mardi 18 août 2009

Hagop Ochagan - Hadji Mourad

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Hagop Ochagan - Hadji Mourad
101 ans – la trilogie de Hadji Mourad (pp. 7 – 95),
Hadji Abdullah et Suleyman Effendi
Antélias (Liban), 1996, 471 p.

par Eddie Arnavoudian

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Une sociologie romancée du bandit et fedayi arménien

Hadji Mourad, court roman écrit en 1933 par Hagop Ochagan, est un récit irrésistible, nourri d’amour et de passion, de banditisme rural et de politique nationaliste dans l’empire ottoman à la fin du 19ème siècle. Une œuvre aux thèmes multiples et divers, généreusement proposés à l’étude, à la méditation et à la prise en compte. L’intelligence aiguë d’Ochagan, son sens profond des mutations historiques et sa vigilance quant aux dynamiques psychologiques et sociales régissant les actions humaines, confèrent à l’odyssée fabuleuse de Hadji Mourad une profondeur artistique et une authenticité qui le conduisent de l’état de bandit rural à celui de combattant arménien pour la liberté, puis à une fin tragique, due à une aventure avec l’épouse d’un officiel turc chargé de le capturer. Des images frappantes et impressionnantes de souffrances et de révoltes, d’amour et de trahison, qui s’inscrivent subtilement dans une prose servie par une imagination extraordinairement originale et inventive.

La peinture adroite du périple personnel et politique de Mourad regorge d’aperçus saisissants sur les relations sociales internes qui caractérisent le mouvement révolutionnaire national arménien et bien d’autres. Tout en exposant habilement ces mécanismes du pouvoir ottoman, désireux de briser le mouvement arménien. Ochagan donne vie à des processus sociaux communs à de nombreuses nations, amenant tout d’abord des paysans en révolte au banditisme, puis à rejoindre des mouvements politiques armés. Dans le cadre du récit de l’aventure passionnée de Mourad avec la belle Sanam, il entrelace aussi des observations sur la vie, la sexualité, le pouvoir social de l’argent, les coutumes et traditions liant Arméniens et Turcs et bien d’autres choses. Relevons la force des passages sur la tragédie des femmes qui, « réduites à l’état d’instruments pour les plaisirs de l’homme », n’ont « aucune existence sociale » et devant lesquelles « toutes les avenues de l’existence, chaque horizon ou vision » sont bloquées (p. 59).

I.

Nous rencontrons pour la première fois Hadji Mourad, alors qu’il est déjà en prison, purgeant une condamnation de cent un ans pour tout un « catalogue de meurtres et autres forfaits – qui empliraient un livre » (p. 10). En sa présence, l’on peut encore « éprouver cette personnalité débordante qui suggère une grandeur et même une affinité avec les dieux » (p. 9). Hadji Mourad, qui n’a que vingt-cinq ans, est cependant un homme brisé. Il narre ses aventures, tel un vieil homme « par delà le récit des pertes et profits passés », comme s’il [leur ] était « étranger ou un simple écho émoussé d’événements qui auraient en fait traversé la vallée de son âme » (p. 10). Or ces aventures éclairent l’histoire de cette époque, retraçant les formes changeantes du banditisme et sa relation avec l’émergence de mouvements nationalistes arméniens dans l’empire ottoman.

En vérité, l’homme est façonné par son époque. La carrière de bandit d’Hadji Mourad n’eût pu être ce qu’elle fut pour ceux qui le précédèrent. Avant les années 1880 et 1890, le banditisme était essentiellement un phénomène social, une expression de révolte sociale de la part d’individus et de groupes issus de la population rurale appauvrie de chaque nationalité. Il avait alors un côté Robin des Bois, unissant fréquemment, au sein des mêmes bandes, des hors-la-loi arméniens et turcs, exclusivement « motivés par la prospérité des riches » (p. 11). Cette « génération plus ancienne de bandits s’en prenait au patron, au seigneur et au chef, mais sans jamais toucher un cheveu du paysan laboureur, qu’il soit Arménien ou Turc » (p. 29). En ces temps maintenant révolus, Hadji Mourad eût « été considéré comme brave et honorable » (p. 15) à la fois par les Arméniens et les Turcs. Le banditisme « ne revêtait pas encore une forme nationale. Il n’était pas considéré comme une vertu ou un vice national qu’on puisse claironner depuis un minaret ou un clocher d’église. » (p. 12)

Livrant un portrait sociologique lucide de paysans ordinaires conduits au banditisme par « l’oppression et l’injustice » (p. 12), Ochagan décrit les règles et les codes moraux régissant leurs relations mutuelles, la population, la police et les soldats. Applaudis par la population, ils sont craints par le « policier opportuniste » à la « mentalité servile » et par le « soldat appauvri », toujours soucieux d’éviter une confrontation directe. De son côté, reconnaissant son adversaire comme « soutien potentiel » de sa famille, le bandit l’épargne souvent. Ainsi se développe une « harmonie secrète » entre bandit et soldat, de même dans la conscience du bandit, le fait que « le gouvernement n’est jamais aussi cruel que lorsque le sang de ses soldats est versé » (p. 26). Souvent impuissant à capturer les bandits lors d’affrontements directs, le gouvernement recourt à la traîtrise, ce « vice premier » dont « la mère est la misère » (p. 65). Mourad lui-même n’est capturé qu’après ce « moment de grand danger » pour le bandit – « l’intervention du métal jaune » (p. 65).

La véracité historique du portrait qu’en donne Ochagan est attestée par d’autres. Rouben, dans ses célèbres Mémoires d’un révolutionnaire arménien (Beyrouth, 1972, vol. 1), et Levon Tchormissian, dans son monumental Panorama de cent ans d’histoire de l’Arménie Occidentale, évoquent l’existence de bandes de hors-la-loi où se mêlent Arméniens et Turcs. Le phénomène de segments de classes opprimées issues de nations dominantes et dominées et unies contre un ennemi commun est attesté sous une forme des plus improbables – esclaves américains et marins blancs s’unissant contre les maîtres d’esclaves. Sacred Hunger [La Soif du sacré] du romancier Barry Unsworth en fournit un exemple. Ce même auteur écrivit d’ailleurs aussi The Rage of the Vulture [La Rage du vautour], situé à Istanbul et où figurent les massacres d’Arméniens et un révolutionnaire arménien, entre autres.

Mais les temps changent. Avec l’émergence de mouvements nationalistes, « les relations entre les races, établies depuis des siècles, se mirent à changer lentement, mais sûrement. » (p. 28) Le banditisme connut aussi une mutation à mesure que la protestation sociale s’intégrait au combat politique. La vieille unité entre hors-la-loi arméniens et turcs vola en éclats. Les nationalistes turcs, contrôlant l’Etat ottoman, recrutèrent des malfrats turcs « dans un puissant mouvement politique » conçu pour « terroriser » leurs opposants (p. 11). Ils lancèrent aussi une implacable campagne de propagande associant toutes les contestations de la part des non Turcs à des mouvements politiques « traîtres » devant être supprimés par tous les moyens. C’est ainsi que les bandits arméniens, jadis admirés, furent transformés en « tueurs sans morale, traîtres à la nation, odieux mutins et insurgés » (p. 16).

Telle est l’époque, lorsque Hadji Mourad atteint sa majorité. Pour se venger d’une humiliation personnelle, il vend les biens de sa famille, achète revolver et munitions, puis se retire dans les montagnes pour s’entraîner tout d’abord, puis pour attaquer. Il est doué. Son « doigt ne gaspillait aucune balle ». Visant n’importe quel oiseau volant « à travers le ciel, il pouvait l’abattre en le touchant précisément là où il voulait » (p. 30). Au début, Mourad « renouvelle les traditions » des bandits de la société, « presque oubliés alors », qu’ils fussent chrétiens ou musulmans (p. 29). Il débarrasse les villages de ces « hommes insupportables, de ces lâches dont l’influence et la force ne reposent que sur la richesse ou les liens familiaux » (p. 30). Un « simple bonjour » de sa part « suffisait à faire rentrer ces héros dans leurs coquilles » (p. 30). Sa réputation était telle qu’elle attira sur lui l’attention des dirigeants du mouvement révolutionnaire arménien.

