaidaient pour les procès d’individus soupçonnés et pour le démembrement punitif de l’Etat ottoman en Etats nouveaux, créés sur son territoire. La raison la plus ostensible pour démembrer l’Anatolie entre les différents groupes nationaux était ainsi motivée par le désir des Grandes Puissances de punir « les Turcs » pour les actes de barbarie qu’ils avaient commis.
Quelle fut l’attitude de la position « turque » par rapport au châtiment des criminels ? Rappelons que la Turquie de l’après-guerre était gouvernée à partir de deux centres politiques : Istanbul, le siège du gouvernement ottoman, et Ankara, l’état-major du mouvement nationaliste arménien, dirigé par Mustafa Kemal. Les gouvernements d’Istanbul et d’Ankara reconnurent tous deux les massacres d’Arméniens et acceptèrent avec les Alliés que les responsables soient jugés et que ces procès soient considérés comme « justes et nécessaires ». Toutefois, Ankara et Istanbul s’opposaient vigoureusement à une partition punitive de l’Anatolie.
Ce fut l’une des questions centrales lorsque les deux gouvernements se rencontrèrent en octobre 1919 pour appeler à l’élection d’un Parlement ottoman, en accord avec la Constitution. Ils signèrent cinq protocoles afin de régler le processus des prochaines élections. Le premier et le troisième protocole étaient directement liés à notre sujet. Le premier protocole déclare : « 1. L’Ittihadisme (le Parti Union et Progrès) [qui organisa le génocide contre les Arméniens] ou toute allusion à son réveil est politiquement très nuisible […] 4. Il est judiciairement et politiquement nécessaire de punir ceux qui ont commis des crimes en liaison avec les déportations. » Dans le troisième protocole, les deux parties s’accordent pour que les membres en fuite de l’ « Ittihat », recherchés en liaison avec les atrocités commises durant la guerre, ne participent pas aux élections. Le protocole décrit les atrocités comme « les mauvaises actions » du Parti Union et Progrès. Les responsables sont présentés comme des gens « qui ont été souillés par les agissements néfastes des déportations et des massacres », et leur participation aux élections est ainsi qualifiée de « contraire aux intérêts véritables de la nation ».
S’adressant au Parlement, le 24 avril 1920, le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal, qualifia les atrocités d’ « acte honteux ». Gardons cependant à l’esprit que Mustafa Kemal n’était ni un militant des droits de l’homme, ni un altruiste, mais un politicien. La raison sous-jacente de son ralliement au châtiment des responsables était ses attentes à l’égard de la Conférence pour la Paix de Paris, alors en cours ; les commandants des forces d’occupation britanniques et françaises à Istanbul saisissaient toutes les opportunités pour rappeler aux « Turcs » que s’ils attendaient une issue positive des tractations de paix à Paris, il fallait prendre des mesures contre les responsables de crimes de guerre. Si bien que le gouvernement dirigé par Mustafa Kemal à Ankara et l’administration en place à Istanbul crurent que les procès pour crimes de guerre étaient le prix à payer pour obtenir une souveraineté nationale. Dans un mémorandum adressé par Mustafa Kemal en septembre 1919 au gouvernement d’Istanbul, ce point est souligné on ne peut plus clairement : « Le châtiment des responsables, écrit-il, ne doit pas rester de papier […], mais doit être appliqué, car cela impressionnera favorablement les éléments étrangers. » En échange de cette concession, le dirigeant turc espérait un règlement de paix plus favorable, sans perte de territoire.
Cette stratégie échoua. En avril 1920, les dispositions de Sèvres furent connues, selon lesquelles il était proposé de punir « les Turcs » pour leurs crimes de guerre en divisant le territoire ottoman. Le même mois, la Cour martiale d’Istanbul, qui avait été instituée en novembre 1918 et qui était chargée de juger les responsables des atrocités commises contre les Arméniens, soumise désormais aux pressions des Puissances Alliées, commença à s’intéresser à presque tout l’appareil dirigeant national turc, et en premier lieu Mustafa Kemal, qui étaient opposés à la partition de l’Anatolie. Mustafa Kemal et une centaine de nationalistes furent condamnés à mort par contumace.
