dimanche 30 août 2009

Arménie / Europe

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Europe : où finissent ses frontières ?

par Hratch Bayadyan

Hetq, 17, 24.09 – 15.10.07



Aujourd’hui personne ne demanderait sérieusement : « Oui ou non, l’Arménie fait-elle partie de l’Europe ? ». Cette question suscitait beaucoup de débats au début de l’indépendance, mais a depuis perdu une bonne part de son urgence. Cette autre formule – « L’Arménie en route vers l’Europe » - est davantage actuelle. Ce fut le titre d’un colloque international (dont le rapport fut publié ensuite), organisé par le Centre Arménien de Recherches humanitaires il y a quelques années.
Par contraste avec notre question de départ – qui oriente vers une réponse positive, fondée sur diverses réalités historiques, culturelles et autres -, la seconde formulation n’est pas tendancieuse, mais affirme implicitement que l’Arménie a un certain potentiel pour entrer dans l’Europe.

Naturellement, ce changement d’orientation suggère ouvertement une modernisation et un développement de la société, et propose quelque chose de plus caractéristique de l’époque moderne que notre situation actuelle. J’aimerais croire que l’Arménie est en route vers l’Europe, que notre pays se tient fermement sur une route tangible, qu’il existe des gens conscients de la direction que nous prenons… Mais, selon moi, il serait préférable que la question des perspectives de l’Arménie (car, de quelque manière qu’on la formule, cette question concerne l’avenir du pays) soit placée sans un contexte plus large, prenant en compte l’existence et l’influence de la globalisation dans la région. Sans vouloir faire mine d’entreprendre une analyse globale et approfondie, je vais tenter d’ajouter quelques détails à partir du point de vue de cette formulation ou, pour être plus exact, de cette définition descriptive. Ce qui implique de modifier l’idée d’une « Arménie en route vers l’Europe » par une « Arménie aux marges de l’Europe », où le mot « marge », en tant que métaphore, a un sens à la fois géographique et socioculturel, sans être nécessairement négatif dans ses implications. Il ne renvoie pas à la « marginalisation » au sens traditionnel du mot, mais plutôt à un sens plus large, sur lequel je reviendrai. Quoi qu’il en soit, cette expression prend en considération à la fois le fait que l’Arménie est membre du Conseil de l’Europe depuis plusieurs années et participe aux changements à l’intérieur de l’Union Européenne, et le fait qu’en même temps, les relations Union Européenne – Arménie demeurent largement formelles et que les perspectives pour l’Arménie d’intégrer la famille européenne sont minces, pour ne pas dire plus.

Beaucoup de gens pensent que la formation et l’élargissement de la famille européenne est la réponse au défi de la globalisation. Une union transnationale de ce genre permet d’apporter de nouvelles solutions à certains problèmes (politiques, économiques, environnementaux, etc) pour le présent et, plus important, dans l’avenir. Des solutions qui de toute manière dépassent les possibilités des gouvernements nationaux. Nous savons que l’expansion de l’Union Européenne, qui s’était accélérée après l’écroulement du bloc socialiste, s’est maintenant ralentie, et beaucoup s’interrogent pour savoir jusqu’où peut s’élargir l’Europe. Cette question est d’un grand intérêt pour les Européens eux-mêmes, mais il n’y a pas de consensus à l’intérieur du continent. C’est en particulier le cas sur les perspectives pour la Turquie de rejoindre l’Union. Et cela semble plus compliqué que jamais, après la victoire aux élections présidentielles de Turquie, d’un candidat au fort enracinement islamiste.

L’une des influences qui s’opposent à la globalisation est la renaissance des identités locales et des traditions culturelles – le renforcement et la diffusion d’idées nationales, ethniques ou culturelles. L’activation des groupes islamistes, et en particulier la montée de l’islam radical, en constitue un exemple. Ce radicalisme a une histoire différente et des manifestations variables chez les deux voisins de l’Arménie, l’Iran et la Turquie, mais la situation actuelle montre qu’il est impossible d’ignorer l’influence de l’islam quant aux perspectives européennes du Caucase Sud en particulier.

Les trois pays influents dans la région – la Russie, la Turquie et l’Iran -, tous concernés par l’idée d’expansion européenne d’une façon ou d’une autre, ont des positions très différentes sur cette question. Non seulement l’Iran est le moins lié à la destinée future de la famille européenne, mais il est aussi en claire rupture avec l’Ouest. Les positions de l’actuel Président de l’Iran s’enracinent dans un islam plus radical encore. Néanmoins, à l’intérieur de la société de ce pays, existe un mouvement affirmé (conduisant périodiquement à un conflit ouvert avec les autorités) vers la laïcisation et des valeurs qui pourraient le rapprocher de l’Ouest. Cela ne concerne pas seulement des idées telles que la liberté d’expression, les droits de l’homme etc, mais aussi des projets à long terme pour les technologies de l’information, une industrie du cinéma reconnue dans le monde entier, etc.

C’est chose vaine que de parler d’une possible entrée de la Russie dans l’Union Européenne, du moins en ce qui concerne actuellement le territoire, les ambitions et le développement de ce pays. La situation actuelle en Russie (le problème de la Tchétchénie, la suppression sur une large échelle des libertés démocratiques, etc), où les différences existantes avec l’Ouest sont chaque jour soulignées et s’affirment davantage, tout cela montre l’état complexe des relations Russie-Europe, le caractère étranger de la Russie vue de l’Ouest, et beaucoup de spécialistes estiment que ces changements sont irréversibles. Il est aussi très clair que la Russie ne fait pas mystère de sa jalousie de voir s’améliorer les relations entre l’Ouest et les anciennes républiques soviétiques.

Pour la plupart des gens, la possibilité d’inclure la Turquie dans l’Union Européenne augmenterait les chances d’adhésion des républiques du Caucase Sud. D’un autre côté, on est moins attentif au réveil de l’islam dans ces pays, à ses implications historiques et aux changements que cela provoque dans la société.

On peut trouver des détails sur les changements qui se sont produits en Turquie, ces dernières décennies, dans une série d’études menées dans différents pays au début des années 1990, études dirigées par Peter Berger et Samuel Huntington, auteurs réputés à l’Ouest, et publiées sous le titre Many Globalizations : Cultural Diversity in the Contemporary World [Les Globalisations : la diversité culturelle dans le monde contemporain] (2002). Ce projet couvre un certain nombre de pays, y compris la Turquie. Pour les chercheurs turcs, le principal changement dans les années 1990 est la montée de l’islam, qui a provoqué des débats, des scissions et différentes approches sur plusieurs sujets. L’islam a commencé alors à jouer un rôle important dans la vie politique, économique et culturelle de la Turquie. Selon eux, « la vision islamique du monde a été politisée et « l’islam politique » est devenu un élément politique central et une force influente. »

Les résultats de cette étude montrent que, depuis les années 1980, le plan de modernisation de la Turquie a respecté, de manière caractéristique, la coexistence entre libéralisation économique et traditionalisme, lui-même considéré dans le cadre d’une tendance au retour à une identité unique. Tout cela n’exprime pas un rejet, mais redéfinit plutôt la modernisation sociale en cours, « modifie les perceptions du développement et de l’identité, tout en jetant le trouble sur la pensée rationnelle laïque en tant que source unique de modernisation ». Ce qui signifie, en même temps, le renforcement de l’islam comme force politique, annonçant la fin de la suprématie de la culture laïque, et ce qui pourrait conduire à de sérieuses modifications dans le modèle occidental de démocratie.

Les chercheurs soulignent qu’il ne s’agit pas là d’un islam radical, mais plutôt d’un mouvement cherchant les moyens de réconcilier valeurs occidentales et orientales. Il faut bien sûr se rappeler que cette recherche était conçue d’après certains principes théorétiques et une manière de concevoir (en particulier, du point de vue de la théorie de la globalisation, défendue par P. Berger), utilisant des concepts et un langage qui lui correspondent. Mais, même en ayant cela à l’esprit, les conclusions de cette étude semblent intéressantes et crédibles. La société turque a donc indubitablement connu, au cours des vingt dernières années, d’importantes transformations, dont certaines sont toujours en cours. Ces mutations ont changé la Turquie de manière tangible, à la fois comme société laïque et dans notre perception de son avenir européen.

Ainsi, si nous considérons le Caucase Sud en tant que contexte régional élargi et les changements qui se sont produits chez nos pays voisins les plus influents, nous avons des raisons de croire que la situation actuelle ne plaide aucunement en faveur d’une perspective européenne pour les sociétés de cette région.

Dans les pays avoisinant l’Arménie, deux processus typiques de globalisation ont éclaté – l’élargissement de l’Europe, unifiant différents pays en une seule région et, d’autre part, le réveil de traditions oubliées, soulignant identités séparées et différences. La contre-influence de la Russie ressemble davantage à une tentative pour rajeunir une ambition perdue après la chute de l’empire, qu’à une quête d’identité nouvelle dans la situation actuelle…

Chose intéressante, le rôle significatif joué par la religion et les mouvements religieux dans un monde en globalisation n’est pas réservé à l’islam. La réponse locale à l’influence de la globalisation et les moyens de résistance – d’ordinaire liés inexorablement à la tradition – finissent par être présentés dans un contexte religieux, qui inclut aussi le christianisme.

Un bon exemple en est fourni par une étude sur le Chili, signalée dans l’ouvrage cité plus haut Many Globalizations : Cultural Diversity in the Contemporary World [Les Globalisations : la diversité culturelle dans le monde contemporain] de Peter Berger et Samuel Huntington (2002). Il s’agit d’un pays qui a connu un impressionnant développement économique, grâce en grande partie au fait que dès les années 1950 plusieurs universités chiliennes collaborèrent étroitement avec l’université de Chicago, avec de nombreux experts chiliens y étudiant, revenant dans leur pays d’origine, puis occupant de hautes fonctions dans les domaines de l’éducation et de l’économie. Malgré cela, comme le signale cette étude, ces dernières années, non seulement l’élite affairiste du Chili apprécie le monde global, la modernisation, la technologie ultramoderne, les voyages et l’argent, mais elle accorde aussi une grande importance à la religion et au concept traditionnel de famille. Ils sont conservateurs sur le plan moral, mais penchent pour des solutions du type libre marché en économie. Ils restent fidèles à leur religion, mais s’efforcent de développer la technologie. Cette combinaison de préférences apparemment incompatibles peut s’expliquer du fait que ces hommes d’affaires, vivant dans un climat de risque et d’incertitude constants, de voyages impromptus, de mutations technologiques, de rude compétition et de conditions de travail en perpétuel changement, ont besoin de trouver un équilibre dans la sphère spirituelle et morale, où toute chose doit être constante et demeurer identique. Ainsi, comme le résume cette étude, les hommes d’affaires globalisés et compétitifs d’Amérique Latine participent aussi au combat visant à préserver identité historique et tradition.

Spécificités régionales de la globalisation

La tradition religieuse, pour des raisons compréhensibles, ne joue pas un tel rôle dans la société arménienne, de même que l’Eglise. Il existe bon nombre de difficultés pour redécouvrir des identités et des valeurs traditionnelles, de même que pour les revitaliser sous des formes nouvelles. Le philosophe Boris Grois, par exemple, souligne que le plan soviétique de modernisation a détruit et irrémédiablement supprimé les cultures et identités culturelles des nations soviétiques pré-modernisées. L’on peut contester ce point de vue, mais il est impossible de ne pas admettre la crise d’identité post-soviétique qui s’est produite ou le manque de capacité de ces pays à résister à la globalisation par des moyens culturels. Il est aussi probablement pertinent de dire que la construction d’une société socialiste à l’époque soviétique fut une première étape de globalisation – une unification de nations et de cultures -, mais opérée par des intentions et des moyens beaucoup plus radicaux.

