vendredi 3 juillet 2009

Arto Tunçboyacıyan - Interview


Arto Tunçboyacıyan se joint à la parole de Kardeş Türküler

par Ahsen Utku


Kardeş Türküler, groupe de musique folklorique très connu, admiré pour son large répertoire de musique ethnique compilé à travers l’Anatolie, [a donné] un grand concert [cette semaine] à Istanbul. Ils étaient accompagnés par Arto Tunçboyacıyan, un musicien folk avant-gardiste turco-arménien, reconnu à travers le monde, et Reem Kelani, célèbre activiste, musicien et animateur de radio anglo-palestinien, au Turkcell Kuruçeşme, mardi 30 juin.
La chanteuse Fehmiye Çelik et le danseur Banu Açıkdeniz de Kardeş Türküler, ainsi que Tunçboyacıyan, ont commenté leurs objectifs et leurs intentions à propos de ce concert lors d’une conférence de presse, la semaine dernière. « Nous voulons adresser comme message le fait que nous voulons vivre ensemble avec toutes nos différences et que nous voulons la liberté et la paix. », a précisé Çelik, soulignant que ce concert intervient dans une période de grandes attentes pour une solution de la question kurde en Turquie. Notant l’importance de réunir Tunçboyacıyan et Kelani sur une même scène, elle ajoutait : « Nous savons tous que le Moyen-Orient a besoin de paix. Il n’y a pas de différence entre l’hostilité envers les Arabes et l’antisémitisme ; tous deux sont horribles. Nous voulons créer une occasion de faire entendre des chants arabes et juifs réunis sur une même scène. »
La première partie du concert s’intitulait « Istanbul avec Kardeş Türküler », dans laquelle divers aspects de la ville étaient représentés à travers des chants, tels que les nombreuses « identités, cultures et croyances » qui y cohabitent, explique Çelik. La seconde partie comprenait une sélection de chants issus du vaste répertoire de Kardeş Türküler.
Ce concert du 30 juin intervient quelques jours seulement après la parution de deux nouveaux albums de l’ensemble vendredi 26 juin ; l’un d’eux, Kajar [Ville], est un recueil de chants illustrant les transformations dans la vie des Kurdes, et le second s’intitule Gayrı Istanbul, une compilation de chants des Balkans. L’ensemble, créé il y a plus de quinze ans, se prépare à travailler sur un prochain album durant cet été.

Vivre en tant qu’être humain

« Ils me font dire que je suis un Arménien parce qu’ils ne me laissent pas d’autre choix ; ils ne me considèrent pas comme un être humain [simplement] », regrette Tunçboyacıyan à propos du système des origines en Turquie. Bien qu’ayant lancé sa carrière musicale aux Etats-Unis, il compte beaucoup d’amis musiciens en Turquie, mais ce concert avec Kardeş Türküler constitue la première offre de collaboration qu’il ait reçue depuis la Turquie. Chanteur-percussionniste, il est très heureux de travailler avec cet ensemble. « Personne ne devrait chercher à m’exprimer des reproches ou de la haine. C’est absurde. Je n’ai pas été élevé comme ça et je ne mourrai pas comme ça. », déclare Tunçboyacıyan au sujet de ses sentiments sur la société turque en tant qu’Arménien d’Anatolie. « Si j’abandonne la Turquie, c’est moi que je devrais abandonner aussi », ajoute ce musicien de 52 ans, lors d’un entretien avec Today’s Zaman, suite à la conférence de presse du mercredi 24 juin.

- Ahsen Utku : Un de tes albums a été interdit en Turquie. Pourquoi ?
- Arto Tunçboyacıyan : C’est l’album Türkçe Sözlü Hafif Anadolu Müziği [Soft Music d’Anatolie] que j’ai produit en 2000. Les paroles étaient des paroles d’espoir. Il y a tant de problèmes [en Turquie], tu sais. […] Personne ne s’inquiète de ton cœur, de ton humanité et pourtant chacun évalue l’autre d’après ce qu’il porte, son foulard, sa religion ou sa race. C’est toujours nous qui créons cela. Nous attribuons certaines caractéristiques à Dieu d’après les nôtres. Les religions sont devenues des affaires commerciales ; elles ont été éloignées de leurs significations essentielles. Voilà pourquoi, pour moi, ma croyance n’est pas différente de la tienne. L’amour, la franchise, le respect – ces mots ont tous le même sens en anglais, en turc ou en arabe. Mes chansons parlent de tout cela. Ici il y a une paranoïa : « Est-ce que le peuple va s’unir ? » Voilà pourquoi il y a toute cette pression énorme. Ensuite, ils ont publié mon album. Une chanson parlait de l’humanité, une autre de la vieillesse, une autre encore des nuages noirs – représentant des idées – au-dessus de l’Anatolie. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les gens préfèrent vivre en souffrant. En tant qu’êtres humains, nous attribuons certaines valeurs à telle chose, puis nous nous disputons à son sujet.

