dimanche 12 juillet 2009

Hagop Baronian

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I.

Les Mendiants honorables d’Hagop Baronian – Toujours aussi actuels

par Eddie Arnavoudian

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Quel que puisse être le jugement final des critiques quant à la qualité artistique des Mendiants honorables d’Hagop Baronian (1843-1891) (in Œuvres Choisies, Erevan, 1987, pp. 5-104), ils reconnaissent toujours l’immense et durable popularité de ce récit où parasites sociaux, hypocrites, poseurs et escrocs bourdonnent autour du riche Abisoghom Agha afin de le délester du contenu de son portefeuille. Les Mendiants honorables constituent une satire et une farce très plaisante.

Or la satire et la farce sont ici élevées au rang de l’art par l’un des esprits les plus fins de l’intelligentsia arménienne du 19ème siècle.

En ridiculisant les prétentions pathétiques de ses dirigeants, intellectuels et politiciens en herbe, Baronian nous livre un tableau détaillé de la vie de la classe moyenne arménienne d’Istanbul au 19ème siècle. L’Istanbul arménienne est maintenant bien lointaine, mais ses personnages continuent de projeter leur ombre imposante, qui sied parfaitement aux filous et autres charlatans qui peuplent nos rédactions, états-majors politiques, maisons d’édition, cafés d’artistes et institutions médicales. Le choc entre un individualisme égoïste et les principes d’un service public plus noble, qui est au cœur des Mendiants honorables, leur confère aussi une pertinence des plus contemporaines. A cette époque, comme maintenant, tout repose sur l’argent et le gain personnel. Les professions et les services publics deviennent des moyens de profit immédiat aux dépens de la société.

Dès qu’Abisoghom Agha, habitant de Trabzon, pose le pied à Istanbul en quête d’une épouse, tous se précipitent sur lui tels des papillons de nuit sur une lumière – le journaliste local, le prêtre, le poète, le photographe, la marieuse, l’avocat, le médecin, l’enseignant et Manoug Agha chez qui va loger Abisoghom. Chacun professe un souci et un dévouement total pour les intérêts d’Abisoghom, alors qu’ils ne sont intéressés en fait que par son argent. Manoug Agha assomme son hôte de ses ambitions en s’abreuvant de politique locale vénale (p. 18). Un poète en herbe fait étalage de son peu de talent par des mots grandiloquents, tout en exposant la mutation de l’art en artifice rentable (p. 37). Une visite que lui rend l’enseignant souligne la misère atroce de l’enseignement, les riches négligeant de soutenir leurs institutions ou de payer convenablement le corps enseignant. Une rencontre avec Shushan, la marieuse, nous conduit au coeur de ce marché sordide auquel est réduit le mariage, un marché où les jeunes filles sont des « marchandises à vendre » (p. 65), destinées à être achetées par des hommes en quête de domestiques lors d’une transaction où l’intermédiaire est censée gagner un profit substantiel.

Le récit s’achemine vers une fin dramatique à travers les scènes désopilantes, quoique choquantes, du coiffeur et du prêtre local conspirant à escroquer Abisoghom (p. 97), de l’affrontement grossier entre la marieuse pas très nette et le prêtre se chamaillant sur le droit lucratif d’arranger le mariage d’Abisoghom (p. 98) et l’épisode affreux où l’ecclésiastique fait montre d’une tenace avidité. Quelque chose de la présence effrayante de ce dernier nous est communiqué au travers de descriptions pathologiques de cet homme prisant du tabac, tandis qu’ailleurs Baronian vilipende le privilège sacerdotal, lorsqu’il décrit la satisfaction d’Abisoghom, après « s’être rempli la panse à la façon d’un prêtre » (p. 48).

