dimanche 21 juin 2009

Zabel Yessayan

© Parev Côte d’Azur

Zabel Yessayan

Mon Ame exilée et La Dernière coupe
Œuvres choisies. Vol. I. Antélias (Liban), 1987

par Eddie Arnavoudian

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Hokis aksorial [Mon Ame exilée] et Vertchin pajag [La Dernière coupe] de Zabel Yessayan (1878-1943) ne sont pas seulement deux histoires d’amour, admirables par leur puissance et leur force d’évocation. Ce sont aussi des réflexions philosophiques d’une grande maîtrise sur plusieurs aspects du monde subjectif, « spirituel », de chacun. A une époque où l’accumulation sans fin de biens matériels est souvent considérée comme l’unique critère d’une existence prospère et de valeur, Yessayan nous rappelle avec force une vérité de plus en plus ignorée : la vie ne peut être vécue dans sa plénitude que si la société donne aux hommes et aux femmes l’opportunité de développer leur potentiel individuel de création, d’imagination, d’émotion et d’intelligence.

Adrine, dans La Dernière Coupe, et Emma, dans Mon Ame exilée, ont une conscience aiguë des contraintes diverses pesant sur ce qu’elles ressentent comme leur potentiel émotionnel et créateur quasi infini. En dépeignant leurs efforts pour surmonter ces restrictions, Yessayan fait le récit de la crise de l’individu aliéné à notre époque. Témoignage rendu à la qualité durable de son art, ces œuvres jettent une lumière crue sur l’imposture de l’individualisme contemporain, engendré par le marché, où la consommation en masse d’objets sans utilité est plébiscitée comme le zénith de la réalisation de soi, et où même les émotions les plus intimes sont mises au service du marché. Tandis que le « Je pense, donc je suis » de Descartes cède décidément le pas à l’uniformité terne du « Je veux, donc je suis » des multinationales, la peinture par Yessayan de la richesse d’une individualité unique a quelque chose d’inspirant.

A.

La Dernière coupe et Mon Ame exilée ont tous deux pour cadre la Constantinople/Istanbul arménienne (Bolis) d’avant 1915. L’existence d’Adrine est ternie par un mariage sans amour. Mais elle ne se résigne pas à abandonner sa quête de « ces joyaux qui puissent orner sa vie de beauté, de lumière et de gloire ». Elle n’accepte pas que son esprit soit à jamais « obligé de faire retraite dans quelque recoin sombre de son être ». Elle ressent passionnément qu’en elle existe la sphère d’une « expérience pouvant engendrer un rêve miraculeux, la flamme d’un feu étincelant, un arc-en-ciel brillant » et est décidée à les mettre en évidence « dans toute leur gloire, parmi les sourires et les chants… ».

Emma, peintre à l’avenir prometteur, vient juste de revenir d’Europe à Bolis et prépare sa première exposition. Elle est tout exaltée à l’idée d’ « attentes inouïes ». Son « âme exilée », sent-elle, « attend sa libération imminente » grâce aux efforts venus des « profondeurs » de son être, « tel le coffre d’un trésor inespéré et inconnu ». En dépit des difficultés, elle [poursuivra] « mes rêves, au long de bien des routes si nécessaire, jusqu’à ce que mon âme atteigne une liberté complète. »

Des écrivains moins talentueux réduisent fréquemment ce genre de considérations portant sur la vie émotionnelle ou créatrice d’un individu à une métaphysique abstraite, un mysticisme irrationnel ou un simple romantisme sentimental. Yessayan n’est pas de ces écrivains. La puissance et l’authenticité du portrait qu’elle donne de l’univers subjectif et spirituel d’un être émerge à travers le développement organique de personnages façonnés avec intensité et vivacité, évoluant dans un réseau de relations humaines conçu de manière réaliste. Aucune de ses observations ne s’appuie sur des dogmes arides et dépourvus de vie. C’est grâce à l’expérience grandissante d’Emma et d’Adrine que nous obtenons une vision du potentiel véritablement existant de l’individu, des conditions sociales qui entravent son développement et des conditions préalables à sa réalisation.

