dimanche 26 juillet 2009

Gilles Caron

© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron – Jeune homme devant une rangée de petrol bombs – Londonderry

Gilles Caron : Ireland 1969

Galerie Thierry Marlat, Paris, 25.06 – 31.07.09



[…] È un urlo
in cui in fondo all’ansia
si sente qualche vile accento di speranza ;
oppure un urlo di certezza, assolutamente assurda,
dentro a cui risuona, pura, la disperazione.

Pier Paolo Pasolini, Teorema


Protestants – catholiques, unionistes – nationalistes, humains plongés dans le couple chaotique des révoltes et des répressions. Août 1969. Que se passe-t-il dans une rue livrée aux incendies, aux détonations, aux gaz lacrymogènes ? Que se passe-t-il dans les têtes, les regards, de part et d’autre ? Comment témoigner d’un irrémédiable ? De l’espérance qui se heurte au mur de l’Histoire ?

Polyptique d’un espace urbain, dans lequel fait irruption une transcendance informulée, cette suite de clichés de Gilles Caron décline les versions transgressives d’une population à la fois hors jeu et cible, ailleurs et dans l’instant. Violence dramaturgique, scandée de murs et de courses, pauvreté qui proclame sa nudité face à Créon, indifférence bardée de bons sentiments chez d’autres, jeunes soldats météores, qui ne savent.

Citons cette Jeune femme au milieu d’une rue de Londonderry : éclats de pierre disséminés, rares présences humaines de profil, sentinelles muettes, comme interdites. Chacun cherche du regard un sens invisible, absent. Grâce d’A bout de souffle. Intersection entre hier et demain. Les possibles fracassés. Lumière brève d’un passage. Comme advenue un instant.

Voiture calcinée après les émeutes du 12 août : masse dévorante, inutile, échouée. Naufrage de l’ordre ancien. Se déplacer, illusion de liberté, achetée. Veau d’or. Appuyé contre le mur, en angle, l’homme au masque à gaz. Epuisé, serein ? N’avoir plus rien à perdre ? Ou avoir regagné précisément ce qui faisait perdre. L’être là. Sentiment d’unicité.

Lanceurs de pierres avançant vers la police : jeunesse étudiante, se précipitant vers la droite, esquivant les coups, énergie des survivants, refuser un quotidien hermétique, asphyxiant. Allégresse victorieuse, qui sait le temps se dissoudre, Epouser l’imprévisible pour que la parole fasse irruption. Jeu sombre. Extase commune. Terrasser le Minotaure.

Homme, derrière un mur, qui jette une pierre : allégorie d’une prison urbaine, lacis de domination, mais aussi de résistance. Ghetto de Varsovie. Gravas amoncelés au milieu de la rue. Prélude à quelque autodafé. Barrage opposé aux fleuves des soumissions. Chœur immobile, sur la gauche. Attendre, projeter sa rage. Abattre les murs.

Autre scène : Fabrication de petrol bombs, Londonderry. Marché improvisé de cocktails Molotov. Comme ailleurs se vendent des litres d’eau bénite ou d’alcool. Le voisinage venu s’approvisionner en engins de destruction. Renversement d’un ordre urbain. Potlach d’affranchissement. Où l’on va chercher l’ivresse salvatrice, aux sources du Mal.

Manifestants qui tentent de se protéger du gaz lacrymogène : adossé contre un mur, ployé, debout à l’angle. Protection illusoire d’un masque de fortune. Trottoirs jonchés de débris. Murs fissurés, graffitis. Avoir 18 ans à Londonderry en 1969. Avenir jonché d’absences, d’impasses. Jeunesse rompue, écrire soi. Héritiers d’une tradition. Faite de révolte.

Jeune homme devant une rangée de petrol bombs – Londonderry : version post-moderne de l’Ange de Chartres. Vu de dos, cette fois-ci. Contemplant les convulsions, la règle du jeu. Dans ce damier gris, lointain écho de Lorenzaccio. Florence d’Irlande. Bouteilles de bière alignées derrière la balustrade. Vigie aux aguets. Contre une liberté suicidée.

© GeorgesFesta – 07.2009

Galerie Thierry Marlat
2 rue de Jarente, 75004 Paris

www.galerie-marlat.fr