lundi 6 juillet 2009

Pédagogie et production culturelle : enseigner l'arménien en diaspora


Pédagogie et production culturelle :
l’enseignement de la langue arménienne dans la diaspora

par Talar Chahinian

(The Armenian Reporter, 07.02.2009)


Chaque automne, le Directoire des écoles arméniennes de la Prélature organise une journée de formation professionnelle pour les enseignants qui travaillent dans les écoles privées arméniennes de Californie, y compris celles qui ne sont pas affiliées à la Prélature. Cette année, j’ai eu l’opportunité de participer à ce séminaire d’une journée, dirigeant l’un des ateliers conçus afin de traiter de questions de méthodologie et de programmes pour les départements de langue et littérature arménienne de ces écoles.
Bien que je travaillais principalement avec des enseignants du premier cycle du secondaire, des entretiens ultérieurs avec d’autres animateurs d’ateliers ont révélé que les préoccupations et les stratégies débattues par mon groupe étaient partagées par les enseignants arméniens de tous les niveaux, allant de la maternelle à la fin du secondaire. Ce qui ressortit apparemment de ces ateliers fut un besoin urgent de changer fondamentalement la façon dont la langue arménienne est actuellement enseignée dans les écoles arméniennes ; en particulier, l’enseigner en tant que langue seconde plutôt que comme langue première ou « langue maternelle » des élèves.
L’enseignement de la langue arménienne dans les communautés de la diaspora à l’Ouest a toujours été une gageure, difficile. La création d’écoles arméniennes dans l’ensemble urbain de Los Angeles, qui suivit immédiatement la première vague d’immigration des Arméniens depuis le Moyen-Orient dans les années 1960, inaugura une brève période de renaissance et de promesses pour l’avenir de la langue arménienne à l’Ouest. Or, ces vingt dernières années, un déclin progressif semble être advenu, tacitement reconnu par l’ensemble de la communauté et pourtant négligé comme priorité essentielle, lorsqu’il s’agit de prendre des mesures.
Le temps est peut-être venu de poser la question de la valeur de la langue arménienne en relation avec d’autres marqueurs d’identité pour les Arméniens vivant hors de l’Arménie. Que signifie assurer la préservation et la pérennité de la langue arménienne dans la diaspora ? Mon humble réponse est la suivante : tout. Si nous considérons la langue comme un système de signes par lequel nous construisons du sens et parvenons à comprendre et exprimer notre sentiment d’être, alors la langue est à la fois un outil pour forger l’identité, la psychologie et la façon de vivre collectives d’un groupe ; et sa représentation au sein d’une culture, et en tant que telle. La langue est au cœur de la production culturelle des communautés en diaspora.
Lorsque nous réfléchissons au danger d’extinction qui tenaille la langue arménienne dans les communautés de la diaspora, point n’est besoin d’aller bien loin pour en trouver la cause : la grande dispersion des Arméniens, qui suivit le génocide de 1915, a contraint la langue arménienne à s’exiler et à une possible extinction, et la langue concernée est la forme linguistique de l’arménien occidental, car la forme orientale dispose d’un territoire dans la république d’Arménie.
Or les préoccupations au sujet de la pérennité de la langue arménienne moderne et le débat sur son développement précédaient la catastrophe de 1915. En 1911, l’éminent poète et intellectuel Daniel Varoujan publia un article intitulé « La question de la langue arménienne » dans l’hebdomadaire Azadamard, à Constantinople. Ecrit en réponse à des questions soulevées par le journal et ses lecteurs, l’article souligne le développement des formes occidentale et orientale de la langue arménienne durant la période de modernisation, évoque les inquiétudes quant à l’intrusion du français en arménien occidental et du russe en arménien oriental, critique la mise à distance de l’arménien occidental (alors appelé « arménien turc ») par rapport à la nature stylistique et dialectique de l’arménien des provinces, et célèbre la diversité des deux formes linguistiques. Cet article est une manifestation contre les appels en vue d’assimiler les deux formes au nom d’un arménien standard unifié.
Dans son argumentation contre la fusion forcée de l’arménien occidental et oriental, Varoujan écrit : « Laissons un instant de côté les trois obstacles majeurs à une telle assimilation à savoir le peuple, le passé littéraire et les profondes différences qui existent entre les deux langues, et jetons les formes orientale et occidentale dans un seul creuset. Que va-t-il s’ensuivre ? Un conglomérat amorphe, un pot-pourri linguistique, un composé alchimique, dont on peut être sûr de ne pas retirer d’or. »
Le « conglomérat amorphe » que Varoujan imagine résulter de la fusion des formes occidentale et orientale est précisément ce qui hante bien des salles de classe de langue arménienne, au dire des enseignants présents à ces ateliers. En tant que communauté arménienne composée de « diasporas secondes », l’ensemble urbain de Los Angeles a accueilli des immigrés issus des « diasporas premières » comme l’Iran, la Syrie, l’Irak et le Liban, mais aussi des immigrés venus de l’actuelle république d’Arménie. Résultat, Los Angeles est devenu un espace expérimental pour le mélange des formes occidentale et orientale de la langue, compliqué en outre par les variantes dialectales de chaque forme.
A cause de cette orientation, la génération la plus jeune finit par produire une forme hybride, sans précédent, de la langue, qui défie tout sens de modèle, d’ordre ou d’identification des normes existantes. Par conséquent, il devient difficile pour les enseignants d’introduire et d’exiger la pratique d’une forme au détriment de l’autre. Comme la majorité des écoles arméniennes en Californie n’enseignent que l’arménien occidental, la nécessité d’élargir les programmes pour inclure un enseignement en arménien oriental semble être de première importance.
Pourtant, le fait de permettre à des élèves de pratiquer la langue arménienne en accord avec leur milieu linguistique personnel et culturel ne résout qu’en partie un problème plus large. Outre les difficultés causées par les différences de forme, les enseignants présents lors de cet atelier de formation se sont inquiétés du fait que la langue arménienne puisse perdre son combat contre l’anglais et, plus largement, contre la domination de la culture unilingue qui nous entoure. Les enseignants se préoccupent en particulier de l’inégalité palpable entre les programmes d’arménien et d’anglais, commentant les manuels, les ressources pédagogiques, ainsi que les perspectives d’études.
A cet égard, ils ont souligné combien les élèves considèrent l’étude de la langue arménienne comme obligatoire et vaine – autrement dit, dénuée de toute utilité. A leurs yeux, la langue non utilisée dans les loisirs (entendons : les vacances) se limite à la salle de classe, ce qui la rend archaïque, désespérément déconnectée d’un usage quotidien. Evoluant dans le monde numérique des ordinateurs, d’internet et des jeux vidéo, tout en interagissant avec des représentations populaires de la culture américaine à la télévision, dans les films et dans la musique, ils perçoivent de plus en plus l’arménien comme figé dans une vitrine, bloqué quelque part à la fin du 19ème siècle.
Résultat, un sentiment que la langue arménienne (et, par voie de conséquence, la culture arménienne) manque de dynamisme - ce qui, bien que théoriquement faux, n’est pas sans vérité dans leur réalité quotidienne. Les enseignants présents à ce séminaire ressentent, à la quasi unanimité, que la seule solution au dilemme d’enseigner la langue arménienne réside dans le fait de contrer cette perception faussée. Parvenir à un tel changement de perception requiert que l’on change fondamentalement l’approche de l’enseignement de la langue arménienne ; ce qui exige, autrement dit, une mutation du modèle de la langue première vers celui de la langue seconde. Les enseignants ont débattu de plusieurs stratégies à court et long terme, s’inspirant de méthodologies en langue seconde utilisées par de nombreuses institutions publiques. Alors que les propositions à court terme – centrées principalement sur des exercices en classe valorisant l’expression orale – semblaient faisables, compte tenu des contraintes budgétaires des écoles et du temps limité alloué à l’enseignement de la langue et de la littérature arméniennes, celles à long terme – traitant plus largement de méthodologie – semblent requérir un changement dans les priorités de la communauté.