Lorsque les nationalistes turcs réalisèrent que leur soutien au châtiment des criminels de guerre n’empêcherait pas la partition de l’Anatolie, et conduirait en fait à leur propre mise en accusation et à leur condamnation, leur attitude changea. Comme l’écrit Mustafa Kemal le 20 août 1920 à Istanbul : « [Le] gouvernement ottoman […] continue de pendre les fils de la patrie sur accusations [d’avoir perpétré] des déportations et des massacres, ce qui devient maintenant totalement absurde. » (4) Mustafa Kemal voulait ainsi dire que la politique au nom de laquelle le gouvernement ottoman châtiait des Turcs pour ce qu’ils avaient fait aux minorités chrétiennes n’avait de sens que si la Turquie obtenait quelques résultats positifs en terme d’un meilleur traité pour garantir les territoires ottomans. Or, Sèvres avait été signé, la souveraineté ottomane non reconnue et les territoires ottomans répartis parmi différentes nations. Mustafa Kemal en concluait donc qu’il devait être mis fin à ces condamnations à mort.
Nous pouvons conclure que si les forces occidentales se fussent accordées sur l’intégrité territoriale en échange de procès pour « crimes contre l’humanité », nous parlerions d’une histoire toute différente.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que la Cour martiale d’Istanbul symbolise ces deux fils entrelacés et néanmoins distincts de l’histoire turque : « territoire et frontières », ou dit autrement, « sécurité nationale » d’un côté, et « droits de l’homme » ou « faire face à l’histoire et traiter les errements historiques » de l’autre. Le fait est que la tentative de démembrer et de diviser l’Etat comme forme de punition pour les atrocités commises en temps de guerre, et la proposition de châtier ses dirigeants nationalistes en quête d’intégrité nationale pour leur Etat ont créé l’opinion, répandue aujourd’hui en Turquie, selon laquelle toute référence aux errements historiques du passé est une question de sécurité nationale.
Le produit de cette mentalité est ainsi la croyance que la démocratisation, la liberté de pensée et d’expression, un débat franc et ouvert sur l’histoire et la reconnaissance des méfaits du passé constituent une menace pour la sécurité nationale. Ceux qui invitent la société à s’engager dans un examen ouvert du passé sont donc qualifiés de « traîtres », devenant la cible de campagnes diffamatoires et poursuivis en justice pour « outrage à l’identité turque ». C’est ce type de mentalité qui présida au meurtre de Hrant Dink en 2007.
Reconsidérer l’histoire de la Turquie de ce point de vue révèle quatre nouvelles perspectives importantes. Tout d’abord, la condamnation par Mustafa Kemal des massacres d’Arméniens est diamétralement opposée à la politique officielle actuelle de déni de la Turquie. Sa position durant les difficiles années de guerre pourrait être un point de départ positif pour un règlement. Pour devenir véritablement démocratique, la Turquie doit se confronter à ce « sombre chapitre » de son histoire, cet « acte honteux », comme l’a qualifié Mustafa Kemal.
Deuxièmement, jusqu’à présent, le problème turco-arménien a été perçu dans le cadre du vieux paradigme qui a produit ces antagonismes, à savoir l’effondrement de l’empire ottoman et l’affrontement de différents groupes ethniques ou nationaux au sujet des territoires et des frontières. Nous devons changer cette façon de voir. Nous avons besoin d’un paradigme nouveau, tout comme nous avons besoin de repenser le conflit arméno-turc. Il nous faut repositionner le conflit arméno-turc dans le cadre du paradigme nouveau de la justice transitionnelle, c’est à dire comme faisant partie d’un effort de démocratisation dans le cadre des Etats-nations existants. Ce conflit ne devrait pas être considéré comme un litige territorial, mais plutôt comme une question concernant les droits de l’homme et un problème d’injustices historiques devant être réparées, afin d’établir une société juste et démocratique.
Troisièmement, le concept de sécurité nationale turque doit être revu et changé. Le défaut essentiel de ce concept est sa perception selon laquelle la promotion de droits démocratiques élémentaires tels que l’égalité au regard de la loi, la réforme sociale et la liberté d’expression sont une menace pour la sécurité nationale. Dans le passé, l’émergence d’une soi-disant « question arménienne » résulta des demandes d’égalité et de réformes sociales exprimées par les Arméniens, demandes qui eussent pu conduire, peut-on penser, à une société ottomane meilleure. Leurs demandes et les Arméniens eux-mêmes furent considérés comme une menace nationale, les amenant à être la cible de massacres et de déportations. Aujourd’hui, la demande d’une approche sincère de l’histoire est gérée de la même manière : comme un problème de sécurité.
Le comble dans cette criminalisation des enquêtes historiques pour des raisons de sécurité nationale, c’est qu’elle ne constitue pas seulement un énorme obstacle sur le chemin menant à la démocratie, elle est aussi contreproductive et conduit directement à de réels problèmes de sécurité pour le pays. Cette « prophétie autosuffisante » se manifeste non seulement dans le cas du génocide arménien advenu par le passé, mais aussi dans le problème kurde aujourd’hui. Tout comme les Arméniens et leurs demandes d’ordre social et politique pour une société plus juste furent considérés jadis comme une menace, un avenir démocratique pour les Kurdes aujourd’hui est de même considéré comme une menace pour la sécurité nationale de la Turquie. Si bien que, au lieu de résoudre le problème kurde en recherchant des solutions pouvant conduire à une société plus démocratique, l’ancien – et, oserai-je dire, désormais inutile – concept de sécurité a été ressuscité et proclame que les demandes des Kurdes représentent surtout un problème de sécurité nationale.