L’expérience qui reste de l’époque soviétique est donc critique pour le destin actuel de la société et de la culture arméniennes. Dans un article sur la globalisation culturelle, publié en 1990, Arjun Appadurai souligne en particulier que la globalisation n’est pas véritablement une américanisation, mais plutôt une japonisation pour les Coréens, une indianisation pour les Sri Lankais, une vietnamisation pour les Cambodgiens, une russification pour les Arméniens soviétiques, et ainsi de suite. A présent, quinze ans après l’effondrement de l’Union Soviétique (lorsque les spécialistes évoquaient à l’unisson une américanisation de la Russie), cette thèse est sujette à caution, notamment dans le cas de l’Arménie. Naturellement, dans un cadre plus large, parler de russification de l’Arménie fait encore sens, mais l’un des problèmes posé est que la russification fut une chose à l’époque soviétique et totalement différente aujourd’hui.

Avant d’approfondir le choix entre russification ou européanisation que rencontre aujourd’hui l’Arménie, il est utile d’évoquer brièvement les conclusions d’une étude sur la globalisation de Taïwan (à nouveau à partir de la source citée plus haut).

A Taïwan, comme dans beaucoup d’autres pays d’Asie du Nord-Est et du Sud-Est, parallèlement à l’américanisation et à l’européanisation du style de vie et de la culture de masse, existe aussi une très forte influence japonaise, car la culture de masse japonaise constitue le moyen par lequel ces pays ont été exposés à la culture globale moderne. Les Japonais ont adapté le Rêve américain aux situations locales et utilisent les mass médias pour le rediriger vers Taïwan, où cette représentation de la vie japonaise moderne est devenue l’image idéale de la globalisation pour les jeunes Taïwanais. Ceci s’est accompagné d’un « reformatage » de la culture, adaptée à la situation locale, grâce à quoi nombre de traditions locales et d’éléments locaux du style de vie ont été revitalisés et injectés dans la société.

Le processus de démocratisation caractérise la société taïwanaise depuis les années 1980. Parallèlement, une perception nouvelle de l’identité nationale commence à se former et se développer là-bas (en particulier du fait de l’affaiblissement de l’influence chinoise à Taïwan), de même que le processus consistant à recompiler l’histoire taïwanaise et en changer l’interprétation dans les milieux politiques et universitaires.

Les intellectuels acceptent de diffuser des idées nouvelles que les mass médias internationaux déploient à Taïwan et de devenir les fournisseurs d’idées neuves au sein de la société. Ce « brain gain » [afflux de cerveaux] débuta à la fin des années 1970 et au début des années 1980, lorsqu’un nombre croissant de jeunes et talentueux Taïwanais, diplômés de grandes universités américaines, se mirent à retourner dans leur pays d’origine et à y travailler. Ce sont eux qui apportèrent et établirent bon nombre de valeurs occidentales et globales… Ils lisaient et écrivaient sur ces idées nouvelles et ces concepts récents dans les amphithéâtres des universités, les journaux et les revues, traduisant de nombreuses œuvres classiques (en philosophie, psychologie, sociologie, histoire, économie, sciences politiques et commerce). Ces changements radicaux revenaient à instituer, accepter et développer des idées modernes dans les domaines de l’art, de la littérature, du cinéma, de la musique, comme dans les sciences sociales. Tout cela suggère que l’intelligentsia exerçait de fait une forte influence sociale.

D’autre part, le rôle joué par différents mouvements sociaux dans la transformation de la société taïwanaise. Ce sont des mouvements dans lesquels de nombreux militants ont reçu une éducation occidentale et contribuent à la globalisation de Taïwan en exposant la société à des idées et des concepts dont les origines se situent à l’Ouest, bien qu’ils soient adaptés et acceptés par la population locale.

