mercredi 15 juillet 2009

David Kherdian


La Génération Perdue : la poésie de David Kherdian

par Hovig Tchalian

www.criticsforum.org


David Kherdian, poète, romancier et essayiste américain, d’origine arménienne, écrit depuis plusieurs années. Son nouveau recueil de poèmes, intitulé Letters to My Father (2005), vient de paraître (1).

Kherdian n’est guère coutumier du fait, exerçant depuis de nombreuses années une profession censée peu soutenir ses auteurs et n’ayant guère édité de poésie en langue anglaise dans la diaspora arménienne, ces dernières années.

Au meilleur de son art, Kherdian écrit une poésie mélancolique et parfois nostalgique, exprimant des idées simples à l’aide d’un style et d’un ton directs. Le tout premier poème de ce nouveau recueil illustre cette sorte d’élégance discrète. Kherdian (que, pour simplifier les choses, nous supposerons être le locuteur) décrit un fait de guerre que lui raconte son père :

They are in the river
he and his buddy

swimming with two
loaves of bread

in upraised hands
trying to keep them dry.
_____

Ils sont dans la rivière
lui et son pote

nageant avec deux
miches de pain

dans leurs mains levées
essayant de les garder au sec.

Le style compact, laconique, du poète se prête bien à la sensation décrite – un moment symbolique à la fois triste et étrange, dans lequel deux soldats portent précautionneusement la source de leur survie au-dessus de leur tête, tout en progressant dans la rivière. (Combien semblable – et pourtant combien différente – serait cette scène si les deux hommes étaient de pauvres villageois africains portant un panier empli de blé à travers la rivière, celle qu’ils ont traversée un millier de fois, entourés de leurs proches, au lieu de cet endroit étrange et inhabituel.)

Le poème (et le recueil dans son ensemble) communique bien ce sentiment d’éloignement et de nostalgie, qui fait tant partie de l’expérience du soldat, comme de l’immigré. La simplicité du langage se charge ainsi d’un grand poids d’émotion et de vécu. Et lorsque le langage dérape, il ramène d’autant plus l’équilibre vers le banal et le sentimental à l’aide des mots qui précèdent immédiatement ceux cités plus haut :

He is telling the tale
to me, his son

who wonders too
where he belongs.
_____

Il me raconte cette histoire
à moi, son fils

qui se demande aussi
d’où il vient.

Ce qui élève le poème, presque à son insu, au-dessus de la banalité, est l’image centrale de ces premiers vers, l’eau charriée par la force de la rivière que traversent ces hommes, à nouveau par l’entremise du père :

He does not
explain

he does not finish
the story

but looks at me
in wonder

and I no longer see
what he sees

moving water grown still
under moonlight
_____

Il n’explique
pas

il n’achève
pas l’histoire

mais me regarde
admiratif

et je ne vois plus
ce qu’il voit

flot mouvant devenu immobile
par une nuit de lune

Le poème s’achève à propos, les flots rapides de la rivière devenus silencieux et le père du poète refusant d’expliquer ou de poursuivre le récit, les vers eux-mêmes ramenant la page au moment présent. (Le poète omet délibérément la chute finale.)

L’étrange simplicité de ces derniers vers communique un sentiment d’inconnu et d’éloignement exprimé des plus habilement dans les premiers vers du locuteur, lorsqu’il se demande « d’où il vient… » L’instant parle de lui-même, père et fils étant étrangers à eux-mêmes et entre eux, égarés dans des histoires générationnelles et personnelles qu’aucun d’eux ne peut exprimer pleinement.

L’image de l’eau apparaît à plusieurs reprises dans le recueil, ajoutant pratiquement chaque fois une profondeur et une dimension à ce qui, sinon, eût pu constituer un recueil trop banal de poèmes, un recueil trop personnel – un comble – entre un père et son fils. Dans un autre poème (« Nine »), le locuteur observe son père qui nage sans l’océan :

I stood on the beach with
mother – or alone –
and watched you, strangely suited,
making even the water you stood in
seem foreign, forlorn.
_____

Je suis sur la plage avec
ma mère – ou seul –
et je te regarde, vêtu bizarrement,
rendant même l’eau dans laquelle tu te trouves
étrangère, à l'abandon.

La distance générationnelle entre père et fils est amplifiée à nouveau par l’image de l’eau présente, ici l’océan qui sépare le continent où habite le père de celui qu’il a quitté des années plus tôt.

Dans un autre poème (« Forty-Three »), le fils se demande si son père a franchi un pont que son fils traverse tout le temps, le vide entre ce pont et l’eau suggérant un passé maintenant perdu :

… Your past
life, my life ungained as yet.
My life, your nightmare,
and the shadows that moved
in the mesh between.
_____

… Ta vie
passée, ma vie encore imparfaite.
Ma vie, ton cauchemar,
et les ombres qui s’agitent
entre les mailles.

Si dans l’ensemble Letters to My Father franchit trop souvent la frontière ténue séparant le style du sentiment, c’est dans des moments tels que celui-ci qu’il trouve sa parole, l’exprimant sincèrement et sans affectation. Ce recueil n’est pas la meilleure œuvre de Kherdian. Mais il représente le tout dernier épisode d’une longue et prospère entreprise dont d’autres écrivains et poètes s’honoreraient de poursuivre l’histoire.


Hovig Tchalian est titulaire d’un PhD de littérature anglaise de l’université de Los Angeles (UCLA). Il a édité plusieurs revues et publie aussi des articles dont il est l’auteur.

Contact : comments@criticsforum.org. Cet article et ceux de cette collection sont accessibles en ligne sur http://www.criticsforum.org. Pour s’abonner à l’édition hebdomadaire de nouveaux articles : http://www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions relatives à l’art et à la culture arménienne en diaspora.

(1) NdT : Etude parue en novembre 2005. David Kherdian a publié en 2007 l’anthologie Forgotten Bread : First-Generation Armenian American Writers (éditions Heyday Books, 479 p.), dont nous avons publié la recension par Christopher Atamian (06.05.09).
Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1137399070.pdf
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.

David Kherdian : Letters to My Father : Poems. Riverwood Books, 2005, 104 p.
ISBN : 7981883991784

Site de David Kherdian : www.davidkherdian.com