mercredi 15 juillet 2009

Osman Okkan - Interview

© www.hrantdink.org


Entretien avec Osman Okkan,
réalisateur de Affaire criminelle – Hrant Dink


par Ani Hovhannisyan

Hetq, 14.07.2009



Le film documentaire Murder File – Hrant Dink a été projeté en première partie en Arménie, dans le cadre du Festival du Film de l’Abricot d’Or.
Ce film passionnant de 80 minutes, œuvre des réalisateurs Osman Okkan et de son épouse Simone Sitte, aujourd’hui disparue, met en lumière les événements qui conduisirent à l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink en janvier 2007. Ce documentaire, produit en 2009 en Allemagne, aborde aussi les relations malaisées entre Arméniens et Turcs et le procès en cours, qui a révélé les agissements criminels d’Ergenekon, cet « Etat profond » de la Turquie.
Osman Okkan a aimablement accepté de rencontrer la rédaction d’Hetq et de répondre à quelques questions concernant le film, son séjour en Arménie et les relations arméno-turques en général.

- Ani Hovhannisyan : Qu’est-ce qui vous a conduit à tourner un film centré sur Hrant Dink ?
- Osman Okkan : Durant de nombreuses années, après mon départ de Turquie, j’ai travaillé comme réalisateur au service documentaire de la chaîne européenne de télévision Arte. Notre service a été associé à la production de films relatifs aux problèmes que rencontre la société turque. Nous avons produit plusieurs films culturels et historiques sur la Turquie. Je commençais à tourner un dernier film avec mon épouse Simone Sitte, mais malheureusement elle est décédée en 2006. Ce film traitait des transferts de populations entre la Grèce et la Turquie dans les années 1920. Un grand nombre de Grecs originaires de Turquie furent envoyés en Grèce, alors qu’ils étaient citoyens de la Turquie. Le motif de leur éviction était qu’ils parlaient grec. Environ 500 000 Grecs ont été expulsés. Cela nous intéressait et nous avons commencé à enquêter sur les problèmes des minorités en Turquie, dont les Arméniens.
Nous avons contacté Hrant Dink pour qu’il nous aide au tournage. Il s’est montré très accueillant et nous sommes rapidement devenus amis. Après la mort de ma femme en 2006, je me suis retrouvé seul et j’ai donc à nouveau pris contact avec Hrant pour continuer le film, vu que la situation en Turquie devenait plus tendue. Cette tension a d’ailleurs conduit au meurtre de Hrant. Ce qui fait que mon épouse est morte et Hrant assassiné. J’ai décidé de tourner un film englobant tout ça.
Le meurtre de Hrant résume en quelque sorte le calvaire des Arméniens en Turquie. C’est pourquoi il est au centre du film. A traves lui, je présente la situation des Arméniens à l’opinion européenne. En racontant l’histoire de Hrant, j’aborde aussi le génocide de 1915. J’ai choisi Hrant car c’était un homme capable de formuler les problèmes, sans crainte des conséquences. Il considérait objectivement les stratégies des différents bords, mais a toujours proposé les solutions les plus pacifiques possibles. C’est son côté le plus remarquable. Il tentait d’ouvrir les yeux de l’opinion turque sur ce qui était advenu dans le passé et qui continuait d’advenir au présent. En même temps, il appelait la communauté arménienne à entamer un dialogue avec la Turquie.
En ce sens, il a presque réussi, même mort. Grâce à sa mort, des milliers de gens en Turquie se sont saisis de ce crime énorme dans leur histoire. Beaucoup de personnes ont signé la déclaration publique demandant pardon aux Arméniens. En vérité, tout cela est resté de papier, mais ces gens ont signé la pétition et assumé un fait honteux de leur histoire.

