mardi 23 juin 2009

Under Construction

© www.modemonline.com


53ème Biennale d’Art Internationale de Venise

Under Construction :
un succès arménien venu des marges de la diaspora
ou un beau voyage en Italie…

© Christopher Atamian



Cinq Arméniens de la diaspora invités par le Comité officiel de la 53ème Biennale de Venise, indépendamment des pavillons nationaux : du jamais vu !

Dès le 7 juin, Achot Achot, Emily Artinian, Christopher Atamian, Archi Galentz et Silvina Der Meguerditchian ont en effet présenté des projets divers et sur tous médias (vidéo, photo, peinture, conceptuel, abstrait…) au Forte Marghera, ancien fort militaire italien, situé à deux pas de la Piazzale di Roma, transformé en un emplacement féerique rose foncé – le tout digne des plus beaux films de Visconti. Cinq artistes, qui ont donc fait partie d’une série d’expositions intitulée Krossings, le tout articulé autour du thème « Voulu/obligé : outskirts of a small contradiction ».

Cinq artistes qui se parlent, échangent des idées, se soutiennent, tout en faisant partie du groupe Under Construction, un groupe artistique assez unique, initié il y a cinq ans par Achot, Galentz et Der Meguerditchian, pour faciliter la communication entre artistes de la diaspora arménienne, thématiser et surtout penser des problèmes théoriques, autant que ceux plus ancrés dans la « réalité quotidienne ». Questions principalement liées à l’identité individuelle et de groupe, à la « transnation » et la « transglobalisation », la modernisation de la communication et, parmi toutes ces considérations, comment se forme l’identité même - qu’elle soit arménienne ou autre. (Mais quelle identité précisément ? Comment les Arméniens veulent-ils se faire voir par les autres et comment d’abord se voient-ils reflétés par eux-mêmes et sous le regard du monde ?)

Arrivés à Venise, les cinq collègues s’aperçoivent vite que, ne faisant pas partie des pavillons nationaux exhibés aux fameux Giardini ou à l’Arsenale de Venise, rien n’a été construit comme prévu. Ils se mettent donc au travail.
Clous, vis, parois entières, boîtes abandonnées, peinture trouvée à droite et à gauche, outils octroyés çà et là ou ramenés de Berlin, Paris ou des Etats-Unis. Pendant plus de 48 heures, ces cinq artistes se convertissent en de véritables charpentiers et menuisiers, ajoutant ici une paroi, là une étagère…

Artinian, confrontée à un mur en stuc, passe une vingtaine d’heures à recoller son texte lettre par lettre… Espressi et cappuccini aidants, elle aura finalement terminé, le dos peut-être un peu plus courbé qu’avant… Der Meguerditchian, quant à elle, supervise, décide où mettre quelle installation, s’occupe de son propre projet, négocie avec les organisateurs… Atamian installe son projecteur, met en place les prises et transformateurs américains, européens… et respire finalement : son vidéoprojecteur fonctionne et les cinq interviews qu’il a déjà publiés ailleurs sur ses compatriotes, sont déroulés sur de longs parchemins et suspendus au plafond. Achot et Galentz sont de vrais pros de l’accrochage.

Résultat : une des plus belles installations de la Biennale ! Une exposition sublime, avec vidéo, explications et interviews. Le tout se distinguant des autres expositions dites « collatérales ». Tout le public présent – observateurs, critiques et autres – est unanime.

L’art qu’ils présentent est varié. Achot Achot expose ses sublimes photos de jeunes femmes qui aident à éclaircir la distinction âme-corps. Galentz montre cette fois des cubes/formes géométriques, recouverts de tissus transparents et changeants qu’il nomme « Pas de drapeaux rouges », faisant allusion à la difficulté de trouver un drapeau pour une identité toujours en développement, ni trop loin, ni trop proche du monde soviétique qui faisait la loi, lorsqu’il était enfant en Russie. Der Meguerditchian expose quatre pièces – en fait, trois, l’une d’elles étant arrivée endommagée de Berlin : quatre mots, dont le mot turc kardeş, frère – chaque mot étant composé d’une laine rose-rouge qui sort du mur telle une folle chevelure, éclairant des concepts importants comme « l’amour ». Atamian montre une courte vidéo basée sur sa traduction du Bois de Vincennes de Nicolas Sarafian, tandis qu’Artinian présente des clichés topographiques et de livres d’art basés sur des terrains récemment hérités de son père dans la campagne de Pennsylvanie, accompagnés de paroles et de conseils bien choisis, que lui donnait son père lors de son vivant.

Restait au groupe à rencontrer artistes, critiques, être présents lors de soirées mondaines, faire de l’auto-propagande, schmoozer en somme, pour reprendre un verbe yiddish. Tout cela avec une bourse modeste de la Fondation Gulbenkian, témoignant cependant de ce qu’un peu d’organisation, d’enthousiasme et de vision artistique peut accomplir, lorsque cinq collègues – Arméniens en l’occurrence – se soutiennent mutuellement… Avec un peu plus d’audace et de soutien financier, il est probable que l’on parlera certainement davantage d’eux dans les années à venir. Du moins espérons-le…

N.B. : Le pavillon officiel de la République d’Arménie était représenté par la peintre naïve Gayané Khachatryan de Tbilissi, récemment disparue, au Palazzo Zenobio, siège de l’ancien Lycée Mourat Raphael où étudia, entre autres, le poète Daniel Varoujan, l’une des victimes de la catastrophe de 1915.


Site du collectif Under Construction :

http://www.underconstructionhome.net