mercredi 19 août 2009

Andreï Bitov - Interview

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« L’être humain s’illusionne toujours. »
Entretien avec Andreï Bitov

par Nune Hakhverdyan

168 Hours, 23.04.09


L’écrivain Andreï Bitov s’est rendu en Arménie durant une semaine dans le but de planter le premier arbre de l’allée dédiée à Hrant Matevossian. « Je suis venu dans la patrie de mon ami, de mon frère, et j’ai planté deux arbres à Ahnidzor. Un des arbres s’appelle Hrant, l’autre Andreï. J’espère que ces deux arbres grandiront solidement en terre arménienne. Lorsque je me suis trouvé dans le canyon de Lori, lieu de naissance de mon ami, de tristes idées m’ont envahi l’esprit. Hrant Matevossian et Levon Nersissian ne sont plus parmi nous. Ils me parlaient de ce qu’ils éprouvaient et j’avais l’impression qu’ils étaient là. En fait, je n’ai pas écrit mon livre, j’ai interprété les idées qu’ils m’ont donné », confiait l’écrivain lors d’une rencontre avec les étudiants de l’université russe d’Arménie.

Andreï Bitov est un grand écrivain et penseur, et cette grandeur signifie qu’il réfléchit à l’avenir d’un pays et de son peuple. C’est une réalité toute simple qui se passe de mots. L’Arménie est reconnaissante envers Bitov pour son livre intitulé Un Russe en Arménie, écrit en 1967, grâce auquel nous pouvons découvrir qui nous sommes, le grand peuple de notre nation et de notre histoire, les pierres et les lettres de notre patrie. Grâce à son livre, nous pouvons de nouveau nous aimer. Andreï Bitov n’observa pas l’Arménie en tant qu’hôte, ni à la manière ordinaire des touristes, mais comme quelqu’un ressentant une partie de cette terre et inspiré par elle. « Naturellement, au début, c’est l’histoire arménienne qui m’inspirait. L’histoire est pour chaque écrivain un sujet inépuisable et j’avais soif d’informations concernant les temps anciens de votre histoire. La nation unie, résistante et forte des Arméniens a forgé leur mentalité grâce aux leçons de l’histoire. J’estime que l’on aime davantage ce qui est accordé avec difficulté et souffrance. Cette règle est transmise aux générations suivantes et produit de grands résultats, tandis que les difficultés se muent en réussites au prix fort. Et les tristes pages de l’histoire deviennent un stimulant pour aller de l’avant. Voilà ce que nous apprend l’exemple de l’Arménie. Cet exemple est important non seulement pour l’histoire des peuples, mais aussi pour chacun de nous. Les gens ne peuvent se comprendre mutuellement que de cette manière et en détail. », précise Bitov, qui s’estime lui aussi un voyageur dans ce bas monde. « Voyager doit naître spontanément. Tu travailles pour avoir le droit d’écrire. », dit-il.

Dans sa jeunesse, il voyagea très souvent dans les Etats de l’Union Soviétique. Il était en contact avec diverses cultures et accumula un grand nombre de notes sur l’Arménie, la Géorgie et l’Amérique.

« Je crois qu’on ne lit pas de livres par plaisir ou pour s’informer. Les gens livrent des livres pour découvrir qui ils sont. », souligne-t-il.

Andreï Bitov avoue être devenu écrivain fortuitement. « C’est par hasard que je suis devenu écrivain, mais cela fait maintenant plus d’un demi-siècle que je le suis. En fait, je suis devenu écrivain, parce que je ne voulais ni travailler, ni servir. Autrement dit, c’était une sorte de stratagème. »

Il a présenté ses poèmes en Arménie et lu ses écrits en musique. Il explique sa tentative pour présenter sa création en musique par le fait qu’il désire combler le silence entre les mots. « Lorsque le mot s’achève, la musique entre en scène. Il s’agit d’une tentative pour emplir de sons l’espace. », note-t-il. Précisons qu’il a récemment présenté les brouillons de Pouchkine avec de la musique de jazz à Moscou, voulant montrer par là que la poésie naît de nombreuses improvisations.

- Nune Hakhverdyan : Vos poèmes montrent que la foi joue un grand rôle dans votre vie. De nos jours, dites-vous, l’être humain croit en partie, comme il vit en partie.
- Andreï Bitov : Je peux vous dire que sans la foi je deviendrais fou. Ceux qui n’ont pas la foi ont des problèmes avec leur personnalité ou croient fermement en eux, car ils pensent qu’ils peuvent tout faire avec leur cerveau. Or si vous ne vous fixez pas un point élevé ou une limite, plus haute que vous, vous ne pouvez percevoir ce monde en tant qu’être humain ordinaire, afin de comprendre la réalité et vivre. La vie est pleine de surprises, lesquelles ne sont pas accordées par hasard. Par exemple, cette fois-ci, je suis venu en Arménie le vendredi où les Arméniens célèbrent la résurrection de Jésus-Christ. Et maintenant je repars lors du vendredi qu’honorent les Russes. Ce n’est pas un hasard et c’est une coïncidence très intéressante.

- Nune Hakhverdyan : Votre vie a-t-elle changé ?
- Andreï Bitov : La vie est la même partout et les gens sont en général semblables : ils éprouvent une même souffrance, une même solitude et ne peuvent entendre le message de la vie. Ils ne savent où chercher les « porteurs » de vie. Ne me demandez rien sur la vie moderne ; la seule chose que je sache c’est que la vie est partout. Si vous pensez que quelque chose manque dans la vie et qu’elle n’est pas bonne, je vous assure que vous vous trompez car la vie est merveilleuse et pleine de miracles. Pensez à quelque chose et cela arrivera d’un seul coup. L’imagination peut devenir une force réelle.

- Nune Hakhverdyan : Pourquoi n’avons-nous pas de grands écrivains ?
- Andreï Bitov : Pour moi, c’est le talent qui compte le plus. Et le talent ne s’acquiert qu’avec l’équité et la vérité. Autrement, il ne peut y avoir ni force ni parole. Je pense que Hrant Matevossian grandira et fera entendre encore plus sa voix dans l’avenir, car il n’y a personne comme lui en Arménie. Certains écrivent ici et là, mais personne n’a livré de fresques comme les siennes. D’ailleurs, Hrant ne s’intéressait pas à la chute de l’Union Soviétique, car en tant que représentant de la littérature arménienne, il était dans toutes les têtes. Et même si Hrant n’était pas un représentant de la littérature, il était porteur de la littérature arménienne. Il fut un temps où nous luttions tous contre des normes ineptes, afin de nous faire une place au soleil. Cela nous stimulait, sans plus. Et maintenant ? Pouvez-vous essayer d’être libre ? Ce n’est pas facile.

- Nune Hakhverdyan : Pourquoi ?
- Andreï Bitov : Pour être libre, vous devez être quelqu’un et avoir certaines valeurs. Autrement dit, il vous faut exister avec vos valeurs, puis tenter de chercher la liberté dans votre existence. Il a toujours été facile d’obéir et d’être comme tout le monde. Il en a toujours été ainsi. Simplement, les gens devraient se faire à l’idée d’être indépendants par eux-mêmes. La liberté c’est une affaire d’indépendance et c’est en étant indépendant qu’on l’acquiert. Pour les autres choses qui sont données, elles nous soutiennent ou nous entravent, mais ne se traduisent pas en liberté. En un mot, la liberté c’est l’affaire des gens eux-mêmes. Je ne connais personne, et personne ne me dit : « Voilà la véritable liberté. » Et si un jour j’ai le bonheur de demander à Dieu ma liberté, ou même le droit d’écrire quelque chose, cela veut dire que toute chose est parfaite alors. Ensuite, vous commencez à prier pour d’autres choses telles que la santé, les générations à venir, les amis et les proches. Du moins, nous arrivons dans ce monde vides, avec un nom, et pareillement nous le quittons. Le plus important est de ne pas de raisons d’avoir honte lorsque l’on quitte ce monde.

- Nune Hakhverdyan : Beaucoup d’écrivains soutiennent des forces politiques, ce qui nuit à leur réputation et à leur rôle. Qu’en pensez-vous ?
- Andreï Bitov : Que signifie pour un écrivain être dans l’opposition ? L’écrivain est naturellement un opposant, car il ou elle n’aime pas le gouvernement et ne s’intéresse pas aux affaires gouvernementales, et il a d’autres moyens pour s’exprimer. Mais n’oublions pas qu’un véritable écrivain projette parfois son gouvernement dans l’avenir et n’a pas envie de tout avoir d’un coup et rapidement. Les gouvernements vont vite, mais les bons textes demandent beaucoup de temps. Je ne comprends rien en politique et n’en ai pas envie, car la politique ne me semble pas une bonne chose. La politique sent mauvais, comme toujours.

- Nune Hakhverdyan : Les temps sont durs en Arménie. Vous avez remarqué ?
- Andreï Bitov : En Arménie, cela a toujours été difficile. Je pense que la diaspora arménienne devrait s’occuper davantage de l’Arménie. Même à l’époque soviétique, j’étais étonné de voir que la diaspora arménienne ne soutenait guère l’Arménie. On ne devrait jamais mégoter. Il faut ouvrir tout grand son cœur et sa main et toutes les portes vous seront ouvertes.

- Nune Hakhverdyan : Les jeunes, dites-vous, ne lisent pas de livres et sont conformistes.
- Andreï Bitov : Laissons-les tranquilles. Les jeunes se débrouilleront. Peut-être le feront-ils…

- Nune Hakhverdyan : Vous avez écrit un scénario sur Iosif Orbeli, le directeur de l’Hermitage, qui n’a pas encore été transposé au cinéma. Pour le réalisateur David Muradyan, nous aurions là un bon exemple de film abordant les relations entre l’individu et le système. Pourquoi n’a-t-il pas été adapté au cinéma ?
- Andreï Bitov : Lorsque j’ai écrit ce scénario, j’étais sans travail et je voulais gagner ma vie, mais la gagner sans honte. Ce scénario n’est pas une étape importante dans ma vie. Frunzik Dovlatyan n’a pu le faire approuver. Piotrovski n’aimait pas non plus. Peut-être s’agissait-il d’histoires véridiques qui n’étaient pas acceptées. Qu’y pouvons-nous ? Il y a des gens que la vérité ne satisfait pas.

- Nune Hakhverdyan : Lorsque nous disons qu’un poète est plus qu’un poète, nous en faisons quelqu’un qui doit montrer la véritable voie aux autres. Pourquoi ?
- Andreï Bitov : Le poète est un poète, ni plus ni moins. Les gens aiment entendre ce que disent les poètes, car ils aiment s’illusionner. J’ai écrit sur une seule chose durant toute ma vie… J’ai écrit que l’être humain est perpétuellement dans l’illusion de soi, car telle est la nature. L’être humain ne veut pas croire en lui, voilà la question centrale. L’idée que nous sommes trompés par le gouvernement et la société est une interprétation des plus simplistes. Nous sommes tous dans l’illusion, moi y compris. Je n’écris qu’à ce sujet. Et quand j’écris, je m’imagine toujours que mes lecteurs sont plus intelligents que moi. Je respecte le lecteur car un écrivain n’est rien à moins que ses écrits ne soient lus.

- Nune Hakhverdyan : Pourquoi l’être humain désire-t-il être trompé ?
- Andreï Bitov : L’être humain ne veut pas croire en lui, il n’en a pas envie ou n’en éprouve pas le besoin. J’ai récemment formulé mon message, décrivant comment il arrive qu’un homme se mente à lui-même. L’influence du système soviétique ou totalitaire n’entre pas ici en compte, c’est une question secondaire. Par exemple, je n’ai jamais compris pourquoi les gens m’acceptent et me comprennent aussi bien à l’Ouest. Lorsque j’ai formulé ce message, j’ai compris. Car ce phénomène concerne tous les êtres humains et les gens doivent se mentir à eux-mêmes pour pouvoir mieux vivre.

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Source : http://www.168.am/en/articles/6518-pr
Traduction : © GeorgesFesta – 08.2009.

NdT : L’ouvrage d’Andreï Bitov, Un Russe en Arménie – Souvenirs d’un pays qui fut, traduit par Dimitri Seseman, est paru aux éditions Albin Michel (1ère éd. 1990). Autres œuvres traduites en français : L’Herbe et le ciel (trad. Jean-Jacques Marie, éd. du Seuil, 1966), La Maison Pouchkine (trad. Philippe Mennecier, éd. Albin Michel, 1989, rééd.), Le Professeur de symétrie (trad. Philippe Mennecier, éd. du Seuil, 1990), L’attente des singes ou Le Livre des pérégrinations (trad. Christine Zeytounian-Beloüs, éd. Albin Michel, 2000), La Datcha (trad. Christine Zeytounian-Beloüs, éd. Albin Michel, 2001), Les Amours de Monakhov (trad. Antonina Roubichou-Stretz, éd. Albin Michel, 2005).