vendredi 12 juin 2009

William Saroyan

© Ryan Tubongbanua / The Collegian


William Saroyan
Le Massacre des Innocents
Théâtre de l'Université d'Etat de Fresno

(Hye Sharzhoom, oct. 2008, vol. 30, n° 1)



"Nous vous regarderons." C'est par ces mots que fut accueillie l'assistance au début de la pièce Le Massacre des Innocents, jouée à l'université de Fresno au John Wright Theater du 3 au 5 et du 7 au 11 octobre 2008. Cette pièce a pour sujet les horreurs qui adviennent lorsque l'anarchie gouvernementale prend le contrôle complet de la vie de ses citoyens. La peur, la violence, la mort, la perte de la liberté et le triomphe sur la dictature sont quelques-uns des thèmes abordés.

Le Massacre des Innocents fut écrit en 1958 par William Saroyan, grande figure littéraire et natif de Fresno, en réaction aux procès intentés par McCarthy et lors de la Peur Rouge dans les années 1940 et 1950.

Dans le cadre des célébrations du centenaire de Saroyan, le Comité chargé du Centenaire a contacté le département des Arts dramatiques de l'université de Fresno afin d'organiser une création Saroyan. Le Dr Edward EmanuEl, qui a travaillé dans cette université durant 40 ans, saisit cette opportunité pour mettre en scène une pièce de Saroyan. Il choisit Le Massacre des Innocents car cette pièce n'avait jamais été jouée sur la Côte Ouest et la gageure était d'en représenter tous les éléments dramatiques. "Saroyan recourt à différents styles dramatiques : réalisme, expression et le côté absurde. C'était une véritable gageure de traiter trois styles dramatiques différents dans une seule pièce.", précise-t-il.

A cette fin, les acteurs et l'équipe technique ont consacré quatre semaines aux répétitions. Ce défi s'est révélé payant, car Le Massacre des Innocents a été superbement joué par une troupe talentueuse de plus de trente acteurs. La pièce se déroule à Noël, quelque part dans les Caraïbes, au bar d'Archie Crookshank. Le bar d'Archie est saisi par le gouvernement dénommé La République. La République transforme le bar d'Archie en Cour de justice, où tout advient, sauf la justice. Dans son bar, les trois tables d'Archie sont utilisées par les procureurs et le gouverneur. Le billard est transformé en trône pour le juge, lequel s'assied sur une chaise au dessus. Un drapeau est placé sur sa gauche et de chaque côté du billard se trouvent des soldats à l'apparence menaçante, armés de fusils automatiques. Le bar, jadis lieu de plaisirs, devient un lieu sinistre.

La panique et la peur sont exprimées par trente-neuf personnes qui se retrouvent accusées d'avoir commis des actes "odieux" tels qu'être au chômage ou avoir écrit une mauvaise critique d'une pièce. Ces personnes sont ensuite tuées en trente secondes lors d'une sorte d'hystérie, tandis que crépitent des lumières bleues et rouges par intermittences et que des rafales se font entendre constamment en dehors de la scène.

Au centre de ces tueries se trouvent Archie et Rose, dont les personnages arrivent vivants sur scène grâce au talent extraordinaire de deux anciens de l'université de Fresno, James Taylor et Ferin Petrelli. La peur, la colère et le désespoir que vivent ces deux êtres font écho aux sentiments qu'éprouve l'assistance. Archie et Rose sont simplement des gens ordinaires qui veulent retrouver leur existence d'avant, en particulier Archie, qui veut retrouver son bar. "Archie veut retrouver ses habitudes, sa vie d'avant, mais le gouvernement les lui refuse.", explique Taylor.

Rose est une adolescente alcoolique, qui se sert d'Archie comme d'un père de substitution, afin que le gouvernement ne puisse la condamner en tant qu'ennemie de l'Etat. Rose trouve le moyen de surmonter ses problèmes en rassurant ceux qui sont déclarés coupables. "Rose mûrit au cours de la pièce. Au début, elle est dans un état désespéré, puis elle réalise qu'il y a plus important qu'elle.", note Ferin Petrelli, sélectionnée en finale l'été 2008 lors du festival de théâtre du Kennedy Center American College.

Scène particulièrement émouvante, le moment où Rose tend une cigarette à Joseph, déclaré coupable par le tribunal. Tous les accusés se voient remettre une cigarette et une boisson avant d'être exécutés. Rose est si affolée qu'à l'instant où elle lui tend cette cigarette, la cigarette tombe à terre. Lorsqu'elle se baisse pour ramasser la cigarette, il se baisse aussi et place sa main sous son menton pour la relever. Au moment où il touche son visage, le public ressent la souffrance que tous deux éprouvent aussi.

Archie et Rose n'interfèrent pas avec les décisions du tribunal corrompu, car ils ne veulent pas devenir des ennemis de l'Etat. C'est alors que l'accusé, Joseph, qui a touché le menton de Rose, se lève en geste de défi, la tête haute, et dit : "Joyeux anniversaire !" et "Renais !" Après ces mots, il est emmené par les soldats et abattu hors du bar d'Archie.

Ces mots "Joyeux anniversaire" et "Renais" ont à cet égard une connotation religieuse car la pièce se situe à l'époque de Noël, sur décision du département des Arts dramatiques, le scénario originel ne précisant pas l'époque de l'année.

La scène culminante a lieu lorsque le tribunal déclare coupable un garçon de huit ans et le condamne à mort. Le crime du garçon est de haïr ses parents et La République. L'enfant reste calme, mais Archie ne peut plus garder son calme. Tandis qu'il tente de reprendre le contrôle de son bar, tout d'un coup une nouvelle directive est envoyée au tribunal, déclarant que tous les officiels du tribunal doivent changer de place avec les accusés et être jugés, ainsi que les prévenus. Une fois de plus, le système est tout chamboulé, mais contrairement aux anciens officiels du tribunal, les nouvelles autorités judiciaires déclarent les accusés "coupables d'être vivants !" A nouveau, les autorités de justice changent de place avec les accusés, mais avant que le juge ne tue le jeune garçon, Archie court à travers le bar et brise une bouteille sur la tête du juge. Tandis que le reste des gens attendent leur destin, ils pleurent de soulagement et de joie, pendant que la musique de Noël résonne en arrière-plan.

Cette pièce laisse chacun abasourdi et donne à réfléchir sur l'existence. Le point ultime de la pièce est que les gens ont la responsabilité de protéger la démocratie, car s'ils ne le font pas, alors le gouvernement "vous regardera". Le Massacre des Innocents est une pièce dérangeante, aussi vraie que son titre.

D'après le Dr EmanuEl, la pièce ne ressemble pas du tout à William Saroyan. Mais l'objet du Centenaire Saroyan est de montrer toute la diversité de l'œuvre de Saroyan. "Les gens s'intéresseront toujours à Saroyan. C'est un grand conteur, car il écrit sur la condition humaine."

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Source : http://armenianstudies.csufresno.edu/hye_sharzhoom/vol30/october08/october_2008_no_103b_002.htm
Traduction : Georges Festa - 06.2009 - Tous droits réservés