lundi 20 juillet 2009

Francis Bacon

Francis Bacon, Crucifixion – 3 (1962)
© WebMuseum


Au bord du précipice : visions d’athéisme à Londres

par Tina Beattie

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[L’indulgente et superficielle impiété des nouveaux athées est singulièrement mise en relief par la réalité représentée dans l’œuvre viscérale du peintre Francis Bacon, explique Tina Beattie.]


« Il s’agit simplement de marcher au bord du précipice. »
Francis Bacon


Une campagne publicitaire visant à diffuser un message athée, apposée sur une soixantaine de bus rouges londoniens, à partir de janvier 2009, laisse entendre que, s’il existe une divinité, elle a un sens plutôt mauvais de l’humour. Sur cette publicité, qui est soutenue par des donateurs tels que la British Humanist Association et Richard Dawkins, on peut lire : « Il n’existe probablement pas de Dieu. Alors arrêtez de vous inquiéter et profitez de la vie. » L’idée pouvait davantage toucher les cordes sensibles avant les convulsions financières mondiales, où, y compris dans les mentalités populaires, l’on tolérait complaisamment les extravagances d’une économie de consommation alimentée par le crédit sans limites, qu’à une époque où les gens sont très inquiets pour leur simple sécurité monétaire. Après tout, c’est dans de telles périodes que la recherche de foi et de sens transcendant s’épanouissent souvent, tandis que les avantages faciles d’une société dont le seul but est de « jouir » commencent à devenir trompeurs.

Quoi qu’il en soit, rien d’original ou de provocateur dans ce banal slogan agnostique. C’est le credo de nos sociétés occidentales de consommation depuis les années 1960. Un Dieu « probablement » inexistant, banni de la place publique et confiné dans des églises de plus en plus vides, fréquentées par quelques âmes pieuses bercées d’illusions, laissant une large part de la société faire la fête (et de l’argent) avec un sentiment glorieux de s’être libérée des effets répressifs de la religion.
Car les adeptes d’une divinité nouvelle et plus cruelle ont bâti leurs temples au sein de cette société. La ferveur de leur culte nous est familière : une horde d’hommes surexcités, gesticulants (comme la plupart des religions, celle-ci est dominée par les hommes), vociférant leurs prières et leurs demandes devant de grandes icônes rutilantes au-dessus d’eux, confiant leur foi aux caprices aléatoires et imprévisibles des dieux, offrant des sacrifices humains si nécessaire et créant un culte du secret si dense que la plupart d’entre nous n’avons pas vu jusqu’où ils iraient, leur credo s’insinuant dans tant d’institutions – gouvernements et processus politiques, entreprises, écoles et universités, magasins, jusqu’au sein des foyers et des familles.

Quel est le nom de ce Dieu tout puissant, contrôlant tout ? Jadis, il eût pu s’appeler Memnon, mais il est plus connu aujourd’hui sous le nom de Marché et ses adeptes (ce Dieu est très certainement masculin) s’appellent chefs de direction, gestionnaires de fonds alternatifs, oligarques et traders. Le Marché dicte, répond, demande, souffre même (il n’est pas rare d’entendre les commentateurs recourir à des expressions telles que les marchés ont « subi une dure semaine ») ; tandis que ses serviteurs et adorateurs – politiciens, banquiers, mais aussi contribuables – obéissent à ses ordres.

La force de ce Dieu pourrait faire d’un « Le Marché n’existe probablement pas » un slogan plus accrocheur sur les bus de Londres. Mais si quelqu’un dans cette ville désire savoir ce qu’il en serait si Dieu n’existe pas, qu’il emprunte un de ces bus pour aller voir à la Tate Britain l’exposition Francis Bacon. Pour cet artiste, cette « probabilité » n’existe guère : Dieu a été détruit par les horreurs nihilistes du comportement de l’homme au 20ème siècle, et l’artiste – reconnaissant peut-être que les gens préfèrent si souvent la route fuyante des illusions consolatrices – se sent obligé d’exprimer le véritable visage d’un monde sans Dieu.

Exhiber un monde intérieur

Francis Bacon eut un père catholique autoritaire qui le chassa du foyer familial, lorsqu’il découvrit son fils adolescent porter les vêtements de sa mère. Les vestiges de ce catholicisme refusé jonchent l’art de Bacon, à la façon de tous ces débris délavés par cette « mélancolie, [ce] long hurlement intérieur » de l’océan de foi d’un Matthew Arnold. Parmi les nombreuses sources d’inspiration de Bacon, le retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, bien qu’il retourne la vision de Grünewald, forçant notre regard à dépasser son message de rédemption et d’apaisement, à nous confronter avec cette chair mutilée que nous sommes : des bêtes sauvages et rendues sauvages dans un monde sans Dieu.

Grünewald concevait la représentation du supplice du Christ crucifié comme un symbole d’espoir pour les patients moribonds qui s’agenouillaient devant lui, dans la chapelle de l’hôpital du monastère de Saint-Antoine à Issenheim ; or les corps crucifiés et monstrueux de Bacon ont une intention opposée, celle de détruire le moindre trace de foi en une divinité bienveillante, une humanité rationnelle ou susceptible de rédemption ou en des lendemains meilleurs. Ce que l’artiste expliqua un jour : « Je pense que l’homme réalise maintenant qu’il est un accident, un être totalement futile, qu’il lui faut jouer sa partie sans raison aucune. »

Les oeuvres de Bacon, des années 1940 au milieu des années 1960, révèlent les sommets de son génie, à la fois terrifiant et inépuisable. La vie se reflète dans l’art – ce paysage génocidaire dont l’histoire du 20ème siècle regorge, vomi dans des toiles où peinture et image, forme et matière se coagulent dans les viscosités viscérales du désespoir. Dans Head II (1949), une forme bestiale suinte de la peinture, épaisse et grossière à la façon d’une peau d’éléphant – remporte-t-elle ou perd-elle sa lutte pour prendre forme contre la boue asphyxiante de la matière première ? Qu’importe, si Dieu est mort ? Une série d’illustrations du début des années 1950, inspirées par le pape Innocent X de Vélasquez, hurlant, pris au piège d’un abîme dissolvant et envahissant. Donnant à voir qui pourraient être les papes, si Dieu n’existe pas.

Puis, les peintures intitulées Man in Blue, datant elles aussi du début des années 1950. Par un hasard étonnant, cette exposition survient à Londres maintenant, le regard tourmenté de Bacon observant, à travers le vernis et le regard de la City, les créatures sans visage prises au piège de sa bureaucratie et de ses institutions. Cette peinture de 1955 d’un chimpanzé fait écho à la bestialité de ses hommes d’affaires en complet veston. Nous sommes tous des animaux : dans ce combat darwinien, certains se dissolvent en chair et en non-êtres, avant même d’être formés, tandis que d’autres parviennent à devenir des bêtes plus féroces et à emporter le morceau, pour un temps. Mais Dieu n’existe pas, alors où est le problème ? La vie c’est de la merde, puis nous mourons.

Voilà à quoi ressemble l’athéisme pour ceux qui ont des yeux pour voir. Voilà ce que l’on ressent, souffrir sans espoir, avoir le courage et la vérité de vivre en fonction d’une vision du désespoir darwinien quant à la condition humaine. A l’instar du maître de Grünewald, Bacon cherche à tirer profit du lien entre le corps humain qui souffre et sa représentation artistique, en dissolvant l’espace de médiation qui les sépare. Il a déclaré un jour qu’il voulait que son art en appelle directement au système nerveux, contournant le processus d’interprétation et la quête de sens. Dans le retable d’Issenheim, la fusion du corps et de l’art devient le signe d’un espoir d’incarnation, d’une rédemption de la chair à travers le Verbe incarné. Chez Bacon, dans ses œuvres répétées de crucifixion, cela devient le signe d’une barbarie perverse et futile, d’un sens dévoré par une chair qui consomme tout.

Un geste de défi

Or, paradoxalement, la force de tout grand art – quelque nihiliste que puisse être son message – dépend de l’aptitude humaine à la transcendance. Certains penseurs agnostiques comme Peter Fuller et George Steiner affirment que seul ce que Fuller nomme « un pari sur la transcendance » rend possible le grand art. Dans son obsession à représenter, créer des images qui transcendent l’emprise de l’âme animale afin d’explorer un sens partagé et une vision commune, Bacon contredit en fait le message qu’il communique. Combien même il résisterait à toute tentative de trouver un sens à son art, son existence même dépend du fait que les humains sont une espèce élaborant du sens – des animaux créateurs dotés d’une aptitude à la transcendance, d’imagination et d’expression linguistique et artistique, qui, réunies, nous distinguent des autres formes de vie avec lesquelles nous partageons la planète.

Ce hurlement de protestation contre le supplice de la chair est en lui-même un geste de défi contre le néant : un refus de succomber au nihilisme qui ferait de nous des êtres muets et dépourvus de sens face à notre aptitude humaine à la souffrance et à la violence. Nous ne pouvons court-circuiter cette quête de sens qui rend l’art possible et dans cette possibilité réside la question obsédante de ce qui réside entre l’ici et le maintenant, par delà la chair et le fumier de notre identité corporelle.

