mardi 7 juillet 2009

Claudia Piñeiro - Interview

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Entretien avec Claudia Piñeiro
Des liens de sang si familiers

par Hilda Cabrera

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Romancière, scénariste et dramaturge, elle vient de créer Verona au Piccolino, une œuvre qui raconte, avec un humour corrosif, une situation d’impasse familiale. « Le monde qui se cache derrière les rideaux d’une maison est généralement celui des femmes. », dit-elle.

Ce n’est qu’en étant un bon lecteur que l’on peut améliorer sa propre écriture. L’écrivaine Claudia Piñeiro considère cette pratique comme impérative, aussi ne cesse-t-elle de lire et d’écrire. Elle vient de créer Verona au théâtre El Piccolino et a en projet une autre pièce et un roman. « Lorsque j’ai participé au concours Clarín avec Las viudas de los jueves [Les veuves du jeudi], j’avais déjà bien avancé un autre livre. Pour moi, la page blanche n’est pas un problème. », précise-t-elle. Elle sait mettre à profit des périodes moins actives en rassemblant des matériaux et elle ne dédaigne pas écrire pour la télévision, grâce à laquelle « on obtient des rentrées qui permettent de vivre et s’exercer au métier ». Il y a quelques mois, elle a participé au jury du Prix du roman 2007 Alfaguarra, que présidait l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa. C’est chez cet éditeur qu’en 2005 elle a publié Las viudas de los jueves (Prix Clarín). Autre roman du genre policier, Tuya, qui fut finaliste du concours de Planeta 2003 ; elle a publié aussi des récits érotiques (El secreto de las rubias) [Le secret des blondes] et des textes pour enfants et adolescents (Un ladrón entre nosotros ; Serafín, el escritor y la bruja) [Un voleur est parmi nous ; Serafín, l’écrivain et la sorcière].
Lors du cycle 2004 « Théâtre pour l’Identité », elle a présenté Cuánto vale una heladera [Ce que vaut un réfrigérateur] et l’on peut voir actuellement à l’affiche une autre œuvre qu’elle met en scène, Un mismo árbol verde [Un même arbre vert], qui aborde la féroce répression déchaînée par l’Etat turc contre le peuple arménien entre 1915 et 1923. Elle a collaboré aux revues Emmanuelle et Satiricón et a intégré plusieurs équipes de metteurs en scène pour la télévision (Yago, pasión morena ; Cuatro amigas ; Resistiré et Tres padres solteros) [Iago, passion nègre ; Quatre amies ; Je résisterai et Trois pères célibataires].

Piñeiro trouve l’inspiration dans des sujets qui sont dans l’air du temps. Entre autres exemples, l’assassinat maquillé en suicide dans un quartier clos sur lui-même (Las viudas de los jueves). Il est probable que les milieux clos favorisent l’élaboration d’intrigues et déclenchent une catharsis. Dans Verona, elle a choisi une atmosphère de détachement réel, puisque que les sœurs de l’histoire en question décident d’abandonner la pièce où elles fêtent les 70 ans de leur mère, pour régler des questions personnelles dans les toilettes de la maison, très grandes, ressemblant à un édifice antique. La mère, Amanda, souffre d’une maladie nerveuse et elles ne trouvent pas de meilleur endroit que celui-ci pour exprimer ce qu’elles ressentent. « Un lieu de grande intimité, plus que celui habituel de la cuisine. », note Piñeiro.

- Hilda Cabrera : Il existe vraiment, comme il nous est ici donné d’entendre, un monde de femmes ?
- Claudia Piñeiro : Le monde qui se cache derrière les rideaux d’une maison est généralement celui des femmes, bien différent de celui que l’on prétend montrer à l’extérieur. Ces sœurs discutent pour savoir qui va prendre en charge leur mère malade ; ce sont des choses qui arrivent dans les familles et fréquemment dans les relations qui s’établissent entre sœurs ou frères, toujours très primaires.

- Hilda Cabrera : Dans quel sens ?
- Claudia Piñeiro : Parce qu’elles font partie d’un apprentissage que nous développons ensuite face à des étrangers. Parfois on se surprend à parler avec nos propres frères comme lorsque nous étions enfants. Comme si nous menions ces combats toute la vie, telles des marques sur le corps.