Dans le cadre de cette deuxième stratégie, plus axée sur le long terme, le projet serait d’inclure la formation de nouveaux enseignants, le recyclage des enseignants actuels, la création de laboratoires de langue dans chaque école et la publication de nouveaux manuels, complétés par des médias en ligne. Tout en faisant ces suggestions, les enseignants savent que, même si ces idées seront accueillies comme novatrices par les instances administratives, elles rencontreront aussi des hésitations, voire une négligence, suite aux difficultés budgétaires.
Le retranchement de la communauté dans son propre héritage culturel constitue un obstacle potentiel encore plus grand que le recyclage des enseignants. Le financement des institutions d’enseignement privées relève habituellement de la communauté – partant, d’une culture – qui soutient les efforts de ces institutions. Ainsi, changer le point de vue des élèves vis-à-vis de la langue arménienne exige de changer les perspectives et les priorités de la communauté au sens large et de la culture où elle évolue. Dans un article intitulé « L’arménien surréel : la langue dans le processus d’élaboration communautaire » et paru en 1996 dans la revue d’études arméniennes Bazmavep, Ishkhan Jinbashian étudie le statut de la langue arménienne à Los Angeles, affirmant : « Il est étonnant de découvrir combien les Arméniens, qui possèdent un immense trésor culturel, ont négligé, durant des décennies, la langue arménienne dans la diaspora, langue qui constitue leur outil d’expression le plus saillant. »
Plus de dix ans après, l’on ne peut qu’exprimer un même étonnement. Dans son analyse, Jinbashian attribue cette négligence de la communauté à l’idéologie nationaliste de ce qu’il nomme le « paradis différé », l’idée d’un retour éventuel en Arménie anatolienne, qui a inscrit dans le marbre la préservation, plutôt que le développement, de la langue et de la culture. A cet égard, les choses changent. Bien que des vestiges de cette idéologie soient toujours présents et actifs dans l’enseignement de la langue arménienne, la république d’Arménie en développement s’inscrit désormais dans l’imaginaire culturel arménien, mettant à l’épreuve le mythe du retour en Arménie occidentale et lui substituant l’Etat moderne de l’Arménie.
Avec la république d’Arménie pour toile de fond, l’arménien, et de facto l’arménien oriental, comme langue officielle – en réalité, sa forme officielle d’expression linguistique et culturelle – ce qui continue d’être menacé, maintenant peut-être plus que jamais, c’est la forme occidentale. Tout espoir de la sauver ou, d’une manière plus réaliste, prolonger sa survie relève de la capacité de la diaspora. Mais où cette forme linguistique est-elle destinée à vivre et à être cultivée si ce n’est en littérature ? Et si tel est le cas, qui est censé écrire et lire cette littérature sinon la génération d’élèves dont parlent les enseignants présents lors de ce séminaire ? Si nous voulons nous assurer que les générations futures disposent de moyens appropriés pour leur expression culturelle, leur expression culturelle arménienne, il nous faut changer drastiquement des pratiques institutionnelles qui optent pour des solutions de rafistolage, s’agissant de la langue et de la culture arménienne, en changeant les priorités que leur dictent les communautés.


Talar Chahinian est assistante au Département de Littérature Comparée à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), où elle a récemment soutenu sa thèse de doctorat. Pour la contacter, ainsi que tout autre contributeur au Critic’s Forum : comments@criticsforum.org. Cet article, de même que tous les autres publiés dans cette rubrique, sont accessibles en ligne à : criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire des articles nouvellement parus, cliquer sur criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe qui s’est formé afin de débattre de questions relatives à l’art et à la culture arménienne dans la diaspora.

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Source : The Armenian Reporter, 07.02.2009
Repris de : http://www.criticsforum.org/pdf/1234545333.pdf
Traduction : Georges Festa - 07.2009 - Tous droits réservés.

Sur ce débat, voir la récente étude éclairante de Denis Donikian, "Diaspora, foi et entropie (3)", in Ecrittératures : http://denisdonikian.wordpress.com/2009/06/27/diaspora-foi-et-entropie-3/