- Ani Hovhannisyan : L’Etat turc n’encourage pas l’aveu de ses crimes historiques de la part des intellectuels turcs. Le gouvernement turc interdit-il ce genre d’initiatives ? Que réserve l’avenir dans un tel contexte ?
- Osman Okkan : Je pense que nous devons faire preuve d’un optimisme prudent à cet égard. Premièrement, il faut comprendre que l’Etat turc et le gouvernement turc sont deux choses différentes. L’Etat inclut aussi les forces militaires. Le gouvernement n’est qu’une des composantes de l’Etat turc. Ces dernières années, la différence entre les deux s’est accentuée. La politique du gouvernement envers les Juifs et les autres minorités est devenue plus tolérante que celle de l’Etat traditionnel. Ils tentent de créer un dialogue avec la Turquie. Je dirais que ce gouvernement est plus tolérant en ce qui concerne les problèmes du passé. En outre, il y a la question de l’adhésion à l’Union Européenne et c’est quelque chose qui nourrit un espoir en l’avenir pour nous, les intellectuels.

- Ani Hovhannisyan : Les facteurs islamique et religieux jouent depuis quelques années un plus grand rôle dans la société turque. A votre avis, quel sera le résultat de cette influence islamiste grandissante ?
- Osman Okkan : C’est un sujet très complexe, car je crois que la population turque est majoritairement très religieuse. Je ne prévois pas d’acte ou d’attitude dangereuse de la part des islamistes. Je souligne qu’ils ont des pratiques démocratiques. C’est une expérience nouvelle pour la société turque : être musulmans et aussi capables d’être modernes et de respecter les principes démocratiques.
Comment évolueront l’opinion et le processus global des mentalités est une autre affaire. Je pense que la tâche essentielle des dirigeants politiques est d’élever le niveau de conscience individuelle et collective par rapport à ces questions. L’histoire officielle turque ne dit pas la vérité au sujet du génocide arménien. Il s’agit véritablement d’une page honteuse pour notre société.

- Ani Hovhannisyan : Une grande partie des intellectuels turcs reconnaît en fait les crimes de cet Etat et soutiennent la demande de pardon. Existe-t-il un autre segment parmi les intellectuels qui s’oppose à cette prise de position ?
- Osman Okkan : Je pense que le mouvement des intellectuels est très utile, car les gens commencent à s’intéresser à la question arménienne. Les intellectuels turcs sont en majorité des amis de Hrant Dink et le traitaient avec considération. Concernant le génocide, ils répugnent à exprimer leur opinion, ce qui est une erreur sur le plan pratique. Ce mouvement et cette pétition sont la meilleure méthode pour que l’opinion prenne conscience.

- Ani Hovhannisyan : Le film a-t-il été spécifiquement produit pour être montré lors du Festival de l’Abricot d’Or ou poursuit-il d’autres objectifs ?
- Osman Okkan : Le film est une commande de la chaîne Arte, qui l’a financé, et a été projeté en France et en Allemagne en avril dernier, recevant un très bon accueil. Les organisateurs de l’Abricot d’Or nous ont invité à le projeter ici aussi.

- Ani Hovhannisyan : Est-ce votre premier séjour en Arménie ? Quelles sont vos impressions sur ce pays ?
- Osman Okkan : J’étais déjà venu pour tourner certaines parties du films. J’ai remarqué que la société arménienne est très réactive, jeune et dans un processus de développement.

- Ani Hovhannisyan : A votre avis, la société arménienne est-elle prête à un dialogue ?
- Osman Okkan : Les sociétés turque et arménienne sont très semblables, avec une mentalité identique. Je pense que plus rapidement la société turque reconnaîtra ses fautes et éprouvera de la honte pour ce qu’elle a fait, plus facilement pourra se créer un dialogue. Le problème essentiel est d’amener les gens à se parler, se reconnaître mutuellement. C’est ce que je ressens en Arménie. Je suis sensible à la gentillesse des gens ici, au fait qu’ils veulent aider de toutes les façons possibles.

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Source : http://hetq.am/en/politics/oqnan-osman/
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.