vendredi 24 juillet 2009

Agustí Centelles

Agustí Centelles, tirage argentique
Archives Centelles, Barcelone / © ADAGP, Paris 2009


L’Histoire mise à nu
Agustí Centelles – Journal d’une guerre et d’un exil, Espagne-France, 1936-1939
Exposition photographique
Paris, Hôtel de Sully, 09 juin - 13 septembre 2009



Huye luna, luna, luna.
Si vinieran los gitanos,
harían con tu corazón
collares y anillos blancos.

Federico Garcia Lorca, Romance de la luna, luna
(extrait)


Si la contribution d’un Robert Capa, d’un David Seymour ou d’un Albert-Louis Deschamps font désormais autorité dans ce qui fut l’un des brasiers de la conscience universelle au siècle dernier (1), l’exposition de plus d’une centaine d’œuvres inédites d’Agustí Centelles à l’Hôtel de Sully (Musée du Jeu de Paume), sous l’égide de Pascal Beausse, révèle au plus près le quotidien d’une terreur urbaine, des chemins de résistance, puis d’exil forcé, auxquels furent soumis populations civiles, intellectuels, mais aussi volontaires étrangers.
De la cour Renaissance de l’Hôtel de Sully – mais il s’agit ailleurs d’une Renaissance tout autre, meurtrie, aux éclairs de révolte et de pitié – à l’exposition souterraine, décor gris et de bunker, le visiteur est convié à la réalité d’une guerre civile. Donner à voir ce que furent les fragments successifs, haletants, lourds, inscrits dans une mémoire multiple, menacée, mais toujours aussi à vif, tel est l’enjeu et la réussite exemplaire de ce projet : première salle proposant un parcours chronologique de la Guerre d’Espagne, puis corridor et deux autres salles, aboutissant à la vie des exilés au camp de réfugiés de Bram.

Premiers morts après les affrontements dans le centre de Barcelone, 19 juillet 1936 : une place urbaine, où l’on pourrait croire à une mise en scène de tournage. Mais les deux corps sont là, qui ramènent la perspective à ce qui fait irruption : le dérèglement sourd d’un ordre quotidien qui bascule lentement vers des ténèbres.

Voiture renversée à un angle de rues. Ce pourrait être un banal accident. Or l’équilibre des choses est bouleversé. Cette machine aux pneus dérisoires, en l’air, manifeste la violence d’un choc qui va bien au-delà. Les règles sont rompues. Bientôt l’homme rejoindra la machine. Renversé, jeté tel un objet dérisoire.

Barricade dans une rue de Barcelone, 19 juillet 1936. Six combattants, un septième photographié de dos. Car il s’agit de tenir. Rempart fragile, de bric et de broc, où chacun réinvente une liberté prise au piège. Perspective des fusils qui traversent la rue vide, aux attentes palpables. Aux silences passifs. Aux appels en tous sens.

Tel groupe de syndicalistes armés fraternisant avec un agent de la garde civile, un 19 juillet 1936, éphémère utopie où la force publique retrouve un sens littéral, générosité de l’écoute parmi le fracas des antagonismes. Cadavre d’un gendarme républicain, recouvert du drapeau catalan, au bord d’un trottoir, devant lequel il ne s’agit plus d’hésiter.

Autre scène de rue, ce même 19 juillet à Barcelone, où des cadavres de chevaux, criblés de balles, en plan rapproché, barricade de fortune où l’on éprouve ce renversement, cet ordre de mort et de survie, désormais banalisé. Chairs vivantes ou en décomposition, cris, rafales, lente puanteur d’une ville en résistance.

Puis ces départs de miliciens pour le front. Colonne Garcia Oliver, un 25 juillet 1936, où la grâce de danseur, pieds aux sandales de corde, d’un combattant éclaire cette parade solaire, chantante, irrépressible de vie. Wagons d’un train de la liberté, regroupement dans une cour où l’on distingue George Orwell, solidaire de cette utopie en marche, tête dominant la file, où l’on songe au Byron de Missolonghi.

Bureau d’inscription au siège du POUM (parti ouvrier d’unification marxiste), sur les ramblas, ce même juillet 1936. Scène où les uns attendent, fument, lisent des journaux. Visages graves ou étonnés, corps cambrés, refusant l’abjection, la soumission. Ragazzi di vita.

Citons encore cette allégorie de la République espagnole, transportée dans une voiture par des militants anarchistes. Les symboles, par delà les massacres. Tel hommage à Hans Beimler, antifasciste allemand, l’année suivante à Barcelone. Visages de profil, au ras d’une estrade, de militants du POUM, déclinant les émotions, les instants, les espoirs.

Intérieur de fête lors du mariage des miliciens Angel Estivill et Pura Bilbao. Un combattant en bras de chemise, devant sa machine à écrire, page blanche, générosité du visage heureux de ces moments d’échange, de don. Regards de Federico. Sourire.