Tant que la Turquie continuera de considérer les principes moraux (entre autres, faire face à l’injustice historique d’une manière loyale) et la sécurité nationale comme deux pôles opposés s’excluant mutuellement, et qu’elle refusera de s’accorder avec son passé pour des raisons de sécurité nationale – en fait, tant que la sécurité nationale de la Turquie sera définie en opposition avec une approche intègre de l’histoire -, d’autres problèmes vont apparaître.
Quatrièmement, les Etats-Unis doivent changer leur politique concernant la reconnaissance du génocide arménien et du concept de sécurité vis à vis de la Turquie. La meilleure manière de résumer pourquoi, c’est le concept français de « Bon pour l’Orient ! », traduit par « It’s good enough for the East. » Au 19ème siècle, ce concept légitima le colonialisme français et apporta une justification à l’égard des humiliations des pays orientaux qu’il colonisa et des actes qu’il y commit. Les Etats-Unis doivent se défaire de ce patronage colonial classique. Si c’est bon pour les Etats-Unis, alors il faut demander la même chose à la Turquie.
L’idée de criminaliser le débat sur l’esclavage en Amérique ou le traitement des Américains d’origine pour des « questions de sécurité » ; ou de maintenir des sites internet du gouvernement fédéral où ces événements historiques seraient uniformément présentés comme « soi-disant » ou « prétendus » et emplis d’une propagande ouvertement raciste, haineuse ; ou d’obliger des enfants américains à voir des films niant que l’esclavage des Africains ou que l’asservissement des Américains d’origine aient jamais eu lieu - tout cela serait considéré comme une mauvaise plaisanterie aux Etats-Unis. Or les acteurs de la politique étrangère des Etats-Unis n’ont aucun problème à soutenir la Turquie, un pays qui a virtuellement agi de la sorte durant des décennies, allant jusqu’à établir une commission de coordination entre les différents ministères, afin de coordonner la lutte contre les « allégations du soi-disant génocide arménien ».
Le gouvernement des Etats-Unis doit reconnaître que tout argument ici, aux Etats-Unis, qui brandit l’intérêt national de l’Amérique comme un motif pour rejeter la reconnaissance officielle du génocide, reviendra à soutenir ceux qui en Turquie continuent à abattre des intellectuels, parce qu’ils s’opposent à cette mentalité inhumaine et raciste.
Il existe aussi un aspect sécuritaire du problème. Une Turquie non démocratique, autoritaire, crée un problème de sécurité, lorsqu’elle fait du déni des injustices historiques une partie intégrante de sa politique de sécurité. C’est précisément cette attitude qui non seulement retarde toute démocratisation dans la région, mais aussi déstabilise les relations dans un Moyen-Orient volatil.
Principal problème dans la région, l’insécurité que ressentent entre eux différents groupes, conséquence des événements passés. Si vous intégrez le déni des ces actes emplis de souffrance à votre politique de sécurité, cela est vecteur d’insécurité pour autrui. Voilà pourquoi je qualifie la sécurité de dilemme : ce que l’un fait pour accroître sa propre sécurité provoque une réaction qui, à la fin, peut amoindrir cette même sécurité. Souvent, les hommes d’Etat ne réalisent pas cette issue probable ; ils ne soulignent pas le fait avec leurs voisins et n’ont pas conscience que leurs propres actions peuvent apparaître comme menaçantes. Le sentiment existant de méfiance, qu’engendre le déni, fait obstacle à la création d’un climat de sécurité dans la région. Voilà pourquoi tout concept de sécurité, toute realpolitik dans et pour la région, ignorante de la morale et oubliant de traiter les errements de l’histoire, est vouée à l’échec.
Ainsi, au lieu d’aider ceux qui nient les injustices passées, la politique des Etats-Unis devrait intégrer une confrontation loyale avec l’histoire dans le cadre d’une politique d’intérêt national au Moyen-Orient.
Enfin, il existe quelques raisons pragmatiques pour que la politique actuelle des Etats-Unis à l’égard de la Turquie change. Premièrement, ce drame théâtral (ou comédie, terme plus approprié) que toutes les parties jouent chaque année et qui commence à vieillir. Il est temps de mettre un terme à ce scénario déshonorant. Comme on sait, chaque fois que l’administration ou le Congrès voient arriver la question du génocide arménien sur la table, ils ne votent pas pour/contre ce qu’ils pensent des événements de 1915. Ils finissent par nier tel jour ce qu’ils croient les 364 autres jours de l’année. Toutes les parties impliquées savent très bien ce que l’administration et le Congrès pensent de 1915, mais la Turquie leur demande de raconter un mensonge durant un seul jour. Je n’ai jamais compris pourquoi le gouvernement turc retire autant de satisfaction à faire mentir les Etats-Unis durant un seul jour. Je trouve d’ailleurs cela totalement déshonorant. Non seulement ce mensonge fait échouer toute résolution, mais il bloque inutilement tout débat. Toutes les parties engagées, censées user toute leur énergie et tous leurs efforts, attendent ce seul jour et se bloquent totalement sur un seul mot qui puisse ou non être utilisé par le Congrès ou le président. Placer autant d’attentes et d’énergie sur un jour spécifique et autour d’un seul mot pouvant être prononcé par le gouvernement des Etats-Unis crée une tension incroyable. Cela conduit à un embouteillage impénétrable qui empêche toute solution. Les Etats-Unis devraient cesser d’être cet embouteillage qui entrave un règlement. Le temps est venu pour les Etats-Unis de cesser de se prêter à un tel rôle.
Si les Etats-Unis déclarent ce qu’ils croient être la vérité et s’y tiennent, non seulement ils gagneront un certain respect de soi à ce sujet, mais ils libéreront à la fois les Turcs et les Arméniens, ainsi qu’eux-mêmes, dans ce processus.
Après avoir déclaré ce qu’ils estiment être la vérité, Les Etats-Unis pourraient cesser d’être une partie du problème et s’engager dans un rôle de médiation. Cela aurait comme conséquence, pour les parties opposées, que la solution réside en eux, et non à dépenser toute leur énergie à tenter de faire qu’un président des Etats-Unis déclare telle chose ou reste silencieux. La frontière entre les deux pays pourrait être immédiatement rouverte, des relations diplomatiques établies à nouveau, et toute une série de réunions programmées où tous les sujets, non seulement historiques, puissent être discutés et débattus. La Turquie doit cesser de traiter le débat historique comme un crime. Ce ne sera possible que si les Etats-Unis mettent un terme à cet embouteillage et se montrent intègres quant à leurs déclarations sur l’histoire.
Le problème comporte un autre aspect important. A une époque où la Turquie s’efforce d’engager une médiation en politique étrangère entre Arabes et Israël et tente d’être considérée comme jouant un rôle sur la scène internationale, cela pourrait lui ouvrir les yeux que de comprendre que brutaliser et menacer autrui n’est pas le comportement d’un acteur international. La Turquie ne peut continuer cette même politique intérieure répressive à l’égard de son histoire et de ses minorités – sous couvert de sécurité nationale. Elle ne peut continuer à menacer d’autres pays qui expriment ce qu’ils pensent de 1915, tout en prétendant être un pays démocratique. Une reconnaissance tout officielle par le gouvernement des Etats-Unis pourrait contraindre la Turquie à comprendre qu’exercer un chantage et menacer d’autres Etats, supprimer et persécuter ses propres intellectuels ne proposent pas de solutions aux problèmes hérités de l’histoire ni pour sa sécurité.
Je crois que nous entrerons dans une ère nouvelle où morale et realpolitik ne seront pas considérées comme mutuellement exclusives – à condition que le président Barack Obama mette un terme à ce problème en suspens et libère chacun dans ce processus grâce à une reconnaissance officielle du génocide.

NOTES

Cet article se fonde sur un exposé inaugural de l’auteur à l’Université Clark [Worcester, Massachusetts].

1. Arrêt du tribunal, Seconde Cour Pénale de Première Instance du district de Sisli, dossier n° 2006/1208, décret n° 2007/1106, poursuite n° 2006/8617.
2. Je place le terme « Turcs » entre guillemets. Bien que le terme était utilisé dans les débats à l’époque, il est clair que pour expliquer des événements historiques, des termes génériques de ce genre sont non seulement d’un usage erroné, mais aussi incorrects du point de vue de l’écriture historique.
3. Foreign Office 371/4173/53351, folios 192-3.
4. Bilal Simsir, Malta Surgunleri (Ankara, 1985), p. 334. La lettre est écrite au premier Grand Vizir de la période de l’armistice, Ahmet Izzet Pasa, afin que son contenu soit communiqué à la Haute Commission britannique.

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Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/04/16/denial-and-the-turkish-national-security-concept/
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés