vendredi 10 juillet 2009

Arméniens en Chine 1919-1945

Chœur de l’Eglise Arménienne d’Extrême-Orient, Harbin (Chine)
© http://armenianstudies.csufresno.edu


Les Arméniens en Chine, 1919-1945
Une histoire illustrée

par Virginia Meltickian

Hye Sharzhoom, déc. 2003, n° 84



[Virginia Meltickian, de Fresno en Californie, a fait don d’archives photographiques et d’articles sur la communauté arménienne en Chine. Son album, intitulé « Memory », comprend la période allant du début du 20e siècle aux années 1950, lorsque les Arméniens durent quitter la Chine, suite aux changements politiques intervenus dans ce pays. Certains partirent en Arménie, d’autres vers l’Australie, le Canada, l’Amérique du Sud, l’Europe et les Etats-Unis.
Outre Virginia Meltickian, deux familles ont contribué à ce don : Madame Natalia (Azatian) Lukin, de São Paulo au Brésil, et Madame Vartanoush Kassiants, de San Francisco en Californie.]

Les Arméniens vivaient en Chine bien avant le 20ème siècle, mais comme le vingtième siècle entraîna pour nous le premier génocide, suivi par la révolution russe, notre peuple dut abandonner ses lieux d’habitat en Turquie et en Arménie russe. L’unique route accessible fut le chemin de fer transsibérien en direction de la Mandchourie, province au nord de la Chine.

Ces Arméniens survécurent au génocide, à la Grande Dépression des années 1930, à l’occupation de la Mandchourie par les Japonais en 1932 et à la conquête du pays par l’armée communiste chinoise, le Paludiun, autrement dit la Huitième Armée, commandée par Mao Tse Toung.
Ils refirent ainsi leur vie, formèrent des familles, eurent des enfants et bâtirent une église dans la ville de Harbin en 1927. Ils travaillèrent durement et donnèrent à leurs enfants une bonne éducation, afin que la génération nouvelle aille de l’avant et mène une existence productive, tout en gardant leur identité grâce à leur foi, leur église et leur nation. En tant que fille de survivant, née et éduquée en Chine, il m’est apparu utile, d’un point de vue historique, de concevoir un album pouvant apporter la preuve de l’existence d’Arméniens en Chine.

J’espère que cette modeste contribution au programme d’études arméniennes de l’université de Fresno pourra contribuer à une vision d’ensemble de l’histoire de notre peuple.


1er juillet 2003 – Fresno, Californie
Extraits d’un magazine en langue russe, publié en Australie vers 1970. Groupes nationaux à Harbin (Chine) – Groupe national arménien


Les premiers Arméniens qui apparurent en Mandchourie (nord de la Chine), lors de la construction de la ligne ferroviaire de l’Est chinois, entreprise par la Russie impériale, étaient peu nombreux. (1) Ce n’est qu’après la guerre russo-japonaise que leur nombre augmenta. Ce qui nécessita la création d’une organisation nationale arménienne afin d’aider leurs compatriotes nécessiteux et préserver leur héritage national.
Cette organisation était dirigée par un bureau exécutif, dont le président fut, durant de nombreuses années, le Dr C.G. Migdisov, assisté de M. Ter-Ovakimov, ingénieur du KVZHD (Chemin de fer de l’Est de la Chine), et de M. Melik-Ogandjanov, avocat. Les Arméniens les appelaient en plaisantant les trois baleines géantes, sur lesquelles s’appuyait la communauté arménienne de la ville et de la région environnante.
L’organisation fut fondée en 1917. Ses statuts furent approuvés par les autorités locales en 1919. En 1923, elle parvint à bâtir sa propre église, ainsi qu’un bâtiment voisin, à but social, situé rue Sadovaya.

Comme la plupart des membres de la colonie arménienne vivaient à Harbin et qu’il n’y avait qu’une seule église arménienne en Chine, avec un logement pour le prêtre, le Père Yeguiché Rostomiants, chef spirituel de tous les Arméniens en Mandchourie, en Chine et au Japon, Harbin devint le centre de la vie nationale arménienne.

Une des tâches principales de l’organisation arménienne fut de résoudre les problèmes d’assistance envers les membres nécessiteux de la communauté, tels que les personnes âgées, les miséreux, les orphelins et plus généralement tous ceux qui avaient besoin d’aide. Mais elle répondit aussi aux demandes d’autres organisations charitables en contribuant à leur action.
Les œuvres charitables de cette organisation arménienne étaient principalement le fait d’un groupe de femmes, qui se chargaient du travail très utile et important d’appel à contribution afin de soutenir ces mêmes œuvres en organisant des loteries, des opérations de dons, etc.

Enfin, la tâche la plus importante du Bureau exécutif était de préserver l’héritage et l’esprit national parmi les membres de la colonie. A cet effet, le Bureau organisait des manifestations, mettait en scène des pièces de théâtre, jouées par des groupes de jeunes dans leur langue d’origine. Lors des fêtes nationales et religieuses, des dégustations de thé avaient lieu. Des cours pour apprendre la langue et la littérature arméniennes étaient aussi organisés. Les pièces de théâtre étaient jouées au prestigieux Club du Commerce et au Tchurin Club, où furent donnés le drame Anahit et le spectacle musical Arshin-Mal-Alan, avec Karine Psakian comme chanteuse.

L’église arméno-grégorienne

Jusqu’en 1918, la ville de Harbin posséda dans le district de Noviy Gored une salle dédié au culte arménien.
En 1918, le KVZHD (Chemin de fer de l’Est de la Chine) accorda à la colonie arménienne un lotissement situé au 18, rue Sadovaya, à l’angle de la rue Liaoyang, où la communauté commença à bâtir l’église arméno-grégorienne d’Extrême-Orient, dont la construction nécessita plusieurs années. Le nom « d’Extrême-Orient » dérivait du fait que le Révérend Père Yéguiché Rostomiants et sa famille avaient émigré de Vladivostok, où l’église fut alors fermée, à Harbin.

L’église d’Harbin entra officiellement en fonction dans les années 1920. En 1925, les autorités chinoises l’enregistrèrent en tant qu’église arméno-grégorienne de Harbin. L’église fut érigée en mémoire de Saint Grégoire l’Illuminateur.

En 1932, le Père Yeguiché Rostomiants décéda. L’église arménienne se retrouva orpheline et durant plusieurs années demeura sans pasteur, ses locaux étant loués aux membres de la Congrégation Luthérienne, qui bâtirent ensuite leur propre église (Kirche).

En 1937, grâce à l’initiative et aux efforts de M. Ter-Ovakimov, président de l’organisation arménienne, un prêtre arriva de Jérusalem, le Révérend Père Assoghig Ghazarian (récemment disparu et qui avait à l’époque rang d’archevêque).

Le Révérend Père Assoghig fut élevé dans un monastère, après que ses parents aient été tués par les Turcs. A son arrivée à Harbin, il n’avait que 27 ans. Il était bien éduqué et parlait cinq langues. La colonie arménienne, qui comptait alors entre 350 et 400 personnes, fut enchantée d’avoir à nouveau un prêtre.

Durant la période 1938-1950, le Révérend Père Ghazarian, très respecté et adoré de ses paroissiens, rendit de grands services à l’église arménienne. L’édifice adjacent à l’église fut agrandi et rénové, grâce au soutien financier d’importants mécènes et hommes d’affaires (MM. C. Eloyan, I. Avetissian, A. Elyasov, entre autres) ; lors de sa construction, l’église avait été bâtie grâce à l’argent donné par les fidèles (la contribution la plus élevée fut versée par M. K.C. Aspetian). Tous les membres de l’organisation arménienne aidèrent en fonction de leurs moyens, d’autres s’offrant de travailler à titre bénévole.

En 1950, le Révérend Père Assoghig Ghazarian – qui, durant la Seconde Guerre mondiale, entre 1941 et 1945, se retrouva interné dans un camp de concentration pour citoyens britanniques et américains dans la ville de Moukden (2) – repartit à Jérusalem et l’église arménienne fut de nouveau privée de prêtre.
Puis, au fil des ans, suite à l’exode massif des Arméniens de Harbin, la colonie se réduisit à une cinquantaine de personnes.

En 1959, le bâtiment de l’église arménienne changea de mains et devint la propriété du gouvernement chinois, qui en fit une usine textile.

En août 1966, lors de la « Révolution culturelle », période durant laquelle toutes les églises de Harbin furent démolies, tous les trésors de l’église arménienne, conservés dans l’autel depuis plusieurs années, tels que les icônes et les vêtements sacerdotaux, furent sortis, jetés à terre et brûlés.

Notes

(1) Ce chemin de fer était appelé en russe : Kitayskaya Vostochnaya Zheleznaya Doroga - KVZHD.
(2) Le Révérend Père Assohig Ghazarian était sujet britannique, Jérusalem étant sous protectorat britannique.

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Traduit du russe par Virginia Meltickian.
Source : http://armenianstudies.csufresno.edu/hye_sharzhoom/vol25/dec03/chinahye.htm
Traduit de l’anglais : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés