samedi 11 juillet 2009

David Davidian

© eafjd.eu


Réparations territoriales : stabilités et dynamiques

par David Davidian

The Armenian Weekly, 29.06.2009



Pour beaucoup de gens, il ne peut y avoir de changement politique sans recourir à la violence, au pouvoir ou à la force. Ce qui conduit nombre d’entre eux à se désengager mentalement et politiquement d’une implication active dans le processus politique ou démocratique. Après tout, que peut-on attendre d’un individu ou d’un groupe ? Un tel point de vue suppose une situation géopolitique constamment stable.

En réalité, si l’on regarde une carte du monde sur un siècle seulement, l’on découvre de profonds changements, certains opérés par la force et d’autres par la négociation. Beaucoup de ces changements, tels que les modifications de frontières et la création d’Etats nouveaux, se sont produits à des époques de géopolitique dynamique, que ce soit des guerres ou autres événements déstabilisateurs comme la désintégration de l’Union Soviétique.

L’extermination des Juifs d’Europe et des Arméniens ne pouvait avoir lieu qu’en des temps de changements dynamiques dramatiques. Le combat pour le Nagorno-Karabagh ne pouvait advenir que lors du chaos de la fin des années 1980 et du début des années 1990 – pas aujourd’hui. La création d’Israël ne pourrait arriver aujourd’hui, mais fut possible lorsqu’elle se produisit, concluant un long processus de prévoyance et de demandes.

Même si cela peut sembler évident pour certains, ce qui ne l’est pas est l’énergie déployée pour préparer (ou même exacerber) les conditions d’une époque de changement dynamique. Les caractéristiques du changement dynamique sont trop souvent plaquées par erreur sur une situation stable, d’où une impasse. Ce dernier cas conduit à une autosatisfaction politique.

Il y a une génération, lorsque l’éternel sujet des réparations quant au génocide turc des Arméniens était débattu dans les milieux arméniens ou dans un cadre universitaire, des dynamiques, telles qu’interroger ce qui constitue des frontières historiques ou débattre de l’applicabilité du traité de Sèvres, étaient fréquentes.

Ce traité fut négocié entre l’empire ottoman et les Alliés à la fin de la Première Guerre mondiale. Il accorda finalement à l’Arménie quelque 110 000 km2 de terre (contrairement à l’actuelle République d’Arménie et ses 30 000 km2 environ), sur la base de démarcations opérées par le président des Etats-Unis, Woodrow Wilson. Or ce traité ne fut jamais adopté et fut remplacé par celui de Lausanne, moins favorable.

Alors que le traité de Sèvres constitue un repère important pour tout accord sur des réparations territoriales, fonder aujourd’hui les efforts de réparation sur ce document impliquerait de renégocier la fin de la Première Guerre mondiale entre « L’Empire britannique, la France, l’Italie et le Japon, ces Puissances décrites dans le présent traité comme principales Puissances alliées ; l’Arménie, la Belgique, la Grèce, le Hedjaz, la Pologne, le Portugal, la Roumanie, l’Etat serbo-croate-slovène et la Tchécoslovaquie, ces Puissances constituant, avec les Puissances principales mentionnées plus haut, les Puissances Alliées, d’une part ; et la Turquie, d’autre part […] » (voir http://wwi.lib.byu.edu/index.php/Peace_Treaty_of_Sèvres).

Les chances de relégitimer ce traité sont ainsi concrètement proches de zéro, en dépit du fait qu’il s’agissait d’un juste règlement à de nombreux problèmes qui continuent de nous hanter aujourd’hui, y compris la guerre en Irak.

Il y a une génération, on pouvait entendre les Arméniens dire : « Je ne veux pas de la maison de ma grand-mère à Kharpert ! » ou « Comment allons-nous obliger les Turcs à des réparations ? » Réponses qui n’ont rien de surprenant, si l’on considère qu’elles reposaient sur le caractère illusoire d’imposer une dynamique sur un environnement géopolitique stable et d’en tirer des conclusions.

L’enjeu n’est pas telle maison familiale à Kharpert. Mais la capacité des Arméniens à prospérer sur un territoire arménien qui fut pris aux Arméniens au moyen d’un génocide et de l’expropriation de leurs terres et de leurs biens. La capacité de l’Arménie à vivre, prospérer et déterminer son propre avenir, voilà ce que demandent les Arméniens.