En contrepoint, ces cadavres desséchés de prêtres dont les sépultures ont été profanées. Silhouettes hiératiques, aux jambes obscènes, volontairement écartées, adossées à la paroi, cercueils béants. Qui disent toutes les soumissions, les silences, la rage d’avoir obéi à un ordre qui dévoile sa véritable nature.

Front d’Aragon, où telle colonne s’avance, défiant les menaces invisibles et pourtant palpables. Blessures, épuisement, ne pas céder. Marcher. Puis ce jeune Christ, cadavre de combattant appuyé contre un talus, parmi les broussailles, bras gauche replié sur le torse. Au bas du corps, deux sacs de toile encore vide, que l’on a déposés là, avant l’ensevelissement. Tout un infini de possibles, marée d’enfance et d’adolescence stoppée net. Qui ne s’est pas encore fondue dans la terre. Flottant sur le talus de la mort.

Oliviers, campagne d’Aragon, 1937. Un groupe de combattants se reposent sous des couvertures. Caravansérail masculin, douceur d’abandon, préservés un instant de la terreur. Ensemble. Encore.

Puis cet assaut. Silhouettes minuscules sur une crête. Savoir que l’on ne reviendra peut-être pas. Que cette lumière sera la dernière. Parmi celles des autres.

Tanks devant un portail de Teruel. Trois blocs mécaniques, obstruant la rue. Présence humaine repoussée aux marges de l’espace. Que valent architecture, perspective, bâtiments ? Simple décor en carton pâte. Bientôt réduits à l’état de siège.

Madone de Lleida, un 3 novembre 1937, pleurant son mari. Nuit de douleur, recueillie. Corps habillé, chiffonné de blanc, comme évanoui. Aux stigmates d’un quotidien que l’on ne souhaiterait jamais figé. Puis ce couple de réfugiés, au stade de Montjuic. Sans date, est-il précisé. Porteurs de vie, quelques effets rassemblés, attendant de fuir l’enfer.

Autre train où des groupes scolaires partent vers Madrid. Poings levés, déjà. Espièglerie inquiète. Regards où l’on devine une insouciance déjà adulte.

Gran Via de Barcelone, 17 mars 1938. Au creux des bombardements. Immeubles éventrés, ne reste que des carcasses. Préfiguration de Dresde et Hiroshima.

Puis ces deux autres salles, où l’on est projeté dans l’univers concentrationnaire. Camp de Bram, Aude, 1936. Photographie d’internés s’appuyant contre la tôle ondulée, en plein soleil, pour ne plus réfléchir, se projeter en pensée vers ces villages brûlés de sécheresse, oliviers, sources, musique de fêtes massacrées. Groupe lisant des journaux. Front solaire, regard sombre de l’un d’eux, torse nu. Vertiges de Carson Mac Cullers.

Ce quotidien dénué de sens premier. S’asseoir devant un pliant, l’air dégagé, jambes écartées, comme en vacances. Piquet de grève improvisé, solitaire. Fabriquer des objets dérisoires. Chemise ouverte.

Les mises en scène sur la place du camp. Car il s’agit d’ordonnancer ce qui n’est déjà qu’un chaos de plus. Foule qui se regroupe devant les baraquements, sur la droite. Devisant ou silencieuse, résistant. Quelques gendarmes sur l’espace dégagé, à gauche, marqué de deux pylônes arborant le drapeau. Légitimité étatique face aux mutilés d’un autre Etat disparu dans la tourmente.

Exercices physiques matinaux. Faire comme si. Ces bras étendus. Tels des croix de cimetière militaire. Battant de l’aile. Olympiades dérisoires d’un quotidien d’exil.

Soudain, dans un galetas de paille et de bois. Cet homme nu sous des couvertures. Profil obscène des fesses. Tête qui s’appuie contre la main gauche. Avoir résisté, abandonné, partagé. Torse laiteux. Profil juvénile. Endymion d’une révolte impassible. Sommeil de Garcia Lorca.

(1) CAPA, Robert. Fotografías de Robert Capa sobre la Guerra Civil española : colección del Ministerio de Asuntos exteriores. [Madrid], ed. El viso, cop. 1990
DESCHAMPS, Albert-Louis. Albert-Louis Deschamps, fotógrafo en la guerra civil española.
SEYMOUR, David. [Guerre d’Espagne]. [Paris], [Magnum], [1936-1939]. 101 photographies. Pos., n. et b.

© GeorgesFesta – 07.2009

Musée du Jeu de Paume – Hôtel de Sully
62 rue Saint-Antoine, 75004 Paris

site internet : www.jeudepaume.org

Agustí Centelles. Camp de réfugiés, Bram, 1939. Paris, éditions du Jeu de Paume, 2009, 64 p. 12 €.