Une transition s’opère dans les œuvres suivantes de Bacon, si bien qu’à partir des années 1980, cet assaut envers nos sensations commence à être filtré par quelque chose de moins violent, moins cru. Le tableau est moins structuré, la fusion entre forme et contenu aboutissant à une approche plus stylisée dans laquelle les corps démembrés et grotesques se dégagent du pathos, du désespoir et de la vulnérabilité des premières œuvres. Une modification subtile s’opère, allant du grand art vers quelque chose de plus proche de la gouache. Comme si le deuil et la fureur de l’artiste contre la mort de Dieu évoluait vers une réconciliation avec le message séducteur du consumérisme moderne : « Il n’existe probablement pas de Dieu. Alors arrêtez de vous inquiéter et profitez de la vie. »

Or l’insistance des premières œuvres à proclamer que Dieu est mort devient aussi théologique dans sa signification que toutes ces grandes œuvres de l’art chrétien qui ont inspiré Bacon ; une négation, après tout, tire son sens de ce qu’elle nie et refuse. Les premiers thèmes de crucifixion, par exemple, choquent par l’absence de Dieu et la dissolution logique de l’entreprise humaniste. Bacon a ainsi déclaré : « J’aimerais que mes tableaux fassent comme si un être humain circulait entre eux, tel un escargot, laissant une traînée de présence humaine et une trace de la mémoire d’événements passés, comme l’escargot qui laisse sa bave. »

Un pari cosmique

Or cette traînée d’escargot est une traînée divine autant qu’humaine – car depuis quelque 2000 ans la conception occidentale de l’humain est inséparable d’une interprétation occidentale de Dieu. La représentation imagée mutuelle entre l’humain et le divin réside dans la reconnaissance du fait que la traînée d’escargot d’une humanité abandonnée est aussi celle d’une divinité abandonnée. Dans une œuvre ultérieure, Triptych (1976), un calice et une hostie sont représentés parmi les personnages ; bien qu’ici ils ne soient que des symboles vides, suggérant un geste de révolte davantage digne de soi-disants nouveaux athées que de la profondeur anti-théologique torturée des premières œuvres.

Bacon fut peut-être un nihiliste, mais comme Nietzsche il reconnaissait que la mort de Dieu signifiait aussi celle d’une conception familière, communément acceptée, de l’humain. Il s’agit là d’un athéisme bien différent du banal et bourgeois athéisme émanant de l’intelligentsia (principalement) blanche masculine de notre petite Angleterre. Cet athéisme s’enracine dans une confiance déconcertante – car il ne se fonde ni dans le matérialisme darwinien auquel il est lié, ni dans une capacité humaine à la rationalité et au progrès auxquels il fait appel. L’athéisme intelligent, comme la religion intelligente, propose quelques consolations, à condition que les défis qu’il pose à la connaissance, aux valeurs et au raisonnement humains soient pris en compte sur un mode sérieux.

Pour certains d’entre nous, la foi est un positionnement de nos existences par rapport à un axe du possible, nous demandant de vivre sans avoir de réponses aux questions qu’il pose et aux doutes qu’il comporte. Une telle perspective peut considérer les rituels de deuil à l’égard d’un Dieu mort comme ayant un sens intrinsèque, méritant davantage de temps et d’attention que cette sorte de satisfaction banale promue sur les bus de Londres. Quel que soit le sens que nous attachons au mot « Dieu », reste à découvrir une inspiration et un mystère dans l’héritage que le christianisme a légué à notre compréhension du monde – à travers sa musique, son art et son architecture, dans ses offices et ses rites, dans les efforts compatissants et altruistes de ceux qui oeuvrent dans les hôpitaux et les camps de réfugiés à travers le monde, témoins de la possibilité existentielle d’un monde humain enraciné dans un espoir de réconciliation, plutôt que dans une compétition nihiliste.

Mais pour ceux qui ne peuvent croire en ce défi, l’athéisme constitue une alternative convaincante et digne d’intérêt. Rendez-vous donc à l’exposition Francis Bacon et voyez ce qu’elle implique. Car Bacon montre la réalité, la bête sauvage que nous sommes, laissant entendre que Martin Heidegger a pu avoir raison, après tout : seul un Dieu peut nous sauver désormais.

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NdT : Article publié en novembre 2008, à l’occasion de l’exposition Francis Bacon, à la Tate Britain Gallery (11 septembre 2008 – 4 janvier 2009).

Source : http://www.opendemocracy.net/article/along-the-precipice-visions-of-atheism-in-london

Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.