vendredi 31 juillet 2009

Arménien de diaspora

Maison des Etudiants Arméniens, Paris
© www.ciup.fr


Une existence consciente ? Que signifie être Arménien ?

par Seda Grigoryan

Hetq.am, 27.07.09


Seda Grigoryan

Je ne sais pas. Dois-je transmettre tout ça à mes enfants ou non ? Je ne sais pas. Dois-je continuer à rester Arménienne ou simplement faire ma vie ?

Il existe deux types d’échelles d’« existence » qui ne sont pas totalement équivalentes, mais dont l’une contrebalance l’autre, étant donné les contraintes de la réalité – vivre ou rester Arménien.

Cette jeune femme franco-arménienne est caractéristique de tous ces jeunes de la diaspora qui livrent une autre bataille dans celle plus générale de la vie quotidienne : rester Arménien. La préservation de l’identité arménienne a-t-elle vraiment autant d’importance, dans les esprits ? Est-ce si impératif ? N’est-il pas déjà difficile de vivre sans essayer de conserver son identité nationale dans une société où les valeurs occidentales dominent ? Autant de questions que rencontrent la plupart des jeunes Arméniens de diaspora, qui reconnaissent encore leurs racines arméniennes et disent être Arméniens, en plus d’être Français, Anglais, Belge et Américain.

Rouben, 20 ans. « Je me sens différent des Français »

« Quand tu es jeune, tu n’y accordes pas autant d’importance. Mais quand tu grandis, tu sens que tu es différent des Français. En particulier par rapport à la famille, qui compte beaucoup. Nos familles sont plus strictes et les proches plus respectés. Nous rendons visite à nos grands-parents et nos cousins. Notre éducation est aussi différente. Quand tu grandis en France, tu ressens ces différences. », précise Rouben, vingt ans. Il a décidé d’apprendre l’arménien après un séjour en Arménie, l’année dernière.

Etudiant d’histoire à la Sorbonne, le fait qu’il réside à la Maison des Etudiants Arméniens à Paris, croisant d’autres étudiants arméniens issus de pays différents, lui fait vraiment apprécier ses racines arméniennes. Cela lui permet, dit-il, de calibrer son identité arménienne. De plus, il prouve aux autres qu’il est possible d’apprendre l’arménien assez vite si ce désir est là, car être Arménien ne se réduit pas à des mots.

Si Rouben n’est probablement pas un cas unique, il serait exagéré de dire que son degré d’enthousiasme est communément partagé. Dans la diaspora, aujourd’hui, arrive une quatrième génération de survivants du génocide. Naturellement, l’endroit où ils sont nés est ce qu’ils appellent leur pays. En particulier à l’Ouest où ils vivent aux côtés d’autres nationalités et où leur intégration dans la société dominante atteint un niveau tel que parler d’identité nationale et de racines apparaît souvent superflu. Au fil du temps, les générations se succédant, ces notions sont souvent oubliées.

Ce danger de l’assimilation menace aussi les Arméniens. Beaucoup s’inquiètent du fait que les Arméniens de la diaspora deviendront bientôt une « nation de grands-parents ».

Voilà pourquoi de nombreuses familles continuent de transmettre la langue, l’histoire et les traditions arméniennes à leurs enfants.

Que signifie être Arménien ? Les jeunes à qui nous avons parlé distinguent quatre facteurs nécessaires pour rester Arménien : la langue, la religion, la culture et la famille.

Malheureusement, pour certains, être Arménien est connoté au fait de vivre dans un milieu clos, avec des restrictions ; des barrières qui ont été ou sont placées en sorte d’éviter la menace d’un empiètement lié à l’assimilation.

Faut-il parler la langue pour être Arménien ?

D’après Rouben, si l’on parle arménien à ses enfants, alors l’on est Arménien, car l’on utilise toujours la langue de son cœur pour converser avec son enfant.

Hagop Talatinian est né et a grandi au Liban dans une famille qui parle arménien. Il est allé dans une école arménienne. Son seul souci aujourd’hui est que ses enfants parlent arménien, car il désire leur transmettre ce « trésor ».

« La famille de mon grand-père apprit l’arménien dans des conditions difficiles. Ils racontent avoir appris l’arménien dans les sables du désert ; je ressens une certaine obligation à l’égard de mon grand-père et de ma mère pour essayer de préserver cette valeur. Nous avons une dette de respect en retour. Voilà pourquoi je ne peux me dire que je ne suis pas Arménien, car je dois regarder mon père en face. Les yeux de mon père et de ma mère me diront : ces valeurs que je t’ai données… Lorsqu’un enfant est né, on ne dit pas : voyons quels vêtements il veut porter. L’on habille l’enfant pour que, plus tard, l’enfant puisse décider s’il aime ces vêtements ou non. C’est pareil avec la religion et la langue. », estime Hagop Talatinian.