Cette étude montre, en utilisant l’exemple de Taïwan, que les effets de la globalisation sur une société non occidentale peuvent conduire à des types ou des directions différentes de transformation. Ils semblent caractéristiques de sociétés contraintes de se refonder pour s’adapter à une situation nouvelle et de se faire une place dans la situation globale nouvelle. Or il est difficile de relever l’un de ces signes ou quelque possibilité de transformation en Arménie.

Il est absurde, par exemple, d’espérer le retour de quelqu’un éduqué à l’Ouest (il n’en existe pas, en particulier dans les sciences sociales), le développement de quelque mouvement social ou la formation d’autres forces susceptibles de diffuser de nouvelles connaissances ou une manière neuve de penser, entraînant une transformation de la société.

Ainsi, à cet égard, l’européanisation est beaucoup plus typique de Taïwan que de l’Arménie, en dépit de la proximité historique, culturelle, géographique – et plus récemment, politique – de cette dernière avec l’Europe. Il est évident aussi qu’il existe des classes européanisées en Turquie, y compris dans les milieux universitaires, ce que l’on ne peut pas dire de l’Arménie. L’Arménie est actuellement distante de l’Ouest, culturellement, sinon géographiquement.

L’Arménie en marge de l’Europe

Le terme « marge(s) de l’Europe » est déjà en usage depuis plusieurs années et comporte des connotations géographiques, économiques, politiques et culturelles. Il s’agit d’une région hétérogène et changeante, qui compte aussi plusieurs anciennes républiques soviétiques. Certaines sont parvenues, durant cette période, à devenir de nouveaux membres de la famille européenne, d’autres se sont transformées en « nouveaux voisins ». Il est utile de noter que ce mouvement en direction de l’Europe comporte en général une tendance explicite à fuir l’influence russe. Relevons encore que dans le cadre d’une Europe élargie il semble y avoir des zones d’inégalité – que l’on pourrait qualifier de « marges internes ». Comme le note le critique culturel Sean Cubitt : « Dans la nouvelle Europe nous sommes tous Européens, mais les anciens Européens continuent d’occuper exclusivement la scène centrale. »

Ces dernières années, les termes « russophile » et « europhile » ont été de plus en plus utilisés, pas seulement pour décrire les politiciens ou les partis politiques. Un besoin de démarquer la Russie de l’Europe semble compréhensible et historiquement justifié pour une ancienne colonie russe et république soviétique, laquelle, en tant que membre du Conseil de l’Europe, doit au moins apparaître comme recherchant de meilleures relations avec l’Union Européenne.

Cette réalité doit donc être considérée du point de vue d’un effet plus probable de la globalisation – pour l’Arménie la globalisation signifie-t-elle russification ou européanisation ? Rappelons-nous que la colonisation par la Russie n’a pas été identique pour les Arméniens de l’Est sous le régime soviétique. Et ce que signifierait pour l’Arménie une russification post-soviétique demeure peu clair. Or pourquoi ces deux options devraient-elles être mentionnées comme mutuellement exclusives ? Doit-on choisir entre elles ou peut-on combiner russification et européanisation ? Si, comme les chercheurs l’assurent, il est possible de combiner islam et valeurs occidentales (islam et démocratie, islam et économie de marché) en Turquie, si les processus de japonisation, d’européanisation et d’américanisation peuvent se dérouler en parallèle à Taïwan, pourquoi un tel phénomène ne pourrait-il pas se produire dans ce cas – et pourquoi russification et européanisation sont-elles perçues comme mutuellement exclusives en Arménie ? La réponse évidente est que dans le cas de l’Arménie, ce choix est surtout une question d’influence politique et que la « complémentarité » de la Russie et de l’Europe semble chaque jour moins probable.

Ce n’est pas tant le résultat des développements géopolitiques actuels que l’inclination pro-russe des Arméniens de l’Est, laquelle remonte à deux siècles et s’est développée au point de constituer un terreau culturel et comportemental quasi indestructible, une composante indispensable dans la perception qu’ils ont d’eux-mêmes. Un regard plus précis révèle donc que ce choix n’en est pas véritablement un, mais qu’il est plutôt imaginaire. Il est malheureusement avéré que les autorités arméniennes actuelles ont ramené le pays à une zone marquée par l’influence russe. Or, comme nous l’avons relevé plus haut, la manifestation de cette russification n’est pas totalement claire. Les relations qui existaient tant avant que durant l’Union Soviétique ne concernaient pas deux Etats. L’« amitié centenaire entre les peuples arménien et russe » est une chose, les relations étatiques russo-arméniennes en sont une autre. D’autre part, tant que cette amitié russo-arménienne n’aura pas été véritablement étudiée et reconsidérée en tant que relation du type colonie-colonisé, il nous sera très difficile de véritablement discerner les intentions coloniales actuelles de la Russie et de trouver les moyens d’y résister.

Quant aux perceptions socialement significatives de l’Europe, et plus largement de l’Ouest, en Arménie, elles demeurent fort vagues et fragmentaires. L’Europe (ou l’Ouest) moderne, mis à part quelques stéréotypes, reste largement méconnue de la société arménienne. Par exemple, les pays occidentaux peuvent être classés dans la conscience arménienne selon qu’ils reconnaissent ou non le génocide arménien…

En outre, il n’est pas exagéré de dire que l’Ouest à l’époque moderne a principalement atteint la conscience arménienne par l’entremise russe et soviétique. Aujourd’hui encore, l’image qui nous est familière de l’Ouest porte la mention « Made in Russia » et il est difficile d’imaginer l’Arménie se débarrassant rapidement de ce fichu miroir russe, qui l’a ensorcelée deux siècles durant. A une certaine époque, regarder vers la Russie était l’unique option occidentale en dehors de l’influence iranienne pour les Arméniens de l’Est et leur seule chance d’interagir avec quelque culture occidentale que ce soit. Russification et soviétisation furent ainsi un moyen de moderniser et d’occidentaliser les Arméniens pré-soviétiques et l’Arménie soviétique.

Cela signifie que la question « Russie ou Europe ? » est très complexe et délicate pour les Arméniens. Dans ces conditions, lorsque existe un soutien très faible envers l’inclinaison à l’Ouest ou l’occidentalisation, la russification peut sembler la seule option acceptable, laquelle est renforcée par l’expérience historique et la tradition, d’autant plus du fait du désir de contourner la liberté de penser et de critiquer les stéréotypes culturels au moyen de valeurs et de préférences censées inébranlables. De plus, durant les années qui ont suivi l’indépendance, les preuves de la modernisation soviétique se sont en grande partie évanouies, qui eussent pu conduire à réfléchir sur les valeurs traditionnelles et à quelque autocritique, ouvrant finalement la voie à une occidentalisation de l’Arménie.

Qu’il s’agisse d’un « musée à ciel ouvert » (formule « distinguée », héritée de l’époque soviétique), d’un « avant-poste de la Russie », du « peuple soumis au premier génocide du 20ème siècle » ou d’autre chose encore, tout cela concerne une masse passive de gens attendant des manchettes et des descriptions venues du monde extérieur, tout en essayant d’exporter leur exotisme local en direction d’un marché global (processus honteusement appelé « se présenter au monde »). L’alternative est de tendre vers la globalisation, exprimée en un mot et sans le moindre détail par « occidentalisation », laquelle est basée sur une vision du futur dans un contexte de globalisation, tout en préservant sa propre culture et en rebâtissant en conséquence la société.

Source :
http://www.hetq.am/eng/society/7096/
http://www.hetq.am/eng/society/7124/
http://www.hetq.am/eng/society/7185/

Traduction : © Georges Festa – 09 et 10.2007.
Précédemment publié en 2007, après accord de l’éditeur.