samedi 11 juillet 2009

Kevork Apelian

No vendas a mi hermanita, mamá
[Ne vends pas ma petite sœur, maman !]
de Kevork Apelian

par Diana Dergarabetian de Pérez Valderrama

Sardarabad, 03.06.2009



Parmi les nouveaux titres en castillan que proposait le stand Arménie à la Foire du Livre de Buenos Aires, figurait No vendas a mi hermanita, mamá, traduction du livre publié en arménien sous le titre Martyre éternel.
Cette édition en castillan est le fruit de toute une série de rencontres et de séparations en relation avec son contenu, puisque l’auteur, Kevork Apelian, est né en Syrie. Mais comment ce livre est-il arrivé en Argentine ?
Cette histoire mériterait aussi de faire partie de l’ouvrage. Voyons un peu. Apelian est plutôt un écrivain satirique, mais son séjour à Kessab, son village natal, marque son esprit d’une empreinte particulière. Il y rencontre une femme qui, au bout de cinquante ans et après la mort de son mari (un officier arabe dans l’armée ottomane, qu’elle fut contrainte d’épouser) décide de révéler sa véritable identité : elle est arménienne et originaire de Kessab.
Face à un tel aveu, ses enfants prennent toutes les dispositions nécessaires pour que leur mère revienne dans sa ville natale et y retrouve quelques proches et amis.
Cet épisode change l’état d’esprit de l’auteur et l’amène à concevoir cette œuvre, où il relate les histoires de victimes du génocide arménien, qui pour survivre furent forcées d’adopter d’autres formes d’existence, tout en ne cessant d’être, en leur for intérieur, Arméniens.

Comment s’est élaborée cette version en castillan ?
Apelian assista à la 4ème Convention des Ecrivains, qui se tint l’année dernière en Arménie. Il y fait la rencontre du professeur Bedros Hadjian, dont il a entendu parler.
Apelian offre son livre au professeur Hadjian qui, de retour en Argentine, le lut – avouera-t-il – en une nuit et décida d’en faire connaître le contenu non seulement auprès des Arméniens, mais aussi de tous les hispanophones, éveillant un intérêt pour la traduction de l’ouvrage parmi ses connaissances. C’est alors que Samuel Boznoyan décide de soutenir financièrement la traduction, qui est confiée au Dr Vartán Mateossian, qui réside actuellement aux Etats-Unis.
En sorte que ce livre – écrit à l’origine en arménien en 2005, sous le titre Martyre éternel, est traduit en arabe, puis en castillan, en moins de temps qu’il ne faudra pour la version en anglais.

L’œuvre suit un chemin semblable à celui que durent suivre ses personnages. Un chemin de rédemption : en 1915, pour sauver leurs vies, et maintenant, grâce à ce livre, préserver la mémoire de ces événements, afin que des faits aussi regrettables ne se répètent plus.
L’auteur aborde la souffrance du peuple arménien dans un autre optique. Il introduit le thème des disparus, du vol, de l’occultation et du changement forcé d’identité, et retrace l’histoire de personnes véridiques.
No vendas a mi hermanita, mamá n’est pas un roman. Il s’agit de faits réels, même si je dois reconnaître que chacune de ces histoires pourrait servir de scénario à un film. Aussi le langage est-il très simple et délié, ne répondant pas en général aux caractéristiques de la langue littéraire.
Apelian décrit des histoires de rencontres et de séparations incroyables, se transformant ainsi en une sorte de scribe de la mémoire. Il n’est que le compilateur de ces histoires, au nombre de douze dans la version castillane.

L’histoire qui donne son titre à cette version en castillan, est véritablement déchirante et émouvante. Il s’agit de la vie de Lusin Basmadjian, épouse d’Artín Basmadjian, de Dört Yol, et qui, totalement affaiblie, à bout de forces, doit décider du sort de ses enfants, Iepraksí et Kevork. Tandis qu’elle mendie à Bab, elle parvient devant la maison d’une famille arabe qui lui ouvre sa porte. Les Arabes comprennent ce qui se passe et lui proposent de laisser chez eux Iepraksí, en lui promettant qu’à son retour et lorsqu’elle l’aura décidé, de lui rendre sa fille.
La proposition semble honnête. Lusin sauve ainsi sa fille. Les femmes arabes lui remettent en échange deux pièces d’or, comme pour l’aider à apaiser cette souffrance. Au moment où Lusin est sur le point de prendre ces pièces, son fils Kevork – déjà adolescent – lui crie : « Ne vends pas ma petite sœur, maman ! Si tu acceptes cet argent, tu l’auras vendue ! »
Lusin laisse sa fille sans accepter les pièces d’or, croyant faire son bien. Mais les Arabes ne respectèrent pas leur promesse. Ils vendent le même jour Iepraksí à une famille, qui changent son nom en Mariam.
Entre temps, la guerre finie, les soldats anglais commencent à parcourir toute la zone des déportations afin de réclamer la restitution des orphelins arméniens. Iepraksí n’est pas rendue. Chaque jour, la famille la conduit au jardin et l’abandonne à l’ombre d’un arbre jusqu’à la tombée de la nuit. C’est dans ces circonstances que les soldats la retrouvent et la conduisent dans un orphelinat d’Alep, où elle est rebaptisée Kéranouche, car elle était d’une grande beauté.
Autrement dit, en l’espace de quelques années, Iepraksí, la fille d’Artín Basmadjian, devient Mariam, fille d’une famille arabe, puis Kéranouche dans un orphelinat arménien. De là elle est conduite à Kessab, où elle refait sa vie. Elle se marie, crée sa propre famille, mais, malgré son bonheur apparent, demeure en elle un point obscur : qui était-elle ? quel était son véritable nom ?

Le destin veut que deux dentistes de Kessab se rendent à Deir-es-Zor pour leur travail. Ils y rencontrent une femme aux vêtements arabes, qui en découvrant son visage, leur donne le sentiment de la connaître. Ils font alors le rapprochement avec Kéranouche et elle s’avère être sa mère, qui l’avait abandonnée à Bab. Lusin avait refait sa vie avec un médecin arabe, dont elle avait eu deux fils.
Les retrouvailles entre la mère et sa fille âgée de trente ans sont incroyables. Au même instant, Kéranouche retrouve son nom – Iepraksí – et sa mère, à qui elle avait toujours reproché de l’avoir abandonnée.
Grâce à ces retrouvailles, bien que Lusin revienne à Deir-es-Zor et que Iepraksí parte avec sa famille aux Etats-Unis, les relations entre les deux familles ont perduré.

Chacun de ces témoignages est une histoire de séparations et de rencontres. Dans chaque cas, à la fin du récit, sont citées les sources orales qui ont servi pour reconstruire l’histoire de chaque famille et même, dans certains cas, sont ajoutées des photographies.
Derrière chaque témoignage il y a une famille qui a souffert d’une perte.
Ceux qui ont survécu l’ont fait au prix d’un lourd traumatisme, transmis de génération en génération ; un traumatisme qui les a conduits à tenter d’oublier ces événements et qui, curieusement, n’a pas engendré en eux de rancœur, mais un dévouement résigné, une foi inébranlable.
Comment sont-ils restés en vie ? En se soumettant à toutes sortes d’humiliations, de déracinements, de travaux forcés, en changeant d’identité, sans savoir qui ils étaient en réalité. Vivant entassés, s’alimentant d’herbes et de grains d’orge qu’ils séparaient des excréments des chevaux et des ânes et que – dans la plupart des cas – ils gardaient ainsi, les faisant griller pour que leur goût soit plus tolérable.
Comment sont-ils restés Arméniens ? En récitant le Notre Père, en baisant les Evangiles – lorsqu’ils y avaient accès – ou en répétant de mémoire l’alphabet.
La mort guettait à chaque pas, mais pour les survivants qui peuvent le raconter, c’était quelque chose de banal. Néanmoins, leur récit fait froid dans le dos.
Comme le souligne le traducteur, le traumatisme provoqué par ces événements ne disparaît pas avec la mort des protagonistes, mais – d’une manière ou d’une autre – se transmet à leurs descendants.
Voilà pourquoi l’auteur, en prologue à cette édition, reconnaît : « Les disparus ne me laissent pas en paix. Aussi je projette un second volume […] »
Personnellement, je crois que ce second volume donnera lieu à un troisième et ainsi de suite, car chacun de nous connaît dans son entourage et sa famille, et parmi ses amis, des gens qui ont été protagonistes ou témoins d’histoires semblables à celles que raconte ce livre.
Le lire, c’est comme recomposer un grand puzzle où chaque pièce qui s’y rapporte en nécessite une nouvelle ou se nourrit d’une autre pour former à elles toutes la grande histoire de cet immense cauchemar que vécurent les Arméniens.

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Source : http://www.sardarabad.com.ar/wp-content/uploads/2009/06/sarda-color-1509.pdf
Traduction de l’espagnol : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.