- Ahsen Utku : Que ressens-tu lorsque les gens parlent de ton identité et des problèmes entre la Turquie et l’Arménie ?
- Arto Tunçboyacıyan : Que les gens parlent tout le temps de ces problèmes, ça montre combien ils sont sous-développés. Mais quelqu’un doit s’opposer pour que cessent ces affrontements. Ici je suis [considéré comme] un infidèle, en Arménie comme un indic turc et aux Etats-Unis comme un terroriste. Je n’arrive pas à vivre simplement comme un être humain. On naît tous en tant qu’êtres humains, puis on est étiquetés, mais les enfants ne naissent pas avec des étiquettes. Pourquoi des enfants nés en Turquie, en Arménie, en Palestine et en Israël seraient mutuellement ennemis ? Parce que nous créons des inimitiés là où nous avons des intérêts. Depuis que je suis ici, les journalistes m’interrogent sur l’Arménie, la Turquie, sur des sujets à sensation. Pourtant je ne vis pas en tant qu’Arménien ou Turc ; je vis en tant qu’être humain. Tout le reste c’est affaire de goûts. C’est pareil avec les filles qui portent un foulard. Elles sont partout exclues à cause de leurs vêtements. […] Aujourd’hui, par exemple, ceux qui nuisent le plus à l’islam ce sont certains musulmans, car ils ne sont pas sincères les uns avec les autres, ils n’ont pas de pureté en eux-mêmes et ils exploitent l’islam. Et d’autres se servent de ces gens pour nuire à l’islam.

- Ahsen Utku : Les gens ont peut-être besoin de temps pour se faire à ces idées ?
- Arto Tunçboyacıyan : Un jour, peut-être ! Les mentalités doivent changer. L’essentiel ici [c’est] d’accepter et respecter ce que tu n’aimes pas. Je ne suis pas du genre à me bagarrer sur des questions de territoires, lequel t’appartient, lequel m’appartient… Nous ne sommes pas propriétaires de ces territoires ; ce sont eux qui nous possèdent… Moi je me bats contre les mentalités. Dans ce problème Arménie-Turquie, quand les mentalités auront changé, alors tous ces débats sur les frontières, etc, deviendront sans objet. Quelle honte, non ? C’est comme si on n’avait rien d’autre à dire ; tout est réglé, mais le seul problème c’est le foulard. Pour moi c’est une honte d’évaluer les gens selon leurs vêtements. J’ai même écrit une chanson à ce sujet.

- Ahsen Utku : Voilà pourquoi tu es dans ce projet avec Kardeş Türküler…
- Arto Tunçboyacıyan : Oui. Le message qu’ils [Kardeş Türküler] veulent passer à l’humanité, tout leur amour, m’ont beaucoup attiré car il n’y a pas de différence entre nous. Mais si tu es exclu, comment peux-tu éprouver un sentiment d’appartenance ?

- Ahsen Utku : Quels sont tes plans à venir pour ce projet ?
- Arto Tunçboyacıyan : Pour moi ce n’est pas un projet. En fait, ce projet nous intéresse tous [les citoyens de Turquie], car c’est quelque chose dont nous rêvons tous. Eux [Kardeş Türküler] l’ont lancé. Je ne crois pas aux hasards ; tout a un sens. C’est un début et je n’ai pas envie que ça s’arrête.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/detaylar.do?load=detay&link=179068
Traduction : G. Festa – 07.2009 – Tous droits réservés

Site d’Arto Tunçboyacıyan :
http://www.naregatsi.org/Artoistan/