Convié à rejoindre les rangs des fedayi arméniens, les exploits de Mourad lui assurent un renom de plus. Il inspire chants et légendes révolutionnaires. Or son esprit libre, son énergie remuante, sa soif inextinguible d’aventure et son empressement à dégainer ne correspondaient guère à ces dirigeants prudents qui, par un stratagème cynique visant à l’éloigner de la scène, lui confient une mission impossible. Le succès facile de Mourad les déçoit. Mais conscient de « l’abîme qui [le] sépare » d’un mouvement dont « la langue, la mentalité, le projet et les perspectives » sont « si étrangers » (p. 36), il repart dans sa montagne.

II.

Plongeant son lecteur au sein de cet abîme, Ochagan montre ces relations lourdes et tendues qui caractérisent de nombreux mouvements de libération au 19ème et 20ème siècles, rassemblant une intelligentsia urbaine et une paysannerie rurale qui s’avèrent avoir peu de choses en commun. Le cas arménien constitue une expression très particulière et unique de cet état de fait. L’intelligentsia urbaine privilégiée qui dirigeait le mouvement ne vivait pas sur les terres ancestrales, mais à Istanbul, la lointaine capitale de l’empire. Dautre part, la paysannerie et la classe des artisans étaient dispersées à travers les provinces anatoliennes et en Arménie historique. Contrairement à l’intelligentsia, sa haine de l’oppression se nourrissait d’une expérience personnelle des plus rudes et directes.

Tout en exposant la relation entre Hadji Mourad et ses mentors révolutionnaires, Ochagan dissèque et étudie le mouvement avec la compétence de l’historien professionnel et le flair et l’imagination de l’artiste. Les dirigeants urbains, « bien que généreux de cœur, ont l’âme et le corps comme atrophiés » (p. 34). Leur vision ne repose pas sur une expérience directe, mais sur un vain « savoir livresque ». En outre, ces « fins gentlemen » font preuve d’un « entêtement terrible pour défendre et appliquer » leur « programme d’action irréaliste » (p. 35). Ils affirment tout de go « un savoir supérieur de la topographie des montagnes » né seulement de « leurs études des noms grecs classiques dans les manuels scolaires ». Préparant des sites pour des dépôts d’armes, « ils étalent des copies de cartes de l’Antiquité devant quelqu’un qui a étudié chaque recoin et chaque arpent de sa région » (p. 34). Plus grave encore, ces dirigeants s’illustrent par une « stupide et profonde incompréhension » de leurs ennemis. Leur extrême crédulité donne foi à la thèse européenne selon laquelle l’Etat ottoman « est un homme malade proche de la mort » (p. 34), sous-estimant ainsi fatalement sa force et sa dangerosité.

Or Hadji Mourad est irrésistiblement attiré par ces « experts militaires vêtus de pantalons européens », même s’il « rejette instinctivement leur stratégie et leur tactique peu réalistes » (p. 36). Car, en dépit de ses graves défauts, l’intelligentsia urbaine joue un rôle indispensable et positif. Le paysan en révolte représente une classe fragmentée, dispersée et isolée à travers l’empire ottoman et l’Arménie historique. L’œuvre de l’intelligentsia urbaine contribue à les unifier, cultivant et nourrissant en eux un sentiment d’identité et de fierté nationale. Grâce à l’organisation créée par ces « fins gentlemen », Hadji Mourad rencontre « des gens comme lui ». Il « découvre ses frères issus de Moush, Van, Bitlis, Svaz, Garin et d’ailleurs ». Tout d’abord, il les voit comme « les fils d’un autre peuple », mais réalise bientôt « combien leur ressemblance est fondamentale ! » (p. 46) Parmi ces hommes, « il ne s’en trouvait aucun qui n’ait été crucifié dans son cœur. » (p. 48) Tous sont mus par une atroce souffrance commune – le meurtre d’un père ou d’une mère, le viol d’une sœur, l’enlèvement d’un enfant, une maison réduite en cendres, un village pillé. Alors, dans ces réunions dans un sombre appartement d’un ghetto d’Istanbul, ils peuvent « emplir la lanterne de leur espoir, puis disparaître dans l’obscurité » (p. 36) vers quelque mission révolutionnaire.

