samedi 18 juillet 2009

Alina Mnatsakanian

© http://alinamn.com
Avec l'aimable autorisation d'Alina Mnatsakanian


House on Wheels [La Maison sur roues] :
Alina Mnatsakanian en quête d’« attache »


par Ramela Grigorian Abbamontian

www.criticsforum.org



Comment la plupart des Arméniens, qui franchissent nombre de frontières et trouvent divers lieux d’accueil, construisent-ils une identité diasporique ? Comment un Arménien de la diaspora peut-il vivre dans tel endroit et continuer à faire partie d’un autre – une patrie historique, un lieu d’origine, une résidence première ? S’agissant de la définition de « l’exil » chez les peuples diasporiques, Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, théoriciens du fait post-colonial, se demandent si l’« attache » se trouve « [sur] le lieu de naissance (natal), au sein de la communauté culturelle déplacée dans laquelle est née la personne, ou bien de l’Etat-nation dans lequel se situe cette communauté diasporique » (in Key Concepts in Post-colonial Studies) [Concepts-clé pour les études post-coloniales] (London et New York : Routledge, 1998, p. 93). Autant de questions qui pèsent sur nombre d’artistes arméniens, dont Alina Mnatsakanian.

Ces dernières années, les installations de Mnatsakanian ont été exposées et ses performances ont fait l’objet de mises en scène à Los Angeles. L’œuvre de Mnatsakanian continue de vivre en ligne, posant des questions auxquels il nous faut encore répondre. Son œuvre aborde les problèmes d’« attache » et de « patrie », ainsi que le mouvement incessant d’une frontière à l’autre et la rencontre avec plusieurs cultures. L’histoire personnelle de Mnatsakanian lui a inspiré nombre de ses œuvres : elle est née et a grandi en Iran (d’un père russo-arménien et d’une mère irano-arménienne), qu’elle a quitté pour Paris au début de la révolution iranienne en 1979. Après avoir suivi des études artistiques à Paris durant plusieurs années, elle s’est installée à Los Angeles en 1983. Après y avoir habité vingt-trois ans et effectué plusieurs séjours sporadiques en Arménie, elle a de nouveau déménagé en septembre 2005 pour la Suisse.

L’installation de Mnatsakanian, House on Wheels (2000), s’attaque à la question du mouvement perpétuel et de l’identité hybride. L’installation comprend une structure en bois, des enregistrements audio et des images projetées sur le mur, qui ensemble créent un lieu de rencontre multimédia et multisensoriel. Quatre diapositives en grand format sont suspendues à l’intérieur d’un cadre en bois en forme de maison, représentant les lieux et les cultures où l’artiste a résidé : Iran, France, Etats-Unis et Arménie. Chaque lieu est identifié à l’aide d’une iconographie spécifique, comprenant des objets tels que cartes d’identité, photos de passeport, cartes de métro et papiers d’identité – tous emblématiques de mouvement, d’appartenance/non appartenance et de création d’une « attache ».

Mnatsakanian considère aussi bien l’Iran que l’Arménie comme sa « patrie », expliquant : « C’est comme un enfant dont les parents ont divorcé », se référant au sentiment d’attachement que l’on ressent envers plus d’un lieu (patrie) et qui implique une séparation involontaire à partir d’une source matricielle initiale. Même si Mnatsakanian associe ses liens les plus forts avec son lieu de naissance en Iran et l’Arménie (les diapositives de loin les plus colorées), elle a créé cette structure d’habitation pour l’Arménie, sans jamais avoir visité ce pays jusqu’alors – soulignant ma première proposition selon laquelle la « patrie » est un lieu imaginaire pour de nombreux Arméniens. Lorsque ce lieu imaginaire se transforma en réalité lors de son premier séjour en 2001, Mnatsakanian se souvient : « J’ai comme eu l’impression de m’y être trouvée auparavant, d’en faire partie. »

La structure de Mnatsakanian épouse simplement la forme d’une maison – ni murs, ni toit, ni fondations ou autres contreforts. Cette maison transparente, à la structure squelettique, et le fait qu’elle soit sur roues, souligne encore plus la nature impermanente et mobile du diasporé, qui change plusieurs fois d’habitations et dont l’identité, même présente, n’est pas fixe. Chose intéressante, R.B. Kitaj, artiste né en Amérique et d’origine juive, qui vit en Angleterre, suggère une expérience semblable de la vie immigrée en tant que déplacement, comme séparée de tout réel mouvement physique ou géographique. Dans First Diasporist Manifesto [Premier Manifeste diasporiste] (1989), il explique que son identité est « née d’un amalgame de dislocation, de rupture et d’un moi hybride qui existe – et qu’il peint – dans deux sociétés et plus en même temps ». En clair, le sentiment d’une identité déplacée n’est pas propre à la diaspora arménienne – il reflète une expérience immigrée plus large.