L’Arménie actuelle n’est pas l’aboutissement d’un processus naturel d’évolution, mais un réceptacle géopolitique pour les survivants de ce génocide. Telle est la situation actuelle. Une situation actuelle qui ne peut être traitée qu’au moyen des réalités actuelles. L’hypothèse selon laquelle 80 000 autres km2 seront accordés aux Arméniens en vertu simplement de leur juste cause n’est plus. De fait, les causes justes ne manquent pas.

Des réparations territoriales, dans le cadre d’un accord global entre la Turquie et l’Arménie, incluraient un territoire situé entre l’Arménie et la Mer Noire, placé sous souveraineté arménienne. L’Arménie pourrait alors bâtir une économie non sujette aux caprices et au chantage de ses voisins. Tout territoire accordé à l’Arménie devrait aussi inclure à juste titre ses habitants. Cette population autochtone se verrait attribuer la citoyenneté arménienne. Quant aux Arméniens, il s’agirait d’accepter le concept de citoyens arméniens multi-ethniques, avant même toute réparation territoriale.

Une évolution vers une demande de ce genre n’aura lieu que si l’intérêt essentiel de l’Etat turc sera d’accorder des réparations, au lieu de nier le génocide. En clair, l’intérêt immédiat de la Turquie est que les exigences arméniennes dégénèrent en excuses anodines. En outre, l’Arménie n’a pas l’intention de faire la guerre à la Turquie au nom de réparations territoriales. Telle est la condition stable.

Néanmoins, toute issue positive à une situation géopolitique dynamique en développement suppose une demande raisonnable – à savoir, une demande claire – de la part des Arméniens. En l’absence d’une telle demande, les chances d’un échec sont quasiment certaines. S’agissant d’une demande raisonnable, voir http://www.regionalkinetics.com.

Décrire des scénarios dynamiques dépasserait le cadre de cet article. Néanmoins, considérons la dynamique simpliste suivante : l’Irak se désintègre en régions administratives sunnites, chiites et en un Kurdistan. Or tout Kurdistan sera considéré comme une menace existentielle par l’Etat turc (notons qu’une situation de stabilité évolue rarement vers une situation dynamique en l’absence d’intérêts externes facteurs d’événements). La Turquie continue de réprimer durement sa population kurde. Israël, ayant des intérêts stratégiques dans un Kurdistan émergent, se retrouve en désaccord avec la Turquie et décide que le Kurdistan est plus important qu’une Turquie en situation de faiblesse et use de son influence contre les intérêts de la Turquie. La Syrie est en désaccord avec la Turquie car sa population kurde se radicalise. En conséquence, la Syrie demande la restitution de la province d’Alexandrette (accordée à la Turquie par les Français en 1938 pour acheter sa non entrée dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne – autre événement qui ne pourrait pas se produire aujourd’hui). En contrepartie, Israël soutient cela, tandis que la Syrie renonce au Golan.

L’Azerbaïdjan profite de cette instabilité régionale et commence à émettre des prétentions sur les régions du nord de l’Iran, peuplées d’Azerbaïdjanais, mais se garde encore d’attaquer le Karabagh car la Russie tente d’influencer les événements en Géorgie en tant que forces centrifuges pour démembrer la Géorgie. Les Arméniens ont déjà clairement demandé une bande de terre entre leur pays et la Mer Noire. La Russie soutient les demandes des Arméniens en se servant d’eux pour étrangler ensuite la Géorgie. L’Iran, ainsi que le Kurdistan, voit dans tout cela une route commerciale vers la Mer Noire. La Turquie est médusée à l’idée de perdre toutes ses régions orientales et décide qu’il vaut mieux céder aux demandes de réparation territoriale des Arméniens et avoir une frontière avec l’Arménie, plutôt que d’avoir un seul Kurdistan à l’Est.

Si cela est un scénario simpliste, qui en 1910 aurait pensé que moins de cinq ans après, la moitié de la population arménienne dans le monde serait massacrée et que les survivants seraient réduits à une multitude affamée ? Qui en 1985 aurait pensé qu’en moins de dix ans le traitement agressif des Arméniens au Nagorno-Karabagh par les Azerbaïdjanais prendrait fin ?

On ne tire aucun profit du changement sans participation à son processus.


David Davidian dirige le Département américain de Cinétiques Régionales. En 2005, il a produit un documentaire sur le génocide, consultable sur :
http://www.regionalkinetics.com/documentary.html.

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Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/06/29/land-reparation-statics-and-dynamics/
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.