De plus, Yessayan se saisit de l’individualité humaine et de l’« esprit » subjectif tels qu’ils sont – une totalité inextricablement entrelacée de pulsions individuelles et sociales souvent en conflit, mais toujours coexistant. Au travers d’une présentation subtile des tensions, conflits et heurts que ces pulsions produisent chez Emma et Adrine, Yessayan met en surface certaines émotions plus nobles, mais fréquemment éludées, d’une personnalité humaine aux mille contradictions. Processus au cours duquel, grâce à une prose fictionnelle brillante et soutenue, Yessayan élabore une conception de l’âme saisie de manière si exquise dans ces vers de Mateos Zarifian :

Hokis hrteh m’e shkegh
asdgheren i ver potzardardz
Ourge trchogh men mi gaydz
gu zka anhounn isg shad negh…

Mon âme est un feu magnifique
plus brillant que les étoiles
Même l’univers infini
se sent contenu par ses rayons… (1)

Dans Mon Ame exilée et La Dernière coupe, le monde subjectif des protagonistes s’épanouit à travers l’expérience de l’amour individuel. Ce qui élève l’œuvre de Yessayan au niveau de l’art véritable c’est une conception de l’amour plus vaste, partant plus authentique, qu’elle n’est ordinairement présentée sous une forme romantique et isolée. De fait, l’amour est un amour romantique et sexuel. Mais, en même temps, il est davantage encore. L’amour est une forme de relations humaines affranchie de motifs mercenaires, affranchie des corvées quotidiennes qui avilissent l’âme. A cet égard, l’amour exprime ici ces formes de relations humaines qui sont les conditions préalables nécessaires à l’individu pour qu’il se réalise. C’est grâce à de telles relations humaines directes, non aliénées, qu’Adrine et Emma expérimentent davantage qu’un simple amour individuel, romantique et sexuel. L’amour permet à Adrine de vivre « le bourgeonnement de maintes fleurs extraordinaires et merveilleuses dans chaque temple de mon âme ». Pour Emma, l’amour « ôte » de son esprit « toute limite de temps et d’espace » et lui permet de « communiquer avec l’infini, l’inconnu ». Tout leur être subjectif, leur vie créatrice, intellectuelle et émotionnelle s’épanouit, confirmant cette notation de Goethe selon lequel en amour « il me semblait être davantage que je n’étais, car j’étais tout ce que je pouvais être ».

Inutile de dire que l’individualité complète, dans La Dernière coupe et Mon Ame exilée, n’a rien à voir avec l’individualisme élitiste, égoïste et asocial que l’on trouve chez Nietzsche, Schopenhauer et plusieurs autres penseurs irrationalistes passés et actuels. Au contraire, Yessayan affirme une profonde sensibilité humaniste comme partie intégrante d’un individu accompli.

Dans un passage saisissant, qui rappelle le grand poète arménien Medzarents, Adrine note qu’en amour elle « s’efforce de dépasser » son « propre monde ». Elle cherche à « partager » son « bonheur avec d’autres, le diffuser de toutes parts et laisser une flamme, une étincelle, un feu qui embrase les cœurs solitaires et tristes. » Si ce « bonheur » peut « essaimer de toutes parts », il est clair que pouvoir vivre une vie intérieure accomplie n’est pas le privilège d’êtres uniques ou particulièrement doués. Ainsi « chacun […] porte en soi, dans ce monde » les moyens émotionnels, psychologiques et intellectuels grâce auxquels il peut réaliser son potentiel humain. Le fait que l’écrasante majorité ne le fasse pas ne résulte pas d’une quelconque médiocrité, mais d’un ordre social qui « corrompt et torture notre esprit dès nos premiers jours ».

En outre, dans ces deux œuvres, les individus restent conscients de leur existence sociale et de la responsabilité qui en découle. Adrine sacrifie son bonheur personnel en reconnaissant qu’il ne doit pas être « assuré aux dépens du malheur des autres ». Les « autres », en l’occurrence, sont ses deux enfants. Expliquant pourquoi elle refuse de s’enfuir avec Arshak, son amant, elle note :

« Lorsque je m’insurge à l’idée d’une femme qui abandonne son foyer et ses enfants pour rejoindre son amant […], je ne le fais pas dans l’intérêt de Michael (le mari d’Adrine), ni pour la consolation du voisinage, ni pour honorer en paroles les lois qui régissent nos existences. Je le fais car je vois les yeux rieurs de mes enfants. Je ne veux pas les voir ternis de larmes au récit de mon bonheur personnel. Je ne veux pas être la mère de leur malheur. »

Le caractère profondément authentique et humain de la décision d’Adrine se manifeste dans sa confession par le choc amer et douloureux qui l’accompagne, entre un désir individuel et social :

« Il était nécessaire de nous séparer. Mais, mon amour, tu ne peux comprendre qu’au moment où, résignée à ma décision, j’ai déposé un dernier baiser sur tes lèvres, tout mon être s’est effondré. Si à ce moment-là tu m’eus rattrapée et emportée au loin, je t’aurais suivi sans hésiter, de tout mon être, sans réfléchir, partout et à jamais ! »

B.

Autant Yessayan est brillante lorsqu’elle communique toute la richesse d’esprit d’un être, autant elle se montre experte en saisissant les relations sociales qui l’entourent. Il est évident, bien que de façon indirecte, qu’un certain degré d’aisance matérielle, préservé du besoin, de la misère et de la routine sinistre du quotidien, est une condition préalable, nécessaire à l’épanouissement personnel. Ema ne peut que « s’élancer vers la plus haute sphère » de ses rêves, car elle a « été élevée comme une princesse et préservée de toutes les rigueurs de la vie. » Adrine, qui appartient à une famille aisée, a également la chance d’avoir l’opportunité de cultiver sa sensibilité personnelle. Or, pour l’immense majorité des êtres, ces préalables matériels sont absents.

Toutefois, le seul bien-être matériel ne constitue pas une base suffisante. Le potentiel d’un individu ne peut s’épanouir lorsque cet individu est soumis à des relations sociales dominées par des ambitions égoïstes ou prédatrices. Dans de telles conditions, les individus cessent d’être une fin pour eux-mêmes et sont transformés en objets destinés à être exploités et utilisés pour le profit mercenaire d’autrui. Même dans sa prime jeunesse, Adrine réalise que ses soupirants ne se soucient pas véritablement d’elle en tant qu’individu unique. Lorsqu’ils lui demandent sa main, ce n’est pas elle qu’ils ont en tête, mais le statut social de son père :

« Je savais que lorsqu’ils me regardaient, ils ne voyaient d’ordinaire que la fille d’untel […] et […] ne me désiraient que pour pouvoir utiliser l’influence de mon père aux fins de leur propre avancement. »

De telles relations sociales n’accordent à un individu, en l’occurrence Adrine, aucune « opportunité d’exercer son immense énergie spirituelle » et laisse peu de place à l’émergence de ses « désirs passionnés » qui « demeurent élevés et arides ». Malheureusement, la société moderne reproduit tout un réseau de relations de ce genre qui condamnent hommes et femmes à s’éloigner de leur moi véritable. Résumant leurs conséquences, Yessayan livre une accusation plus manifeste peut-être aujourd’hui que lorsque ces lignes furent écrites au début du 20ème siècle.

Hommes et femmes ont « en général cessé d’être ce qu’ils sont dans leur essence ». Ils survivent en se nourrissant d’ « émotions de seconde main et de principes de second ordre […] et rien, absolument rien, ne découle de leur être intérieur, de leur moi individuel […] ». Vivant sous de « fausses identités », ils « sont étrangers à eux-mêmes », ayant perdu l’audace « d’incarner les possibilités infinies de leur esprit ». Avec un esprit aussi aiguisé et pénétrant que celui d’un Balzac ou d’un Oscar Wilde, elle décrit ces hommes et ces femmes devenus « complètement étrangers à leur nature véritable ». Ce ne sont que des « fantômes d’êtres humains » qui, bien que « capables de se tenir droits et de bouger » ne sont en réalité guère plus que des « cadavres avec un semblant de vie ».