Chemin faisant, Baronian reconstitue une partie de l’environnement social, économique et politique de l’Istanbul arménienne. Il montre le côté petit commerce instable, hanté par la crise, artisan, de la communauté arménienne. Bien que jouissant d’une certaine autonomie sociale interne, la communauté se voit sans cesse rappeler l’autorité de l’empire ottoman au bruit de bottes des soldats, qui domine l’activité trépidante ou le silence de la ville. A quelque distance, l’on voit aussi la majorité silencieuse, les masses, ou ce que Baronian nomme « la foule grandissante des miséreux », qui doivent subir les gouvernants et les fonctionnaires entourant Abisoghom.

En dehors d’Abisoghom, les autres personnages sont des caricatures qui, prises isolément, s’écrouleraient vainement, devenant plutôt insignifiantes et inanimées, incapables de transmettre la moindre vérité. Mais ils se tiennent fermes et droits lorsqu’ils gravitent autour du personnage de chair et de sang, dépeint à grands traits, d’Abisoghom. Abisoghom est lui-même un bourgeois vain, vulgaire, prétentieux et tyrannique. Il n’a aucune idée et ne s’inquiète nullement de quoi que ce soit ou de qui que ce soit, en dehors de sa personne. D’allure provinciale, il ne parle ni turc, ni français, ni anglais ou allemand. Pourtant, le rédacteur du journal local, désireux de lui soutirer un abonnement, ne présentera pas seulement Abisoghom comme un membre dévoué à la communauté, mais aussi comme un linguiste.

Or Abisoghom est aussi terriblement crédule, qualité qui lui confère une sorte de légende, tandis que les imposteurs de tous bords aspirent au retour d’une proie aussi facile.

Par cette crédulité, comme par ses sautes d’humeur, ses contrariétés, ses exaspérations et son obsession de la nourriture, alors qu’il est conduit au désespoir par ses prédateurs, Baronian confère à Abisoghom une réelle humanité. C’est par cette humanité que nous pouvons nous associer et même éprouver de l’empathie à son égard. C’est en le ressentant comme être humain qu’Abisoghom en vient à représenter non seulement lui-même, ou encore sa classe sociale, mais toutes les victimes des parasites de la classe moyenne à Istanbul.

Dès le début, Baronian nous rassure en expliquant pourquoi, contrairement à beaucoup de romans contemporains, celui-ci ne s’ouvre pas sur une scène dramatique. Tout simplement, parce qu’il ne s’en produit aucune le jour où Abisoghom arrive à Istanbul. L’histoire est racontée sans fard, dans un style direct, intime, telle la confidence d’un proche, mais comportant un sens. Il ne recourt ni à la déclamation, ni à la grandiloquence, ni à des envolées d’indignation morale. Son récit est aussi empreint d’aménité et de bonne humeur.

Implacable dans ses critiques, sans compromis dans son exposé, tranchant dans le ridicule, Baronian n’est jamais malveillant ou blessant. Plaisantant et blaguant, il s’en prend aux relations sociales et aux institutions sociales pour montrer que le peuple arménien nécessite et mérite une meilleure intelligentsia et de meilleurs dirigeants.

Les personnages de Baronian sont vivants et vibrionnent dans l’Istanbul de son époque. Ils survécurent au génocide et réapparurent dans la diaspora pour prospérer dans le Moyen-Orient des Arméniens au moins jusqu’aux années 1980 et même 1990 et au-delà. Qui sait ? Peut-être exercent-ils leurs talents aujourd’hui à Glendale, aux Etats-Unis, et mieux encore en Arménie même. A cet égard, Les Mendiants honorables sont devenus partie intégrante du canon littéraire arménien et de notre tradition nationale, le rappel d’un moment dans l’histoire arménienne, une étape dans le développement d’un aspect de l’identité sociale arménienne et un reflet de la vie actuelle.

Or, les relations sociales et les personnages, qui sont tournés ici en dérision, possèdent aussi une réelle universalité. Ils sont empreints de limites notées sous une forme trop exagérée par Hagop Oshagan, qui commente des personnages brillamment conçus, tout en mesurant leur peu d’envergure. Le particulier et le contingent sont parfois dépeints sous une forme éminemment détaillée qui peut occulter l’essentiel. Or, adaptés sur scène par des metteurs en scène créatifs et imaginatifs, Les Mendiants honorables sont une histoire d’aujourd’hui. Tout a changé, mais tout est aussi demeuré semblable.

