mardi 14 juillet 2009

Nerkin Naver

Sphynx ourartéen
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Nerkin Naver - Un site funéraire d’Ashtarak révèle ses antiques trésors

par Sona Avagyan

Hetq, 06.07.2009



Hakob Simonyan : « Dès la première fouille, nous savions que la découverte était importante. »

Lors d’une récente conférence de presse, Hakob Simonyan, qui dirige le Centre de Recherche sur le Patrimoine Culturel, rattaché au ministère arménien de la Culture, a fait état de plusieurs découvertes sur le site funéraire de Nerkin Naver, situé à trois kilomètres et demi à l’ouest de la ville d’Ashtarak.

« Ces deux derniers mois, nous avons travaillé sur le site funéraire de Nerkin Naver, un monument historique très intéressant, datant de la seconde moitié du troisième millénaire et tout à fait unique en Arménie. Nous avons une dizaine de sites tels que celui-ci en Arménie, datant de cette époque, dont seuls deux ou trois ont fait l’objet de fouilles. Il s’agit d’une époque où existaient certains signes de formation d’un début de gouvernement, marquée par une stratification sociale définie, des rites funéraires pour la classe dirigeante, la domestication du cheval, un armement professionnel et une tradition d’artisanat de l’or et du verre d’une très grande qualité. », souligne M. Simonyan.

A ce jour, précise-t-il, sept monticules funéraires ont été fouillés, modifiant très sensiblement notre vision de l’histoire et de la culture antiques. « Le site correspond à la résidence d’Aramanyak, le fils aîné d’Hayk, décrit par Movses Khorenatsi [Moïse de Khorène] : « Lorsque Hayk battit Bel, Aramanyak rassembla sa tribu et partit s’installer sur les versants sud du Mont Aragatz, entre deux ruisseaux gazouillants. »

« D’après les calculs chronologiques de Ghevont Alishian, la bataille entre Hayk et Bel est censée avoir eu lieu en 2492 avant Jésus-Christ. Des analyses par datation au carbone 14 en Allemagne et en Amérique se sont révélées étonnamment proches de cette date. Naturellement, beaucoup reste à faire pour parvenir à un résultat final et beaucoup d’autres matériaux doivent être collectés, mais nous sommes déjà parvenus à ces parallèles intéressants. », ajoute M. Simonyan.

D’après le directeur du centre de recherches, les ossements de cheval découverts à Nerkin Naver sont les plus anciens à avoir été mis au jour en Asie occidentale et appartiennent à une espèce domestiquée, utilisée à des fins militaires. L’année dernière, une cruche colorée a été dégagée, sur laquelle une illustration représentait un troupeau de pur-sangs. « C’est aussi la plus ancienne, s’agissant de l’Orient antique. Nous n’avons rien qui remonte plus loin. », note M. Simonyan.

« Le cimetière appartient clairement à un souverain. Nous avons découvert soixante-cinq vases colorés sur le site. Autrement dit, toute une exposition révélée sous terre. Ces vases sont délicatement décorés à l’aide d’une peinture noire sur une base rouge. Ces images représentent nos anciens mythes et racontent comment les gens voyaient le monde et se situaient en lui à cette époque. », poursuit-il.

Tombeau patriarcal – un lien entre les dynasties de Van et les Orontides [Yervandouni]

Cette année, les fouilles ont démarré sur huit tertres funéraires couvrant un diamètre de trente-cinq mètres sur une hauteur de quatre.

« Au début, on a d’abord appelé cette zone le monticule du patriarche. En commençant à fouiller, nous nous attendions à trouver au mieux une tombe ordinaire, avec toutes les caractéristiques d’une construction régulière. Mais, dès le premier jour, une grande surprise nous attendait. Nous avons découvert une structure très large, bâtie au sommet. Elle mesurait vingt-cinq mètres de longueur sur douze en largeur, avec des murs épais d’un mètre et demi. D’après les premiers calculs dont nous disposons, nous pouvons établir l’hypothèse préliminaire qu’il s’agit d’une sorte de structure religieuse ayant quelque chose à voir avec le système de croyance de nos ancêtres. », précise M. Simonyan.

Le « temple » fut probablement construit sous la dynastie de Van (Ourartou) et resta debout durant un millier d’années, jusqu’à l’avènement du christianisme.

« Tout cela signifie que nous avons mis au jour une importante transition historique, allant de la dynastie de Van à celle des Yervandouni, vers le 6ème siècle avant Jésus-Christ. C’est l’une des questions les plus déroutantes de l’histoire arménienne, à savoir comment un royaume oriental aussi puissant a disparu pour faire place à la dynastie Orontide. », note M. Simonyan.

Couche de cendres – vestiges possibles d’un culte du feu

Dans la strate supérieure, à Nerkin Naver, une salle remontant entre le 5ème et le 2ème siècles avant Jésus-Christ, a été mise au jour, comprenant quatre soubassements en pierre sur lesquels s’élevaient des colonnes en bois. D’après M. Simonyan, la construction de cette salle est semblable à la structure des toits mentionnée par Xénophon, lorsque celui-ci décrit les habitations arméniennes.

« Cette salle pourrait être une de celles du temple, car sur le côté Est une épaisse couche de cendres a été dégagée. Ces cendres pourraient être les vestiges d’un temple dédié au culte du feu. Chacun sait qu’avant le christianisme, nos rituels étaient fondés sur le culte du feu. », précise notre historien.

Plus tard, lorsque le site fut abandonné, il devint un cimetière sous la dynastie des Arsacides [Arshakouni]. A l’intérieur de la structure, douze cryptes funéraires en pierre ont été dégagées.

« Les découvertes les plus importantes sont encore sous terre. On n’est arrivés qu’à la strate correspondant à la dernière période de la dynastie de Van. Mais les murs s’étendent de un à quinze mètres et en dessous, d’après notre expérience, il peut y avoir une tombe datant du milieu de l’Age de Bronze. », précise M. Simonyan.

En dehors de l’Arménie Occidentale, il s’agit de la première structure d’un temple de ce genre, découverte sur le territoire de la République d’Arménie.

D’après notre historien, la structure des temples caractéristiques de la dynastie de Van est réputée n’exister qu’en Arménie Occidentale, centre de cet ancien royaume. Il s’agit là de la première de ce genre mise au jour en République d’Arménie.

Lors de la conférence de presse, la question fut soulevée de savoir dans quelle mesure il était prouvé que ces tombeaux fussent arméniens. D’après Hakob Simonyan, s’il est difficile de faire un lien direct avec les Arméniens, ces tombeaux sont sans aucun doute aryens et appartiennent aux Indo-Européens.

« Cela signifie que les rites funéraires organisés ici ont une ressemblance frappante avec les témoignages liés au rite cérémoniel aryen. (Les Védas en Inde, considérés comme le plus ancien témoignage littéraire de la civilisation indo-aryenne, expliquent comment ensevelir un corps, quels sacrifices doivent être pratiqués, etc.) Tous les membres de la famille royale ont été incinérés. La crémation est un rituel purement indo-aryen. Comme vous le savez, ce rituel était pratiqué par les anciens Grec, les Perses et les Indiens. Il s’agit d’une pratique commune à tous les peuples aryens. », souligne M. Simonyan.

D’après lui, les fouilles sur ce site funéraire prouvent qu’il existait en Arménie une puissante société militaire, qui vivait selon le rituel aryen, produisait des armes de métier et domestiquait le cheval. Il publiera bientôt un long article qui tentera, pour la première fois, de prouver, sur une base scientifique, que l’Arménie fut une terre aryenne des plus anciennes.

Elevage de chevaux – un identifiant aryen

L’autre fait, directement lié aux Aryens, selon M. Simonyan, est le cheval. S’il est établi que telle région est un centre d’élevage de chevaux, il s’ensuit immédiatement que les Aryens y ont vécu. Aujourd’hui, un des problèmes essentiels à résoudre est de situer le lieu à l’origine de l’élevage des chevaux. La réponse pourrait éclairer nombre de questions complexes.

« Le cheval était l’un des attributs les plus importants des Indo-Européens et des Aryens. Si nous parvenons à établir que l’Arménie fut la terre où le cheval fut pour la première fois utilisé à des fins militaires, alors nous pourrons établir avec certitude que les racines de la civilisation européenne sont apparues sur les terres arméniennes. » (Thèse qui fut postulée par Gordon Childe, l’un des plus grands théoriciens de l’archéologie au 20ème siècle, dans son œuvre séminale The Aryans : a study of Indo-European origins [Les Aryens : étude des origines indo-européennes], 1926).

D’après M. Simonyan, le monde animal mis au jour dans ce site funéraire correspond de manière frappante à la liste des animaux rituels notés dans les Védas de l’Inde. Dans l’une des tombes de Nerkin Naver, une peau de lion a été retrouvée, qui a probablement appartenu au souverain. « Naturellement, la peau n’a pas été préservée, mais il restait les griffes. Elles aussi ont été examinées par plusieurs spécialistes allemands. Après trois ans d’enquête, ils nous ont finalement donné une liste des animaux sacrifiés dans cette tombe. Rien que dans cette seule chambre funéraire, vingt-huit animaux différents furent sacrifiés, symbolisant la terre, le ciel, le monde souterrain, c’est à dire la composition hiérarchique de l’univers spécifique de la mythologie indo-européenne. », explique-t-il.

Des armes remontant à 2300 ans avant Jésus-Christ, d’après la datation au carbone 14

Bien que de nombreux types d’armes aient été dégagés, ajoute M. Simonyan, les plus remarquables sont les épées. La plus ancienne, trouvée au Nerkin Naver, remonte, d’après la datation au carbone 14, à 2 300 ans avant Jésus-Christ. Un insigne militaire en cuivre, en forme de disque, a été aussi découvert lors des fouilles.

M. Simonyan note que les fouilles à Nerkin Naver vont se poursuivre jusqu’à la fin de l’automne. Une trentaine de personnes travaillent quotidiennement sur le site. Des petites pioches et des brosses sont utilisées avec précaution pour fouiller le site qui mesure 1000 mètres carrés.

« En détachant laborieusement les strates de notre Age de pierre, nous essayons de découvrir notre passé lointain. Ensuite, nous aurons le devoir sacré de le préserver. Il va sans dire que nous devons protéger la structure monumentale que nous avons dégagée. Après les fouilles, nous présenterons un projet global au ministère de la Culture qui, en retour, saisira le gouvernement afin que cette structure spectaculaire soit renforcée ou, mieux, restaurée et transformée en centre touristique. », déclare M. Simonyan.

Le site funéraire de Nerkin Naver est très étendu – une trentaine de tertres funéraires subsistent sur six hectares. Sept d’entre eux ont été fouillés et les travaux commencent sur le huitième.

« La communauté internationale doit être informée en priorité de ces découvertes. J’ai fait une annonce dans la communauté scientifique russe et j’ai donné des conférences à Moscou, Ashkhabad [Turkménistan] et Berlin. Malheureusement, rien n’a été publié à ce jour. C’est un travail de longue haleine, difficile, qui demande un large financement. Et ce genre de financement public n’est arrivé que cette année. », ajoute M. Simonyan.

Il souligne le fait que tous les artéfacts retrouvés sur le site de Nerkin Naver ont été remis au Musée national d’Histoire. Un grand nombre d’ornements en or mis au jour requièrent des conditions particulières de préservation, dont dispose ce musée.

« Ce serait formidable si tout ce site était transformé en site touristique et qu’un musée soit construit ensuite ! », conclut M. Simonyan.

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Source : http://hetq.am/en/culture/h-simonyan/
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.