L’installation de Mnatsakanian s’approprie ce sentiment de déplacement. Une vidéo en boucle de dix minutes, évoquant les idées d’habitation et de mouvement, qui sont centrales dans cette installation, est projetée à l’arrière sur un mur, reproduisant la structure de cette maison. Cette vidéo se compose d’un collage par strates de scènes diverses avec un composant audio en surimpression – donnant au spectateur une expérience multisensorielle semblable à la désorientation que crée le déplacement. La voix personnelle de Mnatsakanian se fait entendre en arrière-fond, ses mots souvent embrouillés, perturbant tout sentiment de clarté et dénotant, comme l’écrit elle-même l’artiste, « la confusion liée à une existence multiculturelle ».

Dans la partie audio de l’installation, l’artiste raconte brièvement sa propre expérience liée à chaque pays respectif : une enfance en Iran ; une école d’art en France ; sa vie adulte en Amérique ; et une attache imaginaire en Arménie. Ces récits sont communiqués dans la langue du pays concerné et incluent une chanson correspondante en arrière-plan. Mnatsakanian déclame aussi la citation suivante, de l’écrivain arménien américain, né en Iran, Hagop Karapents, en quatre langues – arménien, farsi, français et anglais -, illustrant ses nombreuses attaches : « Chacun va d’un lieu à un autre pour trouver une attache. Certains vont d’un lieu à un autre sans jamais trouver d’attache. D’autres en trouvent une, mais demeurent toujours en exil. »

Les images clé projetées sur le mur à l’arrière renforcent l’idée de mouvement perpétuel et de tentative pour créer une attache. La carte d’identité est le marqueur identifiant les nouveaux arrivants aux Etats-Unis. Sa mention plutôt paradoxale – « Résident étranger » - définit quelqu’un qui vit aux Etats-Unis, sans toutefois bénéficier des avantages liés à la citoyenneté, autrement dit, quelqu’un qui n’appartient pas encore à ce pays. Le segment suivant illustre le mouvement répété de deux mains bâtissant une maison miniature, son effondrement et sa reconstruction – la boucle narrative représentant visuellement les nombreuses maisons bâties et rebâties par les diasporés. Dans le segment qui suit, des gens qui se trouvent à la gare Union Station, au centre de Los Angeles, marchent en toute hâte d’un lieu à un autre. La dernière séquence projetée est celle de deux mains recueillant de la terre dans un geste protecteur et respectueux. Serait-ce une tentative de Mnatsakanian – ou de tout diasporé – de s’approprier un morceau de terre, d’en faire une « patrie » ? Ou cela exprime-t-il le désir d’affirmer une certaine terre comme étant sienne, dans un essai paradoxal pour mettre fin au mouvement inhérent à l’expérience diasporique ?

Dans une déclaratif présentant l’installation, Mnatsakanian précise cette temporalité, ce déracinement et cette quête incessante d’une « attache » :

« […] Le sentiment d’appartenir à un lieu, une maison ou une patrie, est un sentiment naturel. Lorsque quelqu’un quitte sa patrie, le sentiment d’appartenance devient abstrait et parfois hors d’atteinte. Dans de telles circonstances, la dualité ou la pluralité est un sentiment qui résulte de plusieurs influences culturelles. Il peut être enrichissant, et pourtant les différences et les contrastes peuvent aussi créer de la confusion. Une personne à l’éducation multiculturelle peut se sentir aliénée dans une société issue majoritairement d’un seul arrière-plan culturel. Une des manières de gérer cette question est de se conformer totalement à cette culture nouvelle. Une autre manière est de trouver une possible coexistence. »

Mnatsakanian éclaire finalement, semble-t-il, les défis que posent une appartenance multiple en épousant son identité diasporée comme multidimensionnelle, ce que l’on pourrait qualifier de moi « transnational » habitant plusieurs identités en même temps.

House on Wheels a été exposé à Neuchâtel en Suisse, à l’université de Californie à Los Angeles et à la Sam Francis Gallery (Crossroads School, Santa Monica). Les œuvres d'Alina Mnatsakanian sont consultables sur son site web : http://alinamn.com.

Ramela Grigorian Abbamontian est assistante d’Histoire de l’art au Pierce College. Elle prépare un doctorat en histoire de l’art à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA).

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1229003860.pdf
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés. Publié avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.

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