- Hilda Cabrera : Et que se passe-t-il, quand se produit une rupture ?
- Claudia Piñeiro : Dans une famille comme celle que nous montrons dans Verona, on peut tout dire sans crainte qu’il y ait une rupture.

- Hilda Cabrera : A quoi est due votre prédilection pour raconter des histoires sur la sensibilité des femmes ? Dans votre précédente mise en scène, celle d’Un mismo árbol verde, les personnages qui racontent des événements du passé et du présent étaient une mère et sa fille…
- Claudia Piñeiro : Dans le roman Las viudas de los jueves, apparaissent des personnages masculins, mais il est certain que ceux qui comptent sont des femmes. Dans Un mismo árbol verde, c’était voulu. Ça m’intéressait que ces massacres d’Arméniens soient racontés par des femmes, elles qui précisément vivent dans une société machiste. Une société dans laquelle c’est aussi les grands-mères qui racontaient les histoires du passé. J’avais aussi l’impression que la lutte pour la survie venait du côté de la femme et de sa capacité à sortir de situations extrêmes.

- Hilda Cabrera : Il est indispensable d’être ou de se sentir acculé pour créer une catharsis ?
- Claudia Piñeiro : Quelqu’un qui se trouve dans une situation d’enfermement et qui a conscience de ne pouvoir s’échapper, sait néanmoins qu’il ne pourra éviter le conflit. Et c’est ce qui arrive aux personnages de Verona. En réalité, dans cette œuvre, ce qui m’est apparu en premier n’était pas ce conflit, mais l’image de sœurs dans les toilettes de la maison. Puis s’est présentée une autre image, celle de la mère malade, et par la suite a surgi le débat pour savoir qui la prend en charge.

- Hilda Cabrera : L’image est toujours source d’inspiration ?
- Claudia Piñeiro : J’ai d’abord travaillé comme comptable, et puis un jour je me suis décidée et j’ai tout quitté pour écrire. J’ai commencé par la littérature, j’ai eu des professeurs et je me suis formée en tant que scénariste avec María Inés Andrés. C’est ce qui m’a donné quelques idées sur la représentation scénique. Puis, quand j’ai commencé à étudier avec Mauricio Kartun, j’ai compris alors que le plus important était l’image dans l’écriture. Pour Un mismo árbol verde, il fallait qu’il y ait beaucoup d’images. C’était une histoire difficile à raconter, car c’est dur d’aborder le génocide, que ce soit celui des Arméniens, des Juifs ou d’autres peuples. On ne peut s’empêcher de penser à ce qu’a écrit Theodor Adorno et à la question qu’il pose : comment écrire de la poésie après Auschwitz ? Je dirai que oui, qu’on peut écrire, mais pas comme avant. Parfois, en voulant éviter d’être impertinents, nous finissons par éluder ces sujets et je pense que ce n’est pas une bonne chose, qu’il est préférable de les traiter et d’en parler, même si nous nous trompons.

- Hilda Cabrera : Que vous apporte l’écriture scénique ?
- Claudia Piñeiro : Le théâtre me sort de la solitude, parce que c’est un travail qui se fait en groupe et qu’en outre je peux achever plus rapidement. Un roman me demande deux ou trois ans d’écriture et je dois me forcer pour sortir de moi-même. Le théâtre m’expose sans intermédiaires. Quelque part, j’associe les premières à des accouchements. J’ai trois fils et mon gynécologue me dit que nous, les femmes, nous développons une amnésie post-partum, car nous oublions rapidement la douleur et après quelques mois nous pensons à avoir un autre fils. A la première de Verona, je me disais en moi-même qu’il doit y avoir une amnésie post-début, parce que je souffre énormément de cette exposition et néanmoins je désire écrire d’autres œuvres. Ça n’arrive pas avec les livres, car si l’un marche bien, je reçois des éloges, et s’il ne marche pas, je souffre, mais toute seule, à la maison, ou j’assume entre amis. Je ne le sais pas non plus tout de suite, mais après des jours ou des mois, par les commentaires de presse. Au théâtre, en revanche, on sait tout de suite comment réagit le public. C’est une expérience très forte, unique.

[NdT : Entretien réalisé en avril 2007.]

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Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/espectaculos/10-6036-2007-04-15.html
Traduction de l’espagnol : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.