mardi 25 août 2009

Elia Suleiman

© Le Pacte


Le temps qu'il reste
un film d'Elia Suleiman – co-production belge-israélienne (2009)

par Luc Barbulesco


D'emblée la question de l'"assignation" se pose : ce film vient-il de "Palestine", comme il est indiqué sur les affiches ? Mais la Palestine est un objet paradoxal, au statut analogue à celui de la Pologne du Père Ubu. Et le film se passe quasiment tout entier – c'est là son principal intérêt – à Nazareth - el Nâssera, c'est-à-dire en Israël, petit pays paradoxal du Proche-Orient, dont le cinquième environ de la population est de nationalité arabe, et souvent de confession chrétienne, notamment en Galilée. L'arabe y est une langue vernaculaire (à côté de l'arménien, du russe et de l'hébreu), et nombre d'écrivains et cinéastes israéliens d'origine arabe ont illustré la vitalité de cette culture, à commencer par le regretté Emile Habibi, dont le personnage de Sa'id Abi Nahs l'Optissimiste (traduction de Patrick Guillaume du mot arabe : mutasha'el) demeure, quelque trente ans après sa création, le symbole même de cette identité complexe, partagée entre le souvenir ineffaçable de la Nakba originelle – une Catastrophe, encore… -, et la vision rationnelle d'un destin collectif somme toute acceptable, et riche de perspectives, surtout si on le compare avec celui de leurs cousins d'Outre-Jourdain, vivant sous le règne de l'arbitraire et du désespoir – the grotesque and the arabesque… -, entretenu par les belles âmes d'Europe…

La vie quotidienne à Nazareth, donc, sur une période de quarante ans, trois générations – la dernière étant celle du narrateur, présence muette et impassible à la Buster Keaton -, montrée par une succession de plans brefs, filmés en cadre fixe, comme autant de scènes, ou sketches, les uns drôles, avec une pointe d'absurde – le personnage du voisin, buveur d'arak dès le petit matin, clamant à qui veut l'entendre ses conquêtes féminines -, d'autres pathétiques – un autre voisin, qu'il faut régulièrement venir secourir, lorsqu'il se verse de l'essence sur le corps, en criant qu'il veut en finir, mais il n'arrive pas à craquer l'allumette… -, certaines scènes plus énigmatiques : le père du narrateur sortant de l'hôpital et s'absentant, les yeux fermés, dans le chant hypnotique d'Umm Koulsoum. Une émotion intense se dégage de cette succession organisée selon le principe du contraste et de la répétition. Le narrateur enfant est tancé par le directeur de l'école, parce qu'il a dit (répété ce qu'il entendait dire chez lui) : les Américains sont des colonialistes. Répétition de la même scène quelques plans plus tard, mêmes personnages, même cadre, avec une variante : cette fois il a dit : les Américains sont des impérialistes. Tancé une première fois pour avoir dit quelque chose qui n'est pas vrai, la seconde fois, pour avoir dit la vérité… Mieux vaut rester muet. La Basilique de l'Annonciation apparaît souvent en arrière-plan, et de fait les références évangéliques sont partout sous-jacentes, mais d'une présence latérale, distanciée. Le Fils de l'Homme revient chez lui, parmi les siens, pour constater que les choses n'ont guère changé, le passage du temps ne fait rien à l'H/histoire, le temps qui reste a toutes chances de ressembler à celui qui s'est écoulé, et les mobilisations collectives, comme le nationalisme arabe, évoqué par le biais de la retransmission, sur un poste de télévision noir et blanc, des funérailles de Nasser (notons les connotations : Nasser, al-Nassera, le Nazaréen, et la désignation arabe des chrétiens : al-Nassâra), ces mobilisations collectives laïcisées, modernisées, ne sont que des impostures meurtrières.
Reste ce regard d'enfant, devenu adolescent, expatrié malgré lui, revenu d'Amérique presque vieil homme, au même regard, posé sur l'être-là déchirant du monde.

© JL Barbulesco – 08.2009