jeudi 13 août 2009

Only in America - François Le Diascorn

© François Le Diascorn – Cannon Beach, Oregon, Summer 1979

Only in America
Photographies de François Le Diascorn

Maison des Etats-Unis
Photo-Galerie du Monde des Amériques
Paris, 01.06 – 18.09.09


Do not move
Let the wind speak
that is paradise
Ezra Pound, Canto 120


L’on sait les passions nomades de François Le Diascorn, au carrefour de l’Inde, de l’Egypte, de la Grèce, irrigué de Venise ou Paris, attentif aux mystères et aux hasards dévoilants. Comment évolue le regard interdit du photographe ? Ses lieux revisités, ses failles ? Parcours diachronique – de 1972 à l’investiture de Barack Obama -, Only in America propose une radiographie de l’Amérique, corps collectif travaillé de passions contraires, lieux iconiques et soudaines émergences. Immersion fragmentaire, patiente, visionnaire.

Polyptique introductif : cérémonie d’inauguration de Barack Obama, Washington, 20 janvier 2009. Juché du haut d’un balcon aux arcades presque coloniales, scandé de blanc ; un officier vu de dos, drapeaux repliés, frise des têtes de l’assistance. Mouvement de convergence en triangle, pyramide morale, les idéaux en surrection. Point limite de la base. Sur la droite, lui répond un cliché de trois Américains noirs, dont l’un porte un bonnet avec l’effigie présidentielle imprimée de face. Citizen bifrons. Ne plus être double, séparé, fusionner, faire coïncider. Conscience du réel, de l’idéal. Les utopies en tête. Qui regarde qui ?
Territoires du rêve, îles dernières ou premières. Cannon Beach, Oregon, été 1979 : trois silhouettes se dirigent vers un piton marin, baigné de sable et d’écume, un chien minuscule les précède. Sacs à dos, bannière étoilée couvrant un dos. Les marcheurs de délivrance. En contrepoint, à droite : Cannon Beach, Oregon, janvier 2009. Horizon flou, roche gris pâle. Une planète nouvelle, les étagements mesurés. Ce qu’il faudra parcourir, seul. Drapeau en tête.

Aile gauche.
Un simple banc de bois tournant le dos aux ravines. Pas de témoin. Les canyons oubliés. Ciel blanc clair, terres gris foncé. Seule l’ombre du banc s’écoule, fuit.
Puis ce clown agitant une main. Derrière lui, un engin militaire, chenilles massives, filin. US Army, étoile aux cinq branches. L’écrasement et la folie. Les arrêter, une seconde.
Camion interminable transportant un tank. Les vides planes, surmontés de noir. Terres grises. Traînée d’apocalypse lente. Différée, sourde. Les éléments domestiqués.

Aile droite.
Tee-shirt Obama, Washington, DC, janvier 2009. Jambes et pieds, sac à dos d’où émerge l’effigie du prophète. Comme d’autres vont à Bénarès. Anamorphose politique. Ceci n’est plus un sac à dos. La place transpercée, soulevée. Tremblement de terre, zébrures du sol.
Mardi Gras, Nouvelle-Orléans, 1983. Cet ange gay aux ailes noires, fesses gainées de cuir, ceinture cloutée. Bottines. Paré pour une autre scène. Puisque tout résiste. Descendu sur terre.

Carhenge, Alliance, Nebraska, 2007. Limousine blanche, interminable, immergée dans les hautes herbes. Vitres bâchées. Attendant sa proie. Cliché du bas : fidèles qui rendent un culte aux années dites glorieuses. Admirant, mains croisées dans le dos, ces empilements de camions et de cabriolets. Frises d’un Colisée cannibale. Les victimes ne savent pas encore.
Sur la droite, Cadillac ranch, Amarillo, Texas, 1993. 4 mégalithes automobiles, fichés à l’oblique. Silhouette d’un chien occupant tout le premier plan. Ce que l’homme fait surgir. Animalité du cimetière technique. Odyssée de métal. Puis ces Bédouins improvisés de Last Gas, Monument Valley, Arizona, 1983. Baraquement, linge séchant. Nulle ruée, nulle Dépression. Bivouac de tournage. Jour d’après. Ou d’avant.

Portland, Oregon, 1972. L’homme âgé au chapeau. Haché d’un poteau de bois. Les Burroughs anonymes, store en tôle ondulée. Maturité, effacement. La silhouette s’ouvre, donne à voir.
Naked City, Indiana, 1983. Autre homme âgé, chapeau de biais, œillet en boutonnière. Stigmates, traces de brûlures sur le visage. Bloc d’une limousine sombre. Museau de carrosserie derrière lui. Toute cette énergie dépensée. Les assurances d’une dernière fête. Perpétuer l’élan.

Le chaos n’est jamais loin. Marines, Parris Island, South Carolina, 1983. Ramures de Paolo Uccello. Transposées dans cette jungle ordonnée de corps rasés, étagés. Les amphithéâtres de la guerre. Ecouter les ordres. Assis, assommés. Tronc vers où se rejoignent les lignes. Etoile noire irradiée.
Les proclamations d’Adam. The Fountain of Faith, Falls Church, Virginia, 1983. Danseurs fichés au-dessus des jets d’eau. Les célébrations édéniques. Surfer sur le dédale. Ouvrir les vannes. Sinaï des bras, des cuisses. Les disciples de Leaves of Grass. Vallée d’oubli. Elargir la perspective liquide : dos massifs de caoutchouc, Niagara Falls, New York, 1983. Sur la passerelle d’un Titanic recommencé. Fin du monde factice, industrielle.
L’homme au chapeau noir, de profil. Limousines sous la neige. Une portière s’ouvre. Il regarde, attend. Chicago, Illinois, 2002. Passeur du Styx urbain. Ballets mécaniques.

Fillette prenant la pose devant un gay. Trentaine, casquette de cuir, crinoline blanche. Improvisant quel pas de deux ? San Francisco, Californie, 1983. Paravents vitrés, les baies miroirs. Ombre qui s’étire vers la gauche, angle mort. Les familles improbables.
Version gore : chariot de manège, homme au masque de Frankenstein se glissant à l’arrière, étendant le bras. Enfants apeurés. Fun Fair, Pueblo, Colorado, 1974. En toile de fond, arcades démesurément ovales, hublots d’un avion catastrophe. Songe prémonitoire.
The Grand Canyon, Arizona, 1997. Personnage assis, jambes repliés sous son gilet. Comme enceint, gorgé. Au bord du volcan. Les hauteurs glacées. Lao Tseu. Les fragilités condensées.
Béquilles ou majorette ? Bottines blanches, cuisse gauche relevée. Adolescent au revolver de fête foraine, affalé dans un buisson. Comme distant, vers une autre ivresse. La sauce ne prend plus. Décalages. Nouvelle-Orléans, Louisiane, 1983.

Interview sur la plage, San Diego, Californie, 1983. Homme nu face au micro et à la caméra. Chiens qui se suivent, lames complices. Rendre compte, expliquer l’exception, le paradis, la sagesse, pourquoi. Ce moment de l’histoire. Ou quelque fait divers pour télévision locale.
Ou parier sur la ferveur. De préférence collective. Les élans naturistes. Naked City, Indiana, 1983. Femme assise, aux cuisses ouvertes. Origine du monde ? L’affranchissement serein. Aux antipodes hygiénistes. D’avant le raz-de-marée HIV.

Bannière étoilée, visage aux lunettes de soleil, cou massif, regardant vers les cimes. Comme empalé. Reflets de silhouettes inversées. Segment de droite peuplé de silos, ogives de béton. Les découpages, surimpositions. Creuser la pierre. Ce que les façades ont dans le ventre – Times Square, New York City, 2002.
Le berger aux épaules lourdes. De neige. Tête ou bras baissés ? Les certitudes envasées, torsion des branchages. Redondants. Silhouettes devenues signes. Ecran de Welles. Statue d’Abraham Lincoln, Portland, Oregon, 2009.

Essaimer l’espérance. Les traces éparpillées. Statue de la Liberté, Seattle, Washington, 2009. En réplique réduite. Vue de dos. Gagnant les horizons de Chine. Main qui s’élève. Autre mer qui s’ouvre. Les navires glissent. Indifférents ?
Road to New York, 1983. Auto-stoppeur gracile dans un entre-deux. Son ombre incertaine. Twin Towers encore debout. Piste pavée. Transgressions vierges, immaculées. Brûler, les possibles incandescents. Babel libératrice. Wild side.

Soleils hopis. Tarahumaras beat. Apache Butterfly Dance, Tucson, Arizona, 1993. Corps peints, tatoués de flèches, coiffures roues. Eventails aux papillons. Exponentiels, arbres de vie. Prêtres de l’échange. Antennes copulatoires. Jusqu’à exploser. Tête enflammée de pennes, bourgeonnantes. Le chaman originel, irréductible. Warm Springs Reservation, Oregon, 1993. Qui t’invite à tous les rites de sang et de fécondité.
En contrepoint, ces fermiers blancs de Tucson, Arizona, 1993. A cheval, dissimulés derrière des broussailles. Nuit du chasseur. Ces prédations non dites, soi-disant immémoriales. Eden rompu. Encore plus loin : angle d’une réserve Cheyenne, Wyoming, 1976. Triangle de ciel aux bannières. Tête dans le mirador. Si c’est un homme. Retour aux camps.