Excepté le fait qu’aujourd’hui, la corruption professionnelle et le pourrissement de l’éthique du service public sévissent à une échelle plus grande et plus grossière. Chacun a en tête ces scandales énormes et quotidiens dans toutes les sphères de la vie publique qui affligent les Etats-Unis, l’Europe et naturellement notre Arménie aussi.

Le souci essentiel de Baronian, dans le corpus substantiel de l’œuvre qu’il a laissée, était la défense de l’intérêt public, entendu au sens précis : un intérêt qui bénéficie à la nation et à son peuple. C’est pour eux qu’il demande le dévouement et l’engagement de l’intelligentsia et des milieux aisés. A son époque, il ne fut témoin que d’un bagage inutile, d’une maladie parasitaire qui retardait et même menaçait la renaissance et le progrès des Arméniens. Grâce à cet exposé satirique d’une déchéance sociale et son affirmation de la primauté du bien social et de la solidarité, la critique de Baronian reste toujours aussi pertinente et drôle.


II.


Baghdassar Aghbar d’Hagop Baronian
et les drames de la tromperie domestique


par Eddie Arnavoudian

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Lorsqu’il démonte la façade de la vie privée de la classe moyenne respectable dans l’Istanbul arménienne du 19ème siècle, le sens outrageusement et puissamment surréel du comique et de l’absurde chez Hagop Baronian rappelle infailliblement celui des Marx Brothers. Baghdassar Aghbar (in Œuvres Choisies, Erevan, 1987, pp. 241-369), drame de la tromperie domestique et de la farce judiciaire qui s’ensuit, est une pantalonnade dont le but est d’exposer la dégradation des relations familiales et de la loi familiale dans un monde où amour, loyauté, devoir et dévouement sont professés à haute voix par des hommes et des femmes qui en sont totalement dépourvus et qui, au nom d’un idéal moral, complotent, trompent et escroquent.

Le riche Baghdassar Aghbar souhaite divorcer de sa volage épouse Anouch, qui en retour prévoit d’épouser son amant Gibar. Baghdassar engage l’avocat Oksen pour préparer son dossier qui sera entendu par un tribunal aux affaires familiales, ayant pouvoir d’arbitrer ces affaires litigieuses. La farce comique parvient momentanément à contenir toute l’étendue de cette dure réalité. Mais il est impossible d’éviter le choc d’assister à l’empressement avec lequel chacun recourt au parjure et à la corruption (p. 299, 295, 300, 349), tandis qu’ils s’activent à plier les institutions sociales à leurs désirs. Aidés de leurs domestiques et voisins, Anouch et Gibar complotent pour diffamer Baghdassar en l’accusant d’être un coureur de jupons. Osken, un profiteur qui sert ses intérêts, fait preuve d’un mépris hautain des principes et jongle un moment avec la loi, proclamant son dévouement à Baghdassar, puis l’instant d’après, menace de l’abandonner à moins d’être promptement payé.

Baronian recourt au côté disruptif de la farce pour maintenir le tout (p. 266, 276, 305) et l’intérêt du public. Comme dans Les Mendiants honorables, là aussi le protagoniste devient aisément la proie des ruses de prédateurs roués.

Baghdassar est le jouet et l’instrument de la vénalité et de la corruption privée et sociale.

Or, comme Abisoghom Agha dans Les Mendiants honorables, lui-même n’est pas un ange. Baghdassar est un imbécile prétentieux, crâneur, arrogant, un Monsieur je-sais-tout autoproclamé (p. 298), mais qui n’a pas la moindre idée des complots qui se trament à son encontre. Or sa situation critique, assailli de toutes parts, illustre à la fois ses persécuteurs et les maux sociaux de l’époque (p. 350 et suiv., 257).

Comme beaucoup de grands écrivains, Baronian a aussi en tête les abus de la loi et la corruption des institutions judiciaires. La règle du droit, son application impartiale et juste ont toujours été une norme centrale dans les défis démocratiques contre l’autorité arbitraire. Elle est même considérée comme un critère central de progrès et de civilisation. Les contemporains de Baronian étaient heureux de proclamer le 19ème siècle comme une époque de progrès, tout en négligeant paisiblement, entre autres choses, de terribles abus du droit et de ses praticiens qui, au lieu de travailler à résoudre des conflits domestiques parasitaires, alimentent ce préjudice. Voilà vers quoi Baronian attire notre attention.

Baghdassar Aghbar semble quelque peu balzacien, lorsque Baronian raille et se moque aux dépens des juristes de son époque. Comme dans Balzac et Dickens, les avocats ne s’intéressent ici qu’à l’argent (p. 325) et le traquent implacablement (p. 327). Pompeusement tatillons et verbeux, ils conduisent la justice et la jurisprudence non vers la vérité, vers ceux qui en ont besoin, ceux qui la méritent, mais en direction des poches de ceux qui ont le plus d’argent (p. 336). Habiles à obscurcir leur rhétorique, ils font du vice une vertu si cela peut leur rapporter un centime (p. 271, 279). Pour régler des points personnels, ils passent avec bonheur de la défense à l’accusation (p. 338).

Le tribunal aux affaires familiales ne vaut guère mieux. Ses membres sont d’opulents hommes d’affaires et dirigeants de la communauté qui offrent leurs services non pour aider à apaiser des litiges domestiques, mais pour obtenir un statut social et une reconnaissance sociale plus grande que celle qu’ils possèdent déjà. Ils n’éprouvent pas le moindre intérêt à l’égard du dossier concerné, à moins qu’il ne leur permette d’en tirer quelques bénéfices financiers et autres objets précieux, bonne chère et boissons, offerts pour acheter leur jugement favorable (p. 288, 289, 341).

Avec Baghdassar Aghbar, Baronian a laissé une critique finement enracinée dans son époque, qui reflète avec précision la spécificité des communautés chrétiennes arméniennes – ou à tout le moins les moeurs de leurs élites – dans le cadre de la société ottomane et musulmane, aux marges de l’Orient et de l’Occident. L’on perçoit une allusion puissante à la violence domestique comme allant de soi, mais aussi une invite à développer une opposition.

L’on note aussi la dureté d’une société patriarcale, qui est en même temps consciente d’une pensée davantage progressiste (p. 330). Le personnage de Baghdassar, si brillamment affiné, contribue à refléter fidèlement les maux internes qui menaçaient la renaissance sociale arménienne. La vie à l’intérieur de la communauté arménienne devenait insupportable (p. 356, 358 et suiv.). Outre l’oppression de l’empire, la mesquinerie et la corruption à l’intérieur de la communauté étaient si répandues que pour leur réconfort, leurs victimes envisagent, comme Baghdassar, d’abandonner leur religion pour l’islam ou da faire leurs bagages et partir aux Etats-Unis.

Baghdassar Aghbar, comme Les Mendiants honorables, a joui d’une remarquable longévité. Par son approche de la vie familiale et du droit, il établit des parallèles avec certains aspects de l’époque moderne, des parallèles qui peuvent expliquer sa continuelle popularité. Sa capacité à s’intéresser à la vie familiale aujourd’hui et à faire rire, si longtemps après sa création, est un bon témoignage de vitalité contemporaine. Or de telles références ne sont pas toujours nécessaires pour établir la valeur de cette œuvre. Avec une force morale puissante et en racontant une satire, Baghdassar Aghbar nous rappelle notre propre passé, notre histoire et notre évolution sociales. Ce faisant, évoquant les forces qui façonnaient nos prédécesseurs, il nous parle aussi de notre identité humaine aujourd’hui, mettant à nu nos prétentions et défaisant nos postures hypocrites.


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20061114.html
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.