Dans ce constat, Ochagan balance seulement sur deux points. Il soutient avec raison que la confiance du mouvement arménien à l’égard de l’Europe « constitue le point de départ » pour « la plus grande tragédie » qu’ait connu l’Arménie moderne. Mais il lie cela avec une accusation ambiguë et embryonnaire, donnant un poids excessif aux « idées plaquées or » venues d’Europe (p. 29). Or Hadji Mourad lui-même illustre la valeur de certaines de ces idées, contribuant à insuffler un sentiment de fierté et de dignité. L’échec ne fut pas de s’approprier, mais de ne pas développer ces idées en les adaptant à la situation réelle du peuple arménien. Ochagan s’en prend aussi aux dirigeants arméniens dans leurs tentatives pour faire le lien avec les forces politiques turques. Si la chose est défendable, s’agissant de l’élite turque, le fait est néanmoins discutable. Le poids démographique des Arméniens et leur dispersion à travers l’empire ottoman ne leur laissait pas d’autre choix que celui de rechercher des alliés au sein d’autres nations, quelque ardue que fusse cette tâche.

Prodigue en critiques à l’égard du mouvement arménien de libération, Ochagan refuse cependant d’avoir affaire aux intellectuels méprisants de la diaspora. De tels gens, pour qui une « souscription à quelque journal national » est devenue « synonyme de patriotisme », sont incapables de saisir l’expérience de « ceux qui furent témoins de faits pires encore que le massacre de leurs proches – celui de leurs rêves » (p. 52). Ils ne savent rien de l’existence sous la tyrannie ottomane et pourtant n’hésitent pas à « lancer leurs foudres théoriques » et même « laver la réputation de nos ennemis ». Tombant plus bas, certains « plus bas encore, nous accusent de notre propre meurtre. » (p. 53) Accusant leurs pères, mères et grands-parents d’être de lâches « lapins », ils ignorent tout des « gars » dont Mourad « est le représentant » (p. 52). Le génie artistique d’Ochagan s’emploie à ressusciter la réalité vivante de ces hommes engagés dans une lutte inégale avec le pouvoir impérial ottoman.

III.

Ochagan fit un jour cette célèbre remarque que les gens doivent d’abord lire ses romans s’ils veulent « véritablement comprendre le Turc ». Dans le contexte des relations arméno-turques, cela reste en grande partie vrai. Dans Hadji Mourad, la représentation du Turc est complexe et diverse avec réalisme, libre de cette caricature grossière qui trouble tant l’imagination arménienne la plus fruste. Même s’il ne dissimule pas l’effondrement moral et la barbarie, Ochagan ne met pas tous les Turcs dans le même sac. Le Turc n’apparaît pas comme un type uniforme, indifférencié, possédant tout un ensemble de caractéristiques barbares immuables. La société turque que nous découvrons dans Hadji Mourad est essentiellement celle des échelons les plus élevés, privilégiés, évoluant alors vers un chauvinisme sans concessions et désireux de détruire tous les autres mouvements nationaux. Les responsables de violences à l’encontre des Arméniens sont des agents de l’Etat ottoman : ses policiers, ses soldats, ses autorités politiques ou religieuses. Lorsque Ochagan évoque le paysan ou le villageois turc ordinaire, les termes sont tout autres. Là, nul abîme inévitable ou préétabli ne sépare l’Arménien du Turc.

Ochagan livre des descriptions de maintes coutumes et traditions, préjugés et superstitions communes, dont les fils servent à réunir Arméniens et Turcs, comme d’autres nationalités. Leur vénération commune pour des bandits du genre Robin des Bois n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Autre exemple intéressant, les efforts de Sanaam pour arranger une rencontre avec Mourad. Espérant recueillir des informations sur l’endroit où il se trouve, sans attirer sur elle une attention excessive, elle rend visite au prêtre arménien du lieu. Ce genre de démarche passait en fait inaperçue. Il était fréquent que musulmans et chrétiens consultent le prêtre arménien pour quelque avis ou conseil.