Danseur aux bulbes. Joshua Tree, Joshua National Park, Californie, 2006. Le végétal au cou d’oiseau, pulsation des bras. S’ébrouant de paix. Au-dessus des Tables de la loi – Monument Valley, Arizona, 1997. Masculin, féminin. Ventre, sein, poing refermé. Strate nuageuse.
Les audaces si dérisoires. Limpides. Champ, Saint-Louis Arch, Missouri, 1998. Atterrir sur une autre planète. S’inventer de nouvelles frontières. Où des métissages inédits interrogent – Upside down Flag with Indian Jack, Arizona, 2007. Lentement reprendre le dessus. Cesser la corruption. Drapeau de couleur. Patchwork ombré.

Les anges de Saint-Augustine, Floride, 1983. Enfants endimanchés, nuée mate. Les horizons limités, ouatés. Sécurité en apesanteur. Stridence de l’American Dream. Bien loin de ce Marathon, New York, 1983 – entre fantômes du Ku Klux Klan et Indiens latinos, une cavalcade d’imperméables incas poursuit sa danse totémique : pour conjurer quelles pluies ? Indes galantes revisitées par la Factory.

Repartir. Face in a bus window, Portland, Oregon, 1972. Profil indien, saint Jean-Baptiste. Qui échappe, le sait. Jeune fille à la bannière étoilée, baissant la tête. Tel un pardon. Qui l’emportera ? Bus stop. Pour quels misfits ? Autre bannière, trônant cette fois sur une scène – Dancers at Mac Arthur Park, Los Angeles, 1973. Fantômes de Manet, piano déserté. Les gestes se répondent, rythmes contraires. Ronde des aubes.

Amish Women after Church, Lancaster, Pennsylvanie, 1983. Chœur grec, voilé de noir. Le nous placentaire. Exister dans cette nasse. Les prospérités du deuil volontaire. Règne des mères coiffées. Puis cette calèche tout droit sortie du 19ème siècle – Amish Children, Lancaster, Pennsylvania, 1984. Regard d’enfant. Derrière la vitre. Au-dessus l’immensité des branchages, généalogiques. Tissant leur mappemonde. Plane. Miroitement des racines.

Aux origines du Mal. Boston, Massachusetts, 1976. Femme noire, de profil, croisant un homme blanc, assis face à la lumière du jour. La regardant de biais. Ombre portée d’un pylône. Recomposition aléatoire du pictogramme. Chrétien, trop chrétien. Crucifixion des ténèbres. Cadavres et placards.
Shopping Center in Portland, Oregon, 1976. Fragile silhouette féminine, comme passée sur l’autre rive. Phagocytée. Légère, libre. Attendant on ne sait quel signe. Mur carrelé, damier aveugle.

Martin Luther King Parade, Washington, D.C., 1984. Chaise monumentale sous la neige, personnages encapuchonnés, bonnets. Tenant bon. Résistant. Visages jeunes, distraits, graves. Debout, entre les piliers. L’absence du géant.
Football Practice, Rushville, Illinois, 1983. Athlètes rivés au sol. Casques et jambières. Comme frappés d’un éclair. Etoiles de mer suivant la ligne de craie. Germination humaine.

Remonter dans le temps. Driftwood, Cannon Beach, Oregon, 2008. Nacelle à tête de cheval, hérissée de pointes. Jurassik Park de fortune. Quel navigateur semble tenir le gouvernail ? Ou profil d’insecte venimeux. Prêt à fondre. Cauchemar nucléaire de Face of the Forest, Yachats, Oregon, 1988. Pentes brûlées, moignons. Tête d’espadon préhistorique.

Roc sombre, se dressant comme un passage. Botte swiftienne de Bandon Beach, Oregon, 1988. Ou ce lac laiteux, cratère d’un autre monde, lointain écho de Caspar David Friedrich : McKenzie Pass, Oregon, 1997. Il s’agit encore et toujours de conjurer les ombres. Apprivoiser ce qui n’a déjà plus d’origine.

© GeorgesFesta – 08.2009.

Maison des Etats-Unis
3 rue Cassette, 75006 Paris
www.maisondesetatsunis.com

site de François Le Diascorn : www.lediascorn.com