lundi 20 juillet 2009

Orhan Veli - 3

© Levon R.


Ode à Istanbul


Istanbul, Bosphore,
Me voilà, pauvre Orhan Veli ;
Fils de Veli
A la tristesse sans nom.
Assis sur la rive de Rumeli,
Assis, en train de chanter :

« D’Istanbul les collines de marbre,
Volent au-dessus de ma tête, oui, volent les goélands !
De nostalgie pleurent à chaudes larmes
Mes yeux,
Mon Eda,
Gorgé, aérien, mon Karma
Fontaine salée
De toutes mes larmes !

Dans les cinémas d’Istanbul,
Ma mère qui n’entend pas mon exil ;
D’autres s’embrassent
Et se parlent
Et font l’amour,
Mais qu’est-ce pour moi ?
Mon amour,
Ma fièvre,
Ô fleuve de peste qui est mien ! »

Istanbul, Bosphore,
Me voilà, pauvre Orhan Veli ;
Fils de Veli
A la tristesse sans nom.

_____


J’écoute, Istanbul


Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Tout d’abord, le souffle du vent
Et le feuillage qui tangue
Lentement dans les arbres ;
Loin, très loin, les cloches des
Porteurs d’eau qui chantent,
Les yeux fermés, j’écoute, Istanbul.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Un oiseau passe,
Des oiseaux passent, leurs cris, leurs cris,
Filets qu’on retire des pêcheries,
Orteil d’une femme qui barbotte dans l’eau,
Les yeux fermés, j’écoute, Istanbul

J’écoute,
Le grand Bazar, sa fraîcheur,
Mahmud Pacha qui gazouille
Empli de pigeons,
Sa cour immense,
Rumeurs de coups de marteau sur les quais,
Dans la brise d’été, loin, au loin, odeurs de sueur,
J’écoute.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Ivresse des jours passés
Dans cette villa en bois des bords de mer, embarcadère vide,
Pris au piège, le vent du sud-ouest, qui mugit,
Pris au piège, mes songes
Les yeux fermés, j’écoute Istanbul.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Sur le trottoir passe une élégante,
De dépit, elle chante, chante, passe ;
Quelque chose tombe de ta main
Par terre
Une rose, sûrement.
Les yeux fermés, j’écoute Istanbul.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
autour de ta taille volette un oiseau ;
Je sais si ton front est moite ou froid
Si tes lèvres sont humides et sèches ;
Ou si une lune blanche s’élève au-dessus du pistachier
Mon cœur qui bat me parle…
Les yeux fermés, j’écoute Istanbul.

_____


La vague


Pour me sentir heureux
Nul besoin d’un morceau de papier ou d’un stylo ;
Une cigarette pendue entre mes doigts,
Je pénètre ce bleu
Peint au mur.

Je pénètre, la mer qui m’emporte,
Elle m’emporte, le monde qui me rattrape ;
Quelque chose comme l’alcool,
L’air et son alcool,
Qui me rendent fou, qui me rendent triste

Un mirage, j’arrive à le reconnaître
Lorsque je le vois ;
Mirage, lorsque je deviens bateau ;
Fraîcheur de l’eau sur mes côtes
Mirage,
Le vent sur la tour de l’horloge, mirage,
Le canot à moteur qui avance par à coups
Des semaines durant…

Pourtant,
Je peux encore vivre, vivre encore
De fabuleux jours
Dans ce bleu,
L’écorce du melon flottant dans la mer,
Arbre qui se reflète dans le ciel,
Pruniers baignés de brume à l’aube,
Brume, brouillard, amours, odeurs…

II.


Ni papier ni stylo
Ne font que je me sente heureux.
Je le redis,
C'est absurde
Je ne suis pas un bateau.
Désormais il me faut rejoindre
Ce lieu
Si autre que cette écorce de melon
Cette lumière, cette brume, ce brouillard…
L’être humain que je suis.

Orhan VELI

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Source : http://www.cs.rpi.edu/~sibel/poetry/books/i_orhan_veli/
Poèmes traduits de l’anglais (adaptation : Murat Nemet-Nejat) :
Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.