Ailleurs, le paysan ou villageois turc ordinaire est décrit comme la victime involontaire d’une manipulation et de la propagande. C’est l’élite turque qui a orchestré une campagne visant à « cultiver et inculquer la haine des Arméniens chez tous les Turcs ». Et qui oeuvra assidûment pour transformer ensuite cette haine « en un poison actif » (p. 31-32), lequel « enflamma les musulmans honnêtes » contre les Arméniens. Conséquence de ces prêches frénétiques dans la presse et les mosquées, « le paysan turc apprit à considérer la terre de son voisin arménien comme si ce fût un bien qui lui aurait été volé. » (p. 13) Ochagan montre le terrain fertile de ce genre de propagande parmi les dizaines de milliers de Turcs appauvris qui, fuyant les Balkans libérés, erraient et désolaient l’Anatolie et les provinces de l’Arménie historiques. Mais il ne propose pas d’explication à l’absence d’un nationalisme turc véritablement démocratique, opposable à sa tendance fasciste dominante.

Hadji Mourad aborde aussi le potentiel de solidarité humaine entre Arméniens et Turcs à un niveau plus profond, plus essentiel. Alors que, dans la société en général, l’élite turque n’avait de cesse de détruire une telle solidarité, jetés en prison – conséquence directe des rivalités entre nationalistes (p. 94), des prisonniers turcs, « malgré les instructions données par le gouverneur de la prison », refusent de tuer Hadji Mourad. Ils sentent qu’ils ont plus de choses en commun avec lui qu’avec leurs geôliers turcs « lesquels volent leurs rations de nourriture et les obligent à manger des fèves infectes et non de la viande » (p. 92). En retour, Mourad « ne hait pas les Turcs ». Il les considère comme des « frères en misère » qui endurent « la main de fer de puissants plus forts qu’eux » (p. 93). A l’appui de cette thèse, un commentaire typique d’Ochagan sur la frustration sexuelle terrible que vivent les prisonniers, quelle que soit leur nationalité. Il n’y a pas lieu ici d’élaborer une conception de la sexualité chez Ochagan. Mais relevons que pour lui il ne s’agit pas d’un phénomène instinctif négligeable. Elle englobe le vaste réseau de l’instinctif et du conscient, de l’émotionnel et du charnel, du social et de l’individuel qui, ensemble, jouent un rôle crucial dans la définition de l’individu au sein de la société.

Hadji Mourad n’est cependant pas exempt de généralisations dangereusement ambiguës. Décrivant les tortures subies par Mourad après sa capture, Ochagan écrit que « les Turcs ne sont jamais aussi atroces et répugnants que lorsqu’ils abusent d’un homme enchaîné. Cela les renvoie à leurs instincts nomades faisant oublier le contact qu’ils ont avec le monde civilisé. » Or le contexte entourant ce genre de déclarations ne se réfère pas aux Turcs en général, mais à ceux qui sont en position de force sur le plan politique ou social. Il est intéressant de relever, à nouveau, entre parenthèses, que le tableau précis que donne Ochagan de la réalité complexe des relations entre Arméniens et Turcs, et que beaucoup éludent de nos jours, est attesté de même par Rouben dans le premier volume de ses Mémoires d’un révolutionnaire arménien.

IV.

Dans les pages introductives de Hadji Mourad, Ochagan note que l’espace lui manque « pour un tableau exhaustif » de bandits tels que Mourad « lesquels, un jour simples criminels ordinaires, se transforment aussi soudainement pour devenir durs et rayonnants de bonté, lorsqu’ils éprouvent pour la première fois le sentiment de la patrie sur la lame incurvée de leurs poignards. » En relisant Bandits, cette somme de l’historien Eric Hobsbawm, écrite quelque trente années plus tard, l’on est frappé par les nombreuses conceptions historiques et sociales qu’il partage avec Hadji Mourad d’Ochagan. Reflétant l’intérêt sociologique et historique de Hadji Mourad, cette affinité nous conduit ