dimanche 23 août 2009

Alekper Aliyev - Interview

© Me Magazine (Tbilissi, Géorgie)

Entretien avec Alekper Aliyev, auteur d’Artush et Zaur

par Ana Kordzaia-Samadashvili

Me (Tbilissi), n° 2 (11), 2009


Quand on l’interroge sur sa vie, Alekper Aliyev déclare : « Etant donné que les jeunes en Azerbaïdjan mènent une vie ennuyeuse, monotone et improductive, à 31 ans, j’ai plutôt de la chance. C’est grâce à ma « nature voyageuse ». A 13 ans j’ai fugué, j’ai pris un train et je suis parti à Tbilissi où j’ai vécu pendant deux mois, me débrouillant comme je pouvais en vendant des cigarettes. Un avis de recherche fut lancé à l’échelle de l’Union Soviétique, ils n’ont même pas été fichus de me retrouver dans la Géorgie voisine, du fait, à mon avis, de l’effondrement que vivait alors l’URSS. Deux mois après, je suis revenu de moi-même à Bakou. Comme alors je n’ai pas supporté de vivre dans cette ville, voilà comment mes voyages incessants ont commencé… »

Ses données officielles sont les suivantes : Alekper Aliyev est né à Bakou en 1978. Après ses études secondaires, il intègre une école de journalisme à Istanbul. Il est maintenant rédacteur en chef du portail www.kultura.az. Il a publié quatre ouvrages : Moi, la racaille (recueil de poèmes), Les Songes de Goethe (roman), 93 – Le Crépuscule des dieux (roman) et Artush et Zaur (roman). Ce dernier est un roman à structure classique. Il décrit avec brio l’époque en question et la nature des personnages. Un parfum de villes étranges et d’amour passionné émane de chaque page. Aliyev connaît son métier – c’est un maître du reportage, assorti d’un auteur aux critiques sans concession.
L’ouvrage narre ce qui, au premier coup d’œil, est une banale histoire d’amour : deux êtres tombent amoureux sur les bancs de l’école. La guerre – brutale, cruelle et injuste – éclate dans le pays. Le couple est séparé par la guerre – une des familles doit quitter sa ville natale. Mais un beau jour, le couple se retrouve, pour quelques jours seulement, dans une ville étrange où il semble que rien ne puisse entraver leur bonheur…
Tout se passe comme si l’on avait affaire à un roman banal, du genre à faire fondre le cœur de ces dames et que ces messieurs lisent en secret. Or nous rencontrons un « problème » : les amants sont tous deux des mecs. Et pas simplement des mecs, des mecs de Bakou. Et par dessus le marché, Artush est Arménien et Zaur est Azéri.
Ce roman qui décrit l’histoire d’amour de deux hommes a provoqué un scandale énorme en Azerbaïdjan. L’auteur est sans cesse accusé de cynisme, de perversion et d’outrage aux sentiments patriotiques. La société est scandalisée. Nul n’avait jamais entendu parler d’une telle chose. Des gens censés se rencontrer sur le champ de bataille, ou du moins se rencontrer dans des conditions hostiles, se rencontrent dans Tbilissi la « neutre » et donnent libre cours à leur passion.
500 exemplaires du livre ont été imprimés et dès le premier mois, 150 ont été vendus. « Aussi drôle que cela puisse être, c’est un chiffre plutôt bon pour l’Azerbaïdjan, où les gens ne lisent pas autant. Une telle chose n’est pas arrivée dans notre pays depuis vingt ans. », note Alekper Aliyev.
Artush et Zaur sera bientôt publié en géorgien.
Ce qui suit est un extrait de l’entretien d’Ana Kordzaia-Samadashvili, de Me, avec l’auteur.

- Ana Kordzaia-Samadashvili : Un écrivain à scandale aborde un sujet qui soulève de grandes passions et des réactions outragées au sein de la population d’un des trois pays du Caucase sud. Que fais-tu ? Ignores-tu l’opinion publique ? Tu veux choquer ?…
- Alekper Aliyev : J’ignore dans quelle mesure j’ai pu outrager qui que ce soit au Caucase sud, mais ce livre enrage sûrement les « patriotes » qui font un usage parasite des passions nationalistes, de la mentalité populaire et des idées de fierté, d’honneur, de dignité et de la spécificité de l’homme caucasien.
C’est un défi envers la société et une tentative pour choquer. Je ne peux séparer ces deux concepts. Et je ne dissimulerai pas que telle était la réaction que je recherchais précisément. Et plus précisément, c’était la réaction à laquelle je m’attendais.

- Ana Kordzaia-Samadashvili : Ton attitude personnelle à l’égard des personnages du livre est pratiquement indiscernable. Artush et Zaur s’inspirent-ils de personnages réels ?
- Alekper Aliyev : Mon attitude ne peut être discernée car le but de ce livre est précisément de briser les stéréotypes et de n’exprimer ni sympathie ni antipathie à l’égard des personnages ou des événements. Je n’avais pas vraiment de personnes réelles en tête. Mes personnages ressemblent vaguement à certaines personnes.

- Ana Kordzaia-Samadashvili : Après la publication du livre, tu as été « accusé » de tous les péchés mortels. Envisages-tu à l’avenir de te défendre contre de telles accusations ?
- Alekper Aliyev : Franchement, je me fiche de ce dont on m’accuse. Tu as raison de mettre le mot « accusé » entre guillemets. De fait, comment untel peut-il être accusé, mettons, de boire du thé, d’aimer faire du vélo, de se masturber ou de manger une poire ? Qui accuse qui de quoi ?
Dans notre société, les gens n’ont pas d’opinions personnelles. Notre société n’est composée que de légumes – des entités biologiques privées d’âme, de cœur, de pensées ou de sentiments. Qui sont-ils pour avoir une opinion, mis à part juger quelqu’un ? Font-ils usage de leurs droits pour protester contre la corruption, l’illégalité et l’incarcération des prisonniers politiques ? Non. Au nom de quoi s’accordent-ils donc le droit d’exprimer une opinion sur mon livre ? C’est un peu redondant, mais je pense que tu conviendras que c’est totalement justifié dans ce cas.

- Ana Kordzaia-Samadashvili : Apparemment, les éloges ou les récompenses te laissent de marbre ?
- Alekper Aliyev : J’ai mon honneur et ma dignité, je suis quelqu’un qui se respecte, si bien que je n’envisage nullement quelque titre ou récompense que le gouvernement me proposerait. Tel est mon attitude à l’égard des puissants. Mais ce n’est que mon opinion personnelle, disons, subjective, qui ne concerne que moi. S’agissant d’autrui, je ne juge et ne m’en prends à personne, s’ils agissent différemment.

- Ana Kordzaia-Samadashvili : Bien qu’on puisse te qualifier de gardien de la dignité humaine, tu sembles ne pas t’intéresser à la politique. Pourquoi ? Est-ce de l’indifférence ? Ou souhaites-tu t’occuper d’autre chose ?
- Alekper Aliyev : « La politique est une sale affaire, aussi je ne veux pas m’y engager ». Telle est l’expression favorite des conformistes ou de pseudo-intellectuels éhontés. Tu veux savoir comment cela se traduit dans le langage humain ? « Je suis un lâche, je n’ai pas de position en matière de droits civiques et je n’exprime de protestations que dans ma cuisine. » Sur ce point, il est clair que je suis engagé en politique, à savoir que je ne puis me taire lorsque je rencontre l’injustice. Voilà précisément pourquoi tant de gens me haïssent.

- Ana Kordzaia-Samadashvili : Allons plus loin. Comment vois-tu ton œuvre dans, disons, vingt ans ?
- Alekper Aliyev : Dans vingt ans je serai sur la scène mondiale et la notion même de « littérature azerbaïdjanaise » sera associée à mon nom. Je deviendrai fabuleusement riche en vendant mes livres et je gagnerai sûrement quelque prestigieux prix littéraire.
Entre parenthèses, je n’aurai pas à attendre vingt ans. Ça viendra plus rapidement. Si, bien sûr, je ne suis pas tué ou jeté en prison…

Espérons que la première partie de sa prédiction s’avère vraie.

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Source : http://inclusive-foundation.org/home/files/me/me_magazine_2009_2.pdf
Traduction : © Georges Festa – 08.2009

Me, magazine de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et transgenres de Géorgie
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