samedi 18 juillet 2009

Yeghegis

Yeghegis, cimetière juif
© Dmitri Arakelyan


à Frédéric,



Fin de route. Epuisés, comme alanguis. Courbe tranchée. Au bord, les piliers. Lourds. Après tant d’explosions. Assommés d’oubli. L’ultime éparpillement. Avant d’être engloutis. Par le vent, la poussière. Champ de bataille si familier. Où tu retrouves ces repères trop ordonnés. Ce n’est qu’un angle. Sur le tertre improvisé. Herbages hachurés ici et là. Comme rayés. La vitre du regard. Reconstituer le puzzle. Désespérément, pour ne pas oublier. Ces vestiges flottant, battus par les vagues immobiles. Muraille dérisoire, au loin. L’orbe de la forteresse inutile. Sans nom, ni allées. Car les témoins sont là. Du fond de leur nuit. Ramures cotonneuses, visqueuses. Indifférentes. Un arbre qui grandit, n’importe où. Ce bout de terre brûlé, déboisé. Légèreté de ce qui dérape, soulève. Cimetière juif de Yeghegis. Mise à plat. Définitive. Un instant ailleurs. Replongé dans ces derniers déménagements. Vider la scène. Oter les parois. Les acteurs, les proches ne sont plus. Ce qui reste du nom, de la ville. Des chemins entrecroisés. Grammaire de pierre. Lire ici et là des lettres, des bras. Après quelles destructions, quels arrachements. Tant d’appels qui sourdent. Traversent la gangue des temps. Serait-ce un jeu ? Plus de menace, évanouie elle aussi. Regarde, il suffit de lancer les dés. Tu es arrivé ce coup-ci, ce jour-là. Faire avec. Tu aurais préféré autrement. Etre prévenu. Tu ne t’attendais pas à ça. Obligé de rattraper, reconstituer. Cette crypte à ciel ouverte. Gisants, troncs d’arbres. Comme fossilisés. Remonter plus avant. Ou ne plus remonter justement. Un bain de terre. Se laisser bercer par ce silence. Alors toutes ces nacelles, fragiles. Qui reprennent le départ. N’étaient qu’amarrées. Ces pirogues de la lignée. Elle aussi volatilisée, dispersée. Au hasard des monts, des plaines, des forêts. Cette rencontre fugace. Amoureuse, nocturne. Les éléments. En rade. Les découvertes rugueuses, fuyantes, lovées. Sur le radeau qui tangue. Réverbération de lumière. Comme des dos, des mains en sueur. Tout s’entrechoque. A chaque instant. Coin de Pologne, d’Arménie ou d’ailleurs. La pellicule s’est figée. T’ouvre. Barrage qui cède.

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© GeorgesFesta – 07.2009