dimanche 23 août 2009

Ecritures Silencieuses / Silent Writings

© Charles Sandison – Cryptozoology, 2006
Droits réservés Charles Sandison et Galerie Yvon Lambert

Ecritures Silencieuses / Silent Writings

Espace culturel Louis Vuitton, Paris

27.03 – 23.08.09



- Tu es content ?
- Oui ; et dans moi je redis : Oui. J’étais décidément tranquille désormais.
Je n’ai pas donné un seul coup de ciseau dans ce morceau de bois sans avoir des souvenirs d’une douce quiétude, d’un parfum, d’une victoire et d’un rajeunissement.
Paul Gauguin, Oviri - Ecrits d’un sauvage [Noa Noa, fin 1893]


Abattre les murs mats des célébrations sanglantes, conjurer sourdement l’érosion des temps : Idris Khan propose une lecture scandée, totalisante du signe. Ce Quartet for the End of Time (2008) grave jusqu’à la saturation l’écriture musicale d’Olivier Messiaen, la fond dans l’acier, plaquant les quatre parois vulnérables, un temps rassemblées. Il ne s’agit plus de rendre lisible, mais de dépasser le lien, le seuil. Hermétisme terreux. Stèles, portes.

Abandonner encore. Your loss of senses d’Olafur Eliasson (2005). Car il s’agit d’une mystagogie, d’un rite purificateur, d’une anamnèse. Enfermé dans un mouvement nocturne, sourd. Comme aspiré dans un ventre. « Petite chambre d’entropie sensuelle », lit-on. Erotiser la mort, l’ensevelissement. Mais inversé. Franchir les limbes muets, les cercles invisibles. Vérifier la densité fuyante. L’apesanteur organique. Entre deux langagier.

Trois tablettes Rongo Rongo. Moulages d’originaux conservés au Vatican. Pictogrammes délivrés de toute linéarité. Envahissant tout l’espace dimensionnel du bois découpé. Enveloppe chamanique, où le sens se multiplie, se répond. Déplacement, plutôt. Rapport de séduction et de résistance. Erotique Rapa Nui. Galets noyades. Où se formulent la répétition, l’inscription de ce qui advint. Advenait. Avant la rupture des cycles. Apsaras.

Les mots de Lawrence Weiner. Out of Harms Way (1998). Ce puzzle des phrases familières, procédures logiques. Tenter d’équilibrer les masses. Clair obscur. Jouer des tonalités. Et si le choix était interchangeable ? Les risques affleurant. Le multiple et l’un. Entre l’effacement et la domination. Tous deux destructeurs. Opérer des glissements. Tectonique du style. Géomorphisme linguistique. Puisque le signe échappe. Ici ou là. Combinatoire.

Les navigations corporelles. Faites de canaux évidés, de peaux superposées. Palpitation de nervures. Impronta di linfa - Scrigno / Empreinte de sève – Ecrin (2009). Déployée sur toute une paroi, l’œuvre de Giuseppe Penone rassemble six pans imbriqués de bronze, de cuir, d’or et de sève. Ce qui reste de l’Arche originelle. Ou quelque portulan océanien. Vestige d’une Atlantide meurtrie, disséquée. Ruissellement de la mémoire. Semence.

Retour à l’Occident. L’accumulation des savoirs. Bibliothèque d’Alexandrie ou manuscrits brûlés d’Herculanum ? Ce mur ondulant, aux strates livresques. Qui travaillent lentement, ploient. Formats et langues différentes. Babélisme oblique. Xeno-Writings (2003-2008). Où Ni Haifeng édifie un improbable rempart. Enième mur d’Hadrien. Cette main qui écrit au revers. Filmée. Reportant inlassablement des chiffres. Espaçant, effaçant. Conscience.

Invoquer les prophètes. Les étagères fixes et la parole. Souveraine, libre. Ces « objets du monde qui débordent » (Beauvoir), cette image qui « nous tenait captifs » (Wittgenstein). Zarathoustra : « […] à qui, et qui seul, veut-il raconter ses énigmes ? » (Nietzsche), altérité de l’archive, « ce qui, hors de nous, nous délimite » (Foucault). Du phénomène de la bibliothèque, version II, 2006. Joseph Kosuth ou les 4 versions du savoir immatériel.

La ville et ses territoires. Exhibitionnistes, interdits. Message au néon bleu barré de rose. Not so difficult to undestand (2002). Agonie du slogan stylisé. Où l’on songe à Bataille : « Le ciel était immense, il était pur, et j’aurais voulu rire dans l’eau. » (Le Bleu du ciel) Ce qu’il faut enfin comprendre. Renversement des codes. Série de cinq aquarelles – sexe à Sydney, novembre 2007 : le corps éroglyphe. Pubis, jambes, bras. Crier. Tracey Emin.

Volumes métalliques, structuration graphique. Surfaces qui se répondent, font sécession. Les échos baroques. Ou l’ironie post-industrielle. Wade Guyton / Kelley Walker – Untitled (2008). Lisibilité : sérigraphie, impression, encre sur toile, cloison sèche, pots, impressions numériques. Ce qui échappe aux définitions : démultiplier l’acte, déconnecter le rapport, exhausser, dissimuler. Les éloges du hasard. Lames, épanchements. Grilles factices.

Les silences des prisons, des suppliciés. Explorer ces espaces où la lettre vacille, le sens se brise. Séries d’huiles sur lin de Jenny Holzer (2007). Tapuscrits rouge sang sur fond bleu pâle : courriers d’avocat à ambassadeur, de secrétaire d’Etat à ambassadeur. Minimiser les chiffres. Les titres : Down on his hand, Could you please, Most merciful and gracious, Several Children, Burns. Quand la souffrance n’a plus de nom. Les puits empoisonnés.

Reprendre le fil révélé. Aux sources du signe. Suivre la paroi courbe, 26 + 74. Passer du lisible à l’insaisissable, de l’injonction familière au mur infranchissable. Alphabet (2008-9) de Claude Closky. Logique d’un sens autiste, non réductible. Chant incantatoire premier. Ou dernier. L’écriture téléologique. Assignant un début et une fin muette. Qui ? Où ?

Finalement cette hémorragie. Eclaboussant plafond et sol. Sainte Chapelle numérique envahissant les corps. Immergés au sein des grands fonds, des flux innommés. Cryptozoology de Charles Sandison (2006). Dans ce programme informatique avec projection lire la fusion des langues, des êtres. Ce chaos génétique, toujours renouvelé. Brassage, recyclage permanent. Ejaculer des phrases. Au bord du volcan. Synapses en 3D. Intermittentes.

Improviser, inventer. Robin Rhode et le mur gris. Qui se couvre bientôt d’une myriade de signes. Irrépressibles, caracolant. Voraces. L’artiste se donne à voir dans cette exaspération, ce combat, cette survie. Envahissement, jeu. Promenade (2008), animation numérique, 5 mn. En réalité, comment penser la diffraction, l’éclatement. Pétrir le désordre, souffler le verre. De Lascaux à Auschwitz. Ces cristaux blancs. Etreindre, embrasser. Danser le bien et le mal.

Retourner cette multiplication vers l’intérieur. L’espace graffité de Sun 7, où six panneaux métalliques recomposent ce que les murs et le sol disséminent : « We speak about revolution but you want to be the king », « Rêvons notre tribu », « Aime T haines ». En finir avec les utopies verrouillées, dissoudre les frontières. Vertiges baroques, gaudiens. Contaminations ludiques. Graves. Visages tatoués de glyphes recherchés. Graphismes de Michaux.

L’objet à qui l’on délègue. Effacement de la conscience impérative. Ernesto Neto. Triptyque Two Bodies in Trance on a Scale of Events (2007). Vérifier après coup. Chromatomancie savante. Les mots : sirofle, curcuma, papier. Le rythme : empreintes géologiques, organiques, draps. Entre mysticisme et obscénité. Déposition de Croix ou dessins d’Artaud. Circulation inédite des sens. Où l’olfactif est convié aux noces étranges du souvenir. Cheveux ?

Rotonde. Projection murale en grand format, mots détachés, agrandis. Lire un livre, un mur. Quand l’écrivain devient slogan, comminatoire. Crever l’écran, précisément. Les mots circulent, étreignent : absurdités/atrocités (Voltaire), parole/civilisation (T. Mann), silence/isole (C. Fuentes), démagogue/intelligents (K. Kraus), mer/douleur (A. Césaire), esclaves/choses (Goethe)… Vidéo Untitled de Barbara Kruger (2009). Décoder la domination. La sidération.

Extérieur, jour. Mosaïque géante de Marco Nereo Rotelli. Save the Poetry (2008-2009). Qui reprend les glyphes du Vatican. Alphabet imaginaire, blason d’une noblesse oubliée. Epousailles, scènes de chasse. Labyrinthe questionnant. Occuper l’espace, les débordements contraires. Laisser les volumes se creuser. Chacun traduit son propre message. Entendre les cris, les jouissances. Les vides emblématiques. Se préparer à embarquer. Tes îles perdues.

© Georges Festa – 08.2009

Espace Culturel Louis Vuitton
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