lundi 31 août 2009

Attila Durak

© Attila Durak

Ebru : reflets de la diversité culturelle en Turquie
Actes Sud, 2009

www.babelmed.net



Ce « rêve impossible », devenu successivement un « projet ambitieux », puis une « quête », a pris sept longues années et fut rendu possible grâce à plusieurs fondations, associations et entreprises en Turquie et ailleurs. Pas moins de vingt-trois auteurs proposent leurs commentaires.
Résultat : un livre monumental non seulement par son format (450 pages, 31 x 29 cm), mais surtout par la signification sociologique et politique de la recherche sous-jacente.

De fait, illustrer au travers de photographies et de textes le fait que la population de la Turquie actuelle se compose non seulement d’une majorité de musulmans sunnites, mais aussi d’une multitude d’autres groupes ethniques et religieux, équivaut à une provocation politique dans le contexte politique actuel du pays.

Imaginez : l’ouvrage montre la mosaïque ethnique de la Turquie, composée d’Alévis, de Juifs, d’Arméniens, d’Arabes chrétiens, d’immigrés grecs et bulgares, de Cosaques, de Circassiens, d’Ouzbeks, de Tadjiks, de Turkmènes sunnites, de Crétois, d’Azéris, de Géorgiens, de Kurdes alévis et de Kurdes sunnites, de Kyrgyses, d’Albanais et de Bosniaques, de Roms, de Yézidis, d’Allemands établis à l’Est (surnommés les « kartofeln », patates) et de Polonais installés près d’Istanbul dans le village nommé Plonezköy (« le village polonais »). Un véritable cours de géographie et d’histoire, car une grande part de la population turque a ses racines dans le vaste empire ottoman.

Rappelons que le procès des assassins du journaliste arménien Hrant Dink, accusé par des groupes ultranationalistes d’être un traître à la nation turque, se déroule actuellement à Istanbul. Un procès où le meurtrier, qui a reconnu les faits mais que l’on sait avoir été guidé par des groupes bien organisés, fut conduit au tribunal dans un fourgon pénitentiaire portant un autocollant disant à propos de la Turquie « Aime-la ou quitte-la ». Dans un tel contexte, le projet Ebru est des plus courageux et digne d’attention.

Commentaires de l’auteur, de l’éditeur et d’écrivains illustrant le sens de ce projet :

- Attila Durak : Cet ouvrage aborde les couleurs de la Turquie – réunies aux nuances perdues, et à celles qui se sont ajoutées. Ce témoignage ne pouvait être révélé et provoqué dans ces images que grâce à la participation de ses sujets, qui partageaient leur vie quotidienne avec le photographe. Je voulais raconter une histoire traitant d’ « aujourd’hui », mais qui reflète aussi les douleurs d’hier et les espoirs de demain. Les photographies de ce livre reflètent une diversité qui s’enracine dans différentes identités culturelles, tout en déroulant le fil commun de notre humanité.

- Ayse Gül Altinay : En tant que métaphore, qui ne commence ni ne s’achève avec ce livre, Ebru représente une recherche d’alternatives aux perspectives limitées de l’assimilation comme du multiculturalisme. (Note : En turc, « ebru » désigne une technique traditionnelle de dessin et de peinture, basée sur l’eau.)

- Murat Belge : Cet ouvrage contient des photographies d’hommes et de femmes, vieux ou jeunes, vivant en Turquie, issus de groupes ethniques, d’horizons religieux et d’identités différentes, et qui sont le produit naturel d’une histoire spécifique.

- Elif Shafak : Beaucoup de choses ont changé dans ce pays depuis le passé ottoman jusqu’à l’époque républicaine. Ce qui demeure c’est le visage nié des gens ordinaires. Les photographes qui circulaient dans les années 1920 et 1930 constituèrent d’importants outils visuels pour le nouveau régime désireux de crée sa propre iconographie. Des filles pleines d’énergie, de jeunes hommes musclés, le corps comme extension de la nation, le corps comme uniforme. Des femmes à l’allure sérieuse en tailleur […] Des élégants en smoking avec haut-de-forme et mouchoirs en soie… Malgré de grandes différences, les miniatures ottomanes et les premières photographies d’actualité de la période républicaine ont une chose en commun : les visages absents. Lorsque l’individualisme est mis au service de la collectivité, ce qui est à nouveau souligné c’est l’uniformité, plutôt que la diversité.


Attila Durak. Ebru – Reflets de la diversité culturelle en Turquie. Préf. John Berger, trad. Noémi Lévy et Haldun Bayri. Actes Sud, 2009. 348 p. - Parution prévue le 03.09.09.

Site d’Attila Durak : http://www.attiladurak.com/

Source : http://www.babelmed.net/Countries/Turkey/EU_Project/index.php?c=2626&m=314&k=&l=en
Traduction : © Georges Festa – 08.2009