Quoi qu’il en soit, pour corruptrice et avilissante que puisse être la société, elle ne peut détruire l’esprit humain qui, bien qu’ « ayant perdu le courage de faire surface », résiste cependant « dans nos coins les plus sombres ». Et, comme en témoigne l’expérience d’Emma et d’Adrine, tant que l’esprit résiste, de même demeure l’espoir qu’il combatte afin de quitter son « exil » pour rejoindre le cœur d’une existence.

C.

Il est impossible de lire Mon Ame exilée sans relever ses observations sur la relation entre l’art et la vie, et le rôle social de l’art. Chez Emma, nous sommes témoins de l’angoisse de l’artiste, qui s’efforce de rendre visible et compréhensible son monde intérieur. Même si elle ne « parvient pas à fixer suffisamment sur la toile la musique, la paix et les orages que j’ai en moi », elle reste persuadée que l’art et la culture jouent un rôle décisif tant dans la vie privée que sociale.

Réitérant les thèmes humanistes évidents dans l’histoire d’Adrine, Emma espère que ses efforts artistiques « inspireront quelque espoir et foi chez autrui » et « seront généreux envers chacun ». Elle espère « découvrir le chemin menant aux âmes de tous les hommes et femmes, communier avec eux, leur donner la fibre de mes rêves et de mes émotions […], unifier et orchestrer leur chant solitaire et disparate. » En clair, l’art n’a pas une fonction exclusivement privée ou individuelle. Il est social par nature. De fait, un ami d’Emma souligne ce point, rappelant que « les hommes et les femmes qui sont eux-mêmes incapables de percevoir la puissance du monde et de la vie, peuvent crier et rire grâce à toi. Voilà ce qu’est l’art, en fin de compte. » L’œuvre d’art devient ainsi un œil, une oreille ou un sixième sens offert à toute l’humanité par ceux qui possèdent un talent, une énergie et une ambition artistique particulière.

De plus, l’art véritable n’est pas le produit d’un effort individuel isolé, fût-il talentueux. En élaborant ce point, Yessayan propose une explication brève, mais remarquablement convaincante, de la crise de la culture arménienne moderne, et même de la culture internationale contemporaine. L’artiste véritable doit trouver son inspiration à partir des « orages de la vie sociale collective ». Or, à Bolis, les artistes arméniens sont « des exilés dans leur ville natale ». Arrachés à « ce monde que la vie collective de notre peuple a engendré », ils ne peuvent produire un art capable de refléter d’une manière authentique l’expérience humaine.

A cet égard, il est utile de remarquer que le divorce des artistes arméniens de Bolis, quant à la « mer collective », fut renforcé par la conquête ottomane et eut ainsi un effet dommageable sur la littérature arménienne du 19e et du début du 20e siècle (2). Par un contraste frappant, l’élite « artistique » et « littéraire » « post-moderne » contemporaine se dissocie volontairement de cette « mer collective » et traite l’art comme une matière ne concernant que l’individu. Les résultats sont évidents dans le marécage de la culture moderne, où le talent est gaspillé sans produire quoi que ce soit d’éclairant ou de durable.

Hegel plaçait l’art et la littérature au même niveau que la philosophie – ils font partie de l’effort de l’homme vers la connaissance, la conscience de soi et la réalisation de soi. Ainsi, « plus un artiste s’élève, plus profondément il (et naturellement elle, pourrions-nous ajouter, s’agissant en particulier de Yessayan) parvient à traduire les profondeurs du cœur et de l’âme. » Yessayan est l’un de ces auteurs dont les œuvres portent la marque d’un tel génie artistique.

Notes

1. Note de l’A. : Merci à Rouben Rostamian pour la restitution suivante en anglais :
My soul is a magnificent fire
more luminous than the stars
Even the infinite universe
feels confining to its ray…
2. Cf l’étude d’Eddie Arnavoudian sur Dikran Cheogyurian et Arpiar Arpiarian, in The Critical Corner - Armenian News Network/Groong : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20001023.html (traduction à paraître sur notre blog).

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Grande-Bretagne). Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20001106.html
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.