Mkrtich Basmajian, qui dirige un groupe de théâtre à Paris mettant en scène des pièces en arménien, pense que l’on ne peut rester Arménien en diaspora que grâce aux efforts conjugués de l’école et de l’Eglise. Toutefois, en particulier à l’Ouest, le développement de l’usage de la langue arménienne reste incertain. S’il existe encore des gens intéressés pour apprendre la langue, leur nombre a chuté dramatiquement, comparé à la génération précédente.

Récemment, Haratch, le dernier journal en langue arménienne de France, sinon d’Europe, a cessé de paraître. Il fut publié pour la première fois en 1925. Au fil des ans, ce journal fut très demandé dans la communauté franco-arménienne, non seulement comme source d’information, mais parce qu’il était publié en arménien. Beaucoup témoignent que leurs parents et grands-parents attendaient chaque nouveau numéro, car il servait de lien avec la patrie « perdue ». Pourquoi Haratch a-t-il fermé, alors que la communauté arménienne en France est plus nombreuse que jamais ?

Aujourd’hui, dans la diaspora, l’arménien a plus un rôle symbolique qu’être un moyen de communication ou de dialogue. Bien que les écoles arméniennes continuent de fonctionner, l’arménien n’est pas parlé dans de nombreuses familles en tant que langue première.

Des slogans tels que « Notre langue est sacrée, un trésor » visent seulement à prévenir une plus grande désuétude. « A mon avis, il est très dangereux de déclarer que notre alphabet se compose de lettres sacrées, car plus elles sont sanctifiées, plus ces lettres s’inscrivent dans la pierre, comme les khatchkars. Nous ne pouvons moderniser ces valeurs et les transmettre. », précise Tigran Vekavyan, 24 ans.

Tragiquement, le principe de « préservation » est plus en vogue dans la diaspora aujourd’hui, car ce qui est « nouveau » est perçu comme véhiculant la menace d’une intégration dans la culture occidentale.

« La préservation de l’identité, hayapahpanoum, et de la culture arméniennes a tendance à ressembler à une boite de conserves. Autrement dit, je dois tout placer, langue, coutumes et objets symboliques, dans cette boite et la fermer hermétiquement. Pour moi, le développement de l’arménien est important. Au lieu d’encourager la nouvelle génération et de nouveaux talents, nous choisissons le classicisme, la préservation de notre héritage passé qui a survécu. Pendant cinquante ans encore, nous allons réciter la même poésie, Siamanto par exemple. Les gens ne comprendront rien, mais continueront les traditions. », commente Tigran Yekavyan, étudiant à Sciences-Po Paris.

S’il est vrai que les organisations arméniennes continuent d’œuvrer pour maintenir en vie la culture et l’histoire arméniennes, dans l’opinion des jeunes ces efforts tournent autour d’une seule question : le génocide.

Le génocide n’est pas une base pour l’identité nationale

Noyem Hapoujian précise : « J’ai été coupé de la communauté arménienne pendant des années. Maintenant je reprends le pli. Je n’ai jamais compris pourquoi nous éprouvons une telle douleur. Est-ce dû au génocide ? Ces thèmes de la souffrance et d’être victimes sont soulignés à un point tel que nous ne pouvons interagir culturellement avec d’autres nations. Je fréquente des manifestations et des festivals culturels d’autres nationalités, mais j’y rencontre rarement d’autres Arméniens. J’aimerais voir les Arméniens s’ouvrir culturellement. Pourquoi sommes-nous une communauté aussi fermée ? Il y a cette peur constante de perdre notre culture. Comme un trésor auquel on ne peut toucher. Nous devons apprendre à donner car il est important de créer un dialogue avec d’autres nations. Etre Arménien n’est pas seulement une affaire de souffrance ; il s’agit d’une tradition culturelle très riche. Enfants, on nous enseigne le génocide et la religion. Mais pour moi, la religion ce n’est pas la culture. Il est nécessaire de bâtir une identité nationale sur la base de la culture et non du génocide. »

La plupart des jeunes à qui j’ai parlé déclarent que la masse des événements organisés dans la diaspora tournent autour du génocide. Sujet qui unit tous les Arméniens en diaspora et sur lequel existe un large consensus. Comme le note Mkrtich Basmajian : « Il existe un nerf sensoriel qu’il faut mettre en valeur pour se sentir Arménien et il est lié à 1915. »

Le chapitre noir de l’histoire arménienne est si présent dans la diaspora aujourd’hui que bien souvent l’histoire et la culture du peuple arménien antérieures à 1915 sont négligées.

Peter Boghosian, Belge arménien, note : « Notre histoire ne se résume pas au génocide. Le meilleur moyen de lutter contre cet épisode tragique est de présenter notre histoire au monde. N’oublions pas que les Arméniens ont grandement contribué à la formation de l’empire ottoman. Certains grands palais furent bâtis par des Arméniens. »

Beaucoup de gens de la diaspora ne considèrent pas la République d’Arménie comme leur patrie

Une jeune Française d’origine arménienne avoue même qu’elle ignorait l’existence de la République d’Arménie. Chez bon nombre d’entre eux, le nom Arménie renvoie au Yerkir, la patrie perdue du passé. Ils ne considèrent pas leur avenir comme étant lié à l’Arménie actuelle.

Peter : « Si demain ils rendent les terres en Cilicie, j’irais vivre là-bas. Mais la République d’Arménie n’est pas la terre de mes ancêtres ; c’est un symbole. J’ai vraiment aimé la République d’Arménie quand je l’ai visitée, mais ce n’est pas notre Arménie à nous. Nos racines viennent d’une Arménie où nous vivions côte à côte avec les Grecs, les Turcs, les Arabes et les Juifs. »

Dans la diaspora, la reconnaissance du génocide est le facteur unifiant

Aujourd’hui, toutes les organisations arméniennes ciblent leurs activités premières sur la reconnaissance internationale du génocide. Autrement dit, le déni du génocide par la Turquie sert à unifier la diaspora arménienne. Que se passerait-il si la Turquie reconnaissait un jour le génocide ?

Shant Habibian, membre du Nor Seround (AYF en France) : « L’objectif numéro 1 de nos rassemblements est d’informer les jeunes sur les massacres d’Arméniens, et deuxièmement, pour eux, de grandir en tant qu’Arméniens. Nous avons un journal en arménien. Peut-être est-ce parce que la Turquie nie le génocide que nous nous considérons comme Arméniens depuis tant d’années. C’est une source de force. »

Pour Raffi Der-Hagopian, président de la délégation parisienne de l’UGAB pour la jeunesse, nombre de questions sont débattues lors des réunions de jeunes, mais c’est le 24 Avril qui rassemble tout le monde.

« Ce problème de parler constamment du génocide me gêne vraiment. Le jour où la Turquie reconnaîtra le génocide, les Arméniens seront paniqués car nous nous sommes focalisés sur cette page noire de notre histoire depuis si longtemps ! Nous ne saurons pas quoi faire ensuite. », dit-il.

Ce sujet préoccupe bon nombre de jeunes, mais seuls quelques-uns le soulèvent.

Etre Arménien, un combat quotidien

« C’est très difficile d’expliquer à un Français que je suis Arménien. Ils me disent : « Mais tu es né ici ; tes parents sont ici. » Or, du sang arménien coule dans mes veines. Je me sens très Arménien et très Français en même temps. Nous avons deux mondes – l’arménien, ma famille, et le français, la société qui nous entoure. Il faut lutter quotidiennement pour essayer de les réunir. », explique Raffi Der-Hagopian.

Heureusement il existe encore beaucoup de familles dans la diaspora qui tentent de préserver leur identité nationale, de la transmettre, imposant parfois des « valeurs arméniennes » à leurs enfants à travers leur éducation. Ces valeurs sont perçues différemment selon les familles – la langue, la religion et la culture sont des traits typiques de la famille arménienne.

« Jusqu’à l’âge de 15 ans, j’avais un fort sentiment d’être Arménienne et j’en étais très fière. Je me souviens avoir écrit un rapport au cours de mes études, intitulé « Si je n’étais pas née Arménienne, j’aurais aimé l’être. » Mais, vers 17 ou 18 ans, j’ai commencé à penser différemment. Naturellement on commence à penser à des choses du genre qui suis-je, que suis-je, d’où je viens, ai-je l’air d’être ce que je suis ? J’ai réalisé que l’éducation de mes parents avait influencé ma façon de voir beaucoup de choses. Mais il y a beaucoup de choses à ce sujet que je n’aimais pas et que je continue à ne pas aimer, mais que je tolère à cause de mes parents. Je ne nie pas être Arménienne et je n’en ai pas honte non plus. Je les comprends. Ils ont vécu aussi une dure époque. Mais quand ils essayent de transmettre tout ça à de jeunes enfants, c’est comme un lavage de cerveau. A la fin, quand on arrive à 17 ans, on commence à penser à tout ça et à comprendre que c’est une « overdose ». », témoigne Ani, Grecque-arménienne.

Outre l’inculcation de ces principes, beaucoup de familles obligent leurs enfants à n’épouser que des Arméniens. Peut-être cela résulte-t-il d’une peur que l’assimilation n’entraîne progressivement la disparition de l’identité arménienne. Ou peut-être est-ce l’effet d’une préoccupation envers ses propres enfants et du souhait qu’ils aient une famille solide ; quelque chose qu’ils pensent ne pouvoir résulter que d’une union avec un Arménien.

Epouser des « odars » : encore un tabou ?

« Encore aujourd’hui, mon père ne peut se faire à l’idée que je puisse épouser une non-Arménienne. C’est hors de question. C’est compréhensible en ce sens que nous sommes une petite nation et que nous n’avons pas le « luxe » d’épouser des non-Arméniennes et donc de disparaître. », note Tigran Yekavyan.

Narek, 26 ans, qui a passé sa jeunesse dans un pays africain, où ils n’étaient qu’une poignée de familles arméniennes, raconte qu’il a rejeté très jeune le fait d’être Arménien. Il explique que c’était le cas parce que, lorsque les autres ne comprennent pas qui vous êtes, l’intégration devient difficile dans une telle société. Là aussi, accepter ses racines arméniennes finit par symboliser l’autorité de ses parents.

« J’ai accepté tout ce que mes parents m’imposaient ; l’éducation d’un garçon aux bonnes manières qui ne fait pas de bêtises. Le jour où j’ai commencé à fréquenter une Arabe et à en parler à mes parents, ils ont vu ça comme un danger. Ma mère est tombée malade. Ma famille exerçait une pression quotidienne. Je voulais être avec cette fille, mais c’était tabou d’après la tradition arménienne. Il y avait beaucoup d’autres filles qui me plaisaient, mais j’ai arrêté. Si je laissais les relations devenir sérieuses, cela n’aurait créé que plus de souffrances. Là aussi je voulais vraiment faire plaisir à mes parents. Les Arméniens sont altruistes ; ils changent leurs habitudes pour faire plaisir aux autres. Dans les moments de faiblesse, je me disais souvent que j’aurais souhaité être un Arabe. », confie Narek.

Aujourd’hui, Narek considère comme positive l’éducation donnée par ses parents. Difficile de dire s’il est sincère quand il nous assure que dans les profondeurs de son âme il désirait qu’il en soit ainsi.
« Quand tu commences à en avoir marre et que tu bouges un peu, tu ressens ce besoin. Même si tu es fatigué par tous ces événements, tu ne peux pas vraiment prendre de la distance. Que tu t’éloignes ou pas, tu ressens cette nostalgie. C’est comme un ruban en caoutchouc ; plus tu l’étires, plus fort il revient. », note Shant Habibian.

Monte Melkonian, symbole des contradictions de la diaspora

Américain arménien, Raffi Barsoumian a passé sa jeunesse en compagnie d’Arméniens et parle arménien à la maison avec sa famille. Ce n’est qu’en allant à l’université qu’il a songé à la nécessité de préserver son identité nationale.

« Pendant pas mal d’années, j’ai vécu à l’étranger et je me suis dit : que vais-je faire maintenant ? Je vais me marier, travailler à différentes choses et peut-être perdre le nord. Tu te dis que la vie est la vie et que tous les hommes se ressemblent ; pourquoi pas. Mais l’autre jour, un ami m’a envoyé un clip de Monte Melkonian sur YouTube. Comme tu sais, il est né et a grandi en Californie, Américain, devenu un soldat. Quand tu regardes cette histoire tu réalises qu’il existe d’autres gens ailleurs, d’autres nations. Tu peux devenir Américain ou Français, mais c’est dommage. Il y a des gens qui donnent leur vie pour protéger et préserver ce que tu as dans le sang. », explique Raffi.

P.S. : L’idée de cet article est née d’un débat qui eut lieu après la représentation de Broken Dreams par Mkrtich Basmajian. La question essentielle qui fut soulevée lors de ce débat par les jeunes, ce soir-là, était : que faire dans l’avenir ? Est-il vraiment nécessaire de transmettre ce « lourd fardeau » aux générations à venir ? Car ce fardeau inclut les racines de chaque Arménien, l’histoire, en particulier le génocide, et d’un autre côté, la fierté d’être Arménien. Naturellement, étant nés en terre étrangère, ces jeunes ne sont pas seulement Arméniens. Mais il est aussi clair que quelque chose les pousse vers leurs racines arméniennes. Beaucoup de ceux à qui nous avons parlé avouent qu’ils ont souvent pensé à quel point leur existence serait facile s’ils n’étaient pas Arméniens, mais que cette traversée à l’intérieur de l’arménité les ramenait toujours en arrière, quelque difficile que soit leur tentative pour y échapper.

Seda Grigoryan est journaliste pour Hetq. Elle étudie actuellement à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) de Paris et prépare une thèse en linguistique.

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Source : http://hetq.am/en/society/armenian/
Traduction : © Georges Festa – 07.2009