samedi 22 août 2009

Arménie 1946

Rapatriés embarquant sur un navire les conduisant à Batoumi (Géorgie), puis de là en Arménie soviétique
Cliché : Photolure


1946

par Maria Titizian

The Armenian Reporter, 08.09.2007



La famille de tante Osannah est toute euphorique. Ils ont été parmi les premiers à inscrire leurs noms sur les listes.
La machine soviétique de propagande bat son plein en ce printemps 1946 au Liban et en Syrie. Le rapatriement se ferait à partir de cinq centres principaux en même temps : Bulgarie, Roumanie, Grèce, Iran et Syrie-Liban.
On leur a dit que la première caravane quitterait Beyrouth en juin, cette même année, suivie par des caravanes provenant des pays voisins. Des promesses sont faites à ces Arméniens sans espoir, impatients de prendre un nouveau départ dans leur mère patrie. On leur donnera des maisons, du travail, une éducation gratuite pour leurs enfants, des soins pour tous. Ils feront partie d’une fraternité où tous sont égaux, où n’existe aucune distinction de classe et où l’Etat prend soin de chacun de leurs besoins et désirs.
Si quelqu’un s’inquiète de la politique du régime communiste, on raffermit leur confiance en leur disant qu’il existe la liberté d’expression et de la presse, et que la critique est aussi autorisée, dans la mesure où elle ne franchit pas les bornes de la décence. Il n’y aurait aucune restriction pour voyager à l’intérieur ou hors des frontières de l’Arménie soviétique. A tout moment, s’ils le désirent, ils seront libres de partir.
On leur assure que l’unité familiale, si essentielle pour les Arméniens, a des bases solides en Arménie soviétique. Divorcer est très difficile et n’est autorisé que par arrêt final des plus hauts tribunaux. On les informe qu’en 1945 seuls trois divorces ont été autorisés dans la république. En Arménie soviétique, une femme est libre de travailler, si elle le désire. Les femmes sont représentées à égalité à tous les niveaux de l’administration et elles ne font l’objet d’aucune discrimination. Tout cela, alors que le féminisme cherche encore des terres fertiles à l’Ouest.
Krikor, le mari de tante Osannah, doit se rendre chaque jour au bureau du Comité local de Rapatriement, situé à l’ambassade d’URSS à Beyrouth, attendant de savoir quand lui et sa famille embarqueront. Embarquer. Le voyage terrestre est peu sûr ; un voyage par mer constitue donc le seul itinéraire disponible.
Tandis que l’Union Soviétique s’occuperait d’eux à leur arrivée en Arménie, la diaspora est chargée de contribuer sur le plan à la fois logistique et financier au transport des milliers d’Arméniens de retour vers la patrie. Ainsi débute au sein de la diaspora une vaste campagne de collecte de fonds, destinée à réunir l’argent couvrant le coût du voyage des rapatriés. Des organisations arméniennes du Moyen Orient, des Etats-Unis et d’Europe, rassemblées derrière cet appel au rapatriement, se lancent dans un effort de collecte de fonds sans précédent dans l’histoire de leur peuple.
Puis s’ensuivit le chaos.
En scène d’ouverture, les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. L’Union Soviétique a perdu des millions de citoyens et l’économie de ses républiques est en ruines. La République socialiste soviétique d’Arménie, la plus petite géographiquement, a perdu 12 % de sa population, environ 175 000 habitants, au cours de la guerre, et est au bord de l’effondrement. Chaque jour l’électricité est coupée à plusieurs reprises et l’approvisionnement alimentaire est réduit.
Après avoir cédé les régions de Kars et d’Ardahan à la Turquie en 1921, des terres qui appartenaient traditionnellement aux Arméniens et sous contrôle russe depuis 1878, Moscou commence à développer des plans pour repeupler la RSS d’Arménie, avec l’intention de récupérer ce territoire. Ce que souhaite aussi l’Arménie soviétique, car elle court le risque de perdre son statut de république et d’être rétrogradée au rang de région autonome. L’histoire et la politique avaient déjà vu les régions du Nagorno-Kharabagh et du Nakhitchevan, deux anciens territoires arméniens, être cédées comme régions autonomes à la république d’Azerbaïdjan. La population arménienne dans ces territoires se retrouvait étrangère et marginalisée. Un nouvel élan est donné par la relation prudente, mais grandissante, de l’Eglise arménienne avec le régime soviétique. Après avoir reçu de nombreuses requêtes de la diaspora arménienne et de la république elle-même, Gevorg VI, Catholicos de tous les Arméniens, écrit plusieurs lettres, demandant à Staline de lancer une campagne de rapatriement.
Avec le soutien total de Moscou, le gouvernement de la RSS d’Arménie s’engage dans une ambitieuse tâche de rapatriement. Des comités d’organisation sont créés et des délégués sont envoyés auprès des différentes communautés arméniennes de la diaspora. Après 1915, des centaines de milliers d’Arméniens, qui avaient réussi à survivre au génocide, s’étaient répandus surtout au Moyen Orient. On approchait la fin de l’année 1945. 30 ans seulement étaient passés, et de nombreux Arméniens portaient encore le souvenir vivace de ces tragiques années d’atrocités et de haine.
Lorsque la nouvelle d’un plan possible de rapatriement commence à atteindre les communautés arméniennes dispersées à travers le monde, chacun jubile à la perspective de revenir dans sa patrie, bien que pour une majorité d’entre eux ce n’est qu’une illusion. Les terres que leurs ancêtres avaient labouré pendant des siècles, celles des Arméniens de l’ouest, sont maintenant occupées par l’Etat turc. L’Arménie occidentale est maintenant la Turquie orientale. Bitlis, Van, Moush, Erzurum, Kharpert… autant de noms venus de leur passé spirituel, et qui font tous maintenant partie de la Turquie. Les petites frontières de la république d’Arménie, cette petite partie de leur nation, qui, en tant qu’Etat nouvellement indépendant, avait survécu tout juste à l’agression de la Turquie et fut obligée d’être soviétisée, leur sont étrangères, tout comme ces terres où ils vivent comme des étrangers depuis trois décennies.
Peu importe. N’est-ce pas une partie de leur patrie ancestrale ? Oui, bien sûr. Est-ce là où ils sont nés, ont grandi et où ils furent pratiquement anéantis ? Non. Mais c’était toujours l’Arménie, cet espace géographique toujours insaisissable, éphémère, où ils pourraient enfin ressentir un sentiment d’appartenance. Un espace où ils pourraient commencer à cicatriser leurs blessures, oublier l’innommable. Alors, quand les premiers représentants, venus d’Union Soviétique, commencent à arriver en Syrie, au Liban, en Palestine, en Egypte, en Grèce, en Bulgarie et dans d’autres pays, pour lancer le processus complexe de rapatriement, une jubilation universelle envahit les cœurs.
Ils s’inscrivent par milliers. Des milliers d’autres vivent un dilemme. Avant même de recevoir la confirmation définitive de leur acceptation sur les listes finales, les familles commencent à vendre leurs maisons et leurs biens. Les gens préparent leurs malles pour transporter ce qu’ils ont acquis au cours de leur vie.
Les représentants soviétiques les assurent à nouveau que s’ils ne parviennent pas à vendre leurs biens avant de partir, ils recevraient l’équivalent financier de leurs biens non vendus, à leur arrivée en Arménie. Tragiquement, non seulement ils ne reçurent jamais cet équivalent financier, mais de nombreux rapatriés ont aussi « perdu » leurs biens, après leur arrivée dans la patrie. Les familles furent déchirées, lorsque surgirent les vicissitudes et la colère. Certains désespèrent de partir, d’autres demeurent prudents quant aux informations que leur fournissent les Soviétiques. Pères et fils se querellent. Des allégeances politiques s’étaient forgées, puis se détruisent. Comme si le Paradis ouvrait ses portes, et que Jésus lui-même descendait sur terre, montrant le chemin du salut. Et tout ceci au nom du foyer et de la patrie.
Lorsque tante Osannah et Krikor reçoivent la confirmation finale qu’ils vont partir à l’automne 1946, un calme instable s’ensuit. La famille entière de Krikor, y compris de lointains parents, s’est inscrite et est déterminée à partir. Tante Osannah est la seule. Bien que mariée et ayant sa propre famille, elle laisse derrière elle ses parents et ses enfants, parmi lesquels mes arrière-grands-parents maternels. Quand survient la réalité de son départ, tante Osannah est inconsolable. Certes, ses parents sont des survivants du génocide, et certes, elle est aussi patriote que n’importe quel Arménien, mais l’ambiguïté de sa destination l’effraie. Elle a de jeunes enfants et s’inquiète pour eux. Et elle est suffisamment avisée pour savoir que l’Union Soviétique, sortant tout juste de la guerre mondiale, doit souffrir de la faim. Les garanties qu’offrent les Soviétiques sur un plateau d’argent ne la rassurent guère. Elle redit à ma mère cette expression très répandue parmi les Arméniens à cette époque : « Si tu vas dans un endroit dont tu ne peux partir, n’y vas pas. »
Mais les signes d’un courant sous-jacent négatif se font déjà jour dans certains milieux politiques arméniens. On s’alarme de la répression des libertés en terre soviétique. Pendant des années, les autorités soviétiques ont pris pour cible certaines organisations politiques arméniennes. Tous ceux qui appartiennent à la Fédération Révolutionnaire Arménienne et ses organisations sœurs sont ainsi rayés des listes de rapatriement. Il est demandé à ceux qui appartiennent à ces organisations de dénoncer publiquement leur affiliation à ces groupes, s’ils veulent être inscrits. Ils doivent publier des annonces dans des journaux, en affirmant et en dénonçant ces organisations comme nuisibles au patriotisme arménien, à l’Union Soviétique et à cette noble entreprise de rapatriement. Certains chefs religieux arméniens commencent à prêcher du haut de leur chaire, prévenant leurs congrégations de l’athéisme rampant en Union Soviétique. L’absence de foi et de moralité causerait leur ruine. Mais le mouvement ne s’inverse pas, et les listes continent à s’allonger sans cesse.
Le retour vers la patrie était l’unique rédemption recherchée de ceux qui avaient l’intention de partir. La tentative d’oblitération des traditions de la plus ancienne Eglise du monde ne se révèlera aux rapatriés que plusieurs années après, lorsqu’ils apprendront que des églises arméniennes remontant jusqu’au 6e siècle ont été démolies pour faire place à des idées fantasques de salles de cinéma. Ces rapatriés, ou « aghbars », terme méprisant que leur réserva la population locale de l’Arménie, connurent un destin fait de calamités et d’infortunes.
Alors les caravanes commencent à partir, de Jérusalem, Beyrouth, Sofia, d’Athènes, du Caire, d’Alep, Bucarest, Paris, Marseille, Lyon, Bagdad, de Macédoine, et de Téhéran.
Automne 1946. Le jour est venu pour tante Osannah et sa famille. Leur maison vendue, leurs biens vendus aux enchères ou donnés, leurs vêtements et leurs affaires personnelles dans des malles, prêts pour ce périple maritime. Toute sa famille accompagne Osannah vers le port de Beyrouth, où le paquebot Pobeta est à quai. Il y a déjà des milliers de gens. Certains sont là pour partir, d’autres pour un dernier adieu à leurs chers proches. Un orchestre joue quelque part. Osannah a l’impression d’entendre battre le tambour au loin. Elle serre les mains de ses enfants pour ne pas les perdre dans cette foule humaine. Naturellement, l’atmosphère générale est à la jubilation.
Parmi les larmes, on entend crier « Tebi Hairenik ! » (« En avant vers la patrie ! »). Les gens chantent et dansent. Une immense jubilation. De grands discours sont prononcés aussi ce jour-là. Le représentant du Comité local de Rapatriement fait entendre d’une voix forte et fougueuse des paroles de réconfort et de victoire, l’espoir d’un avenir plus éclatant et d’une fraternité faite d’égalité. Plus personne ne doit vivre en étranger sur des terres étrangères. Bruyants applaudissements.
L’archevêque du Liban dirige une prière commune finale. Puis, lentement, les voyageurs commencent à embarquer. Osannah entend un enfant qui gémit, étroitement serré dans les bras de sa mère. Tout autour d’elles, les visages semblent radieux, pleins d’espoir. Elle se sent seule dans cette foule, tout ralentit, si bien qu’elle entend à peine maintenant les voix de ceux qui sont à côté d’elle. Elle est la seule chose animée dans cette foule de plusieurs milliers de personnes ; toutes les autres choses semblent se couvrir d’une fine brume argentée.
Alors elle dit au revoir à son père, sa mère, ses frères et sœurs, ses nièces et neveux. Elle n’arrive pas à prononcer un mot. Pas le moindre mot. Elle ouvre ses lèvres pour parler ; mais sa voix part en lambeaux et seuls quelques sons rauques sortent de sa gorge. On l’étreint, on l’embrasse. Elle se souvient d’avoir pris Sonia, ma mère, dans ses bras et d’avoir embrassé sa joue. Puis elle escalade la longue passerelle jusqu’au troisième pont du navire. Elle n’a rien pu dire à sa famille, et pourtant il y avait tant à se dire. Elle veut voir le visage de sa mère encore une fois ; lui dire combien elle l’aime et combien elle l’aimera toujours ; lui dire combien elle s’excuse de la laisser ainsi derrière elle. Alors elle se retourne et s’écrie : « Maman ! »
Mais sa mère, dans sa douleur, s’est déjà retournée et s’achemine à travers la foule.
« Maman ! » s’écrie à nouveau Osannah.
Mais sa voix est emportée par le vent, comme tant d’autres, et c’est comme un murmure qui parvient aux oreilles de sa mère. Elle voit sa mère qui s’arrête de marcher, se retourner, puis, sans la regarder à nouveau, disparaître dans la foule. Osannah la contemple un moment, le cœur brisé, puis elle disparaît à son tour dans le bateau. Une fois sur le pont, elle arrive encore à entendre les milliers de gens à quai, criant des noms, lançant des adieux et entonnant « Tebi Hairenik ! Tebi Hairenik ! Tebi Hairenik ! ».
Des heures sont nécessaires pour charger les valises, les malles de chacun, toute une existence mise en boite et rangée quelque part dans les profondes entrailles du navire. La foule est clairsemée et le soleil joue avec les nuages dans le ciel. Des nuances d’orange et de bleu magenta percent à l’horizon. Osannah entend la sirène du navire retentir trois fois, puis elle sent le navire bouger. Elle s’accroche au bastingage si fermement que ses articulations blanchissent à mesure que les lumières de Beyrouth commencent à s’estomper, inexorablement. Elle ferme les yeux et ressent la brise sur son visage. L’odeur salée de la mer, qui emporte ses sens, l’étourdit. Alors elle ouvre les yeux et voit maintenant à peine le rivage. Il lui semble que seul son cœur est triste. Soudain, une femme, qui se tient à quelques mètres d’elle, s’évanouit et tombe à terre, tandis qu’on entend ses enfants crier le long des couloirs du navire.

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Maria Titizian est rédactrice-adjointe de The Armenian Reporter. Elle a quitté le Canada pour l’Arménie en 2001.

Traduction : © Georges Festa – 10.2007
Précédemment publié en oct. 2007, après accord de l’éditeur.