jeudi 16 juillet 2009

Théâtre arménien - saison 2008

© barongarbis.com

Théâtre arménien – Saison 2008 : poids lourds et bonnes surprises

par Aram Kouyoumdjian

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A première vue, il se serait passé peu de choses dans le théâtre arménien cette année, excepté la résurgence d’œuvres d’un certain dramaturge, lors de la commémoration du centenaire de sa naissance. De fait, c’était l’Année Saroyan. Or, il s’est passé bien d’autres choses dans le domaine du théâtre arménien, qui fut conséquent cette année-là. Vraiment conséquent. Et pourtant, lorsque je repense à ces douze derniers mois, je réalise que la pièce qui m’a le plus impressionné était en fait la plus modeste de toutes.

Mais commençons par Saroyan.

A l’occasion du centième anniversaire de la naissance du grand dramaturge, son œuvre la plus connue, The Time of Your Life [Le Bar aux illusions], a eu la bonne fortune d’atterrir au Pacific Resident Theater de Venice [Los Angeles]. Cette troupe accomplie livra une production mémorable de cette pièce étrange, déchirante et néanmoins affirmant la vie, qui se déroule durant une seule journée dans un bar en front de mer, peuplé de personnages excentriques.

The Time of Your Life a fait l’objet d’une production tout à fait négligeable, l’an passé, à Northridge [Université de Californie], remis en selle lors de la célébration du centenaire. Cette année, deux autres campus de cette même université ont succombé à cette frénésie des reprises, ressortant des œuvres datant des années 1950, rarement mises en scène. Le site de Los Angeles s’est attaqué à The Cave Dwellers [Les Bas-fonds], vaste et fascinante production sur des rêves fracassés, tandis que celui de Fresno optait pour The Slaughter of the Innocents [Le Massacre des Innocents].

Une rareté, la reprise par Martin Bedoian de Love’s Old Sweet Song [Cette bonne vieille chanson d’amour], une production du Syzygy Theatre Group (à Burbank, Californie), qui illustre comment une mauvaise mise en scène peut sauver un scénario problématique – en l’occurrence, une romance qui s’épanouit dans des circonstances surréalistes. Par contraste, l’interprétation surfaite par Tamar Hovannisian de My Heart’s in the Highlands [Mon cœur est parmi les montagnes], au Luna Playhouse de Glendale, démontre combien un mauvais scénario peut être entravé par une mise en scène problématique.

Poids lourds

Saroyan a peut-être occupé le devant de la scène théâtrale en 2008 ; mais aucune production ne saurait se comparer en taille à la reprise géante de Zemiré, un « opéra semiseria », par Dickran Tchouhadjian, mis en scène par la compagnie de l’Artavazt Theater et la Lark Musical Society au caverneux Pasadena Civic Auditorium.

Je n’ai pas recensé Zemiré comme une pièce de théâtre, puisqu’il s’agit en fait d’une opérette et que la musique y prédomine. Mais sa mise en scène à elle seule constitua une performance des plus réussies. Elle impliquait environ 150 acteurs, y compris un orchestre symphonique ; mobilisant un décor somptueux et des costumes d’époque, et exigeant un budget en rapport – estimé entre 350 000 et 400 000 dollars. Ses moyens impressionnants témoignent d’une ambition qu’illustraient une synergie organisationnelle et une vision pluridisciplinaire.

Pourquoi Zemiré m’a-t-il donc rebuté ? Parce que je ne pouvais m’empêcher de songer à toutes ces productions plus modestes qui auraient pu être financées – ou à toutes ces œuvres d’auteurs en quête de subventions – avec 350 000 ou 400 000 dollars. Certes, il importe de préserver notre patrimoine culturel. Mais qu’en est-il de son accroissement par de nouvelles créations ? Comment répartissons-nous les ressources entre préservation et création ? Où trouver l’équilibre ? Autant de questions que notre communauté théâtrale doit aborder, à mesure qu’elle mûrit et se renforce.

Œuvre d’auteur, parvenue à s’assurer un financement pour une première production d’importance, Red Dog Howls [Un Chien rouge hurle], d’Alexander Dinelaris, sur un survivant du génocide, âgé de 91 ans, qui détient un redoutable secret. Kathleen Chalfant, une chevronnée d’Hollywood, soutint cette production sur la scène principale du théâtre El Portal, dans le quartier des Arts NoHo, sous la direction avisée de Michael Peretzian. Le scénario complexe imaginé par Dinelaris faisait ressortir la tension des dialogues, en dépit d’un usage exagéré de monologues déclaratifs proches du mélodrame.

Bonnes surprises

La pièce qui m’a accompagné toute l’année ne bénéficiait ni des moyens d’une grosse production, ni d’un budget important ou d’une distribution imposante. Mais elle avait un cœur gros comme ça – et qui a touché le mien. Ma meilleure expérience de théâtre arménien a été la mise en scène des plus modestes de A Fitting End [Une fin commode], de Susanna Harutuyunyan – une pièce de chambre en un acte, qui servit de touche finale à la production de Soldiers au Luna Playhouse de Glendale.

A Fitting End est un dialogue entre un fossoyeur qui enterre des soldats tués lors d’une bataille et l’un des soldats survivants de cette bataille. Au milieu de leur discussion philosophique, le fossoyeur réalise qu’il n’a pas de corps pour son dernier emplacement – et observe son interlocuteur comme s’il était la solution de son dilemme.

Astucieusement drôle et infiniment profonde, cette méditation spirituelle sur la vie et la mort était dirigée avec une merveilleuse simplicité par Maro Parian, qui aurait mérité d’être le metteur en scène de l’année. Après avoir dirigé A Fitting End – qu’elle a traduit elle-même de l’arménien -, elle s’est attaquée à Fool for Love [Fou d’amour] en anglais, dans une interprétation changeante et évocatrice de la pièce viscérale de Sam Shepard, avant de revenir à l’emblématique Maison de Bernarda Alba, de Federico Garcia Lorca – toujours au Luna Playhouse.

L’espace intimiste du Luna accueillit aussi From Toumanyan’s World [Dans l’univers de Toumanian]. Cette mise en scène de fables de l’auteur fut une agréable surprise, grâce à la sensibilité tout actuelle et à l’humour surréaliste que le metteur en scène, Aramazd Stepanian, a adroitement injecté dans ces contes traditionnels, tout en restant fidèle à leur esprit. Il était aidé de Tigran Kirakosyan, déployant un comique féroce dans sa présentation d’une foule de personnages.

J’allais oublier l’adaptation par Ani Minassian d’une autre œuvre de Toumanian, Kach Nazar [Nazar le brave]. Sa production nourrie de chants et de danses ne fut représentée qu’une seule fois au San Gabriel Mission Playhouse.

En dehors de ces adaptations, la seule pièce en arménien à voir cette année était Baron Garbis de Vahé Berberian. Il s’agissait de la première pièce, au format plus traditionnel, de Berberian à être jouée depuis une vingtaine d’années, prolongeant l’existence de cette espèce en danger qu’est devenu le théâtre en dialecte arménien occidental.

Le personnage titre de Berberian est un homme sur le point de disparaître – représentant une génération d’Arméniens devenus adultes à Beyrouth au milieu du siècle dernier. Baron Garbis résume leur façon d’être et de parler, saisie avec une merveilleuse authenticité dans le scénario de Berberian. Maurice Kouyoumdjian (sans lien de parenté avec moi) semblait être né pour ce rôle, tandis que Sako Berberian excellait dans le rôle du fils. Tout aussi excellents, Ara Baghdoyan et Ara Madzounian comme remplaçants dans la production.

Berberian et sa troupe seront de retour sur scène en février 2009 pour l’une de leurs désopilantes soirées comiques. Le burlesque sera certainement au menu du prochain spectacle de Lory Tatoulian, qui promet d’aborder toute une thématique arménienne. Et une reprise de Little Armenia [de Lory Bedikian, Aram Kouyoumdjian et Shahe Mankerian] est en préparation, prévue pour mai.

Nous n’en sommes qu’aux tous premiers jours de cette nouvelle année. Mais le théâtre arménien est déjà en ébullition.

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1231423946.pdf
NdT : Etude parue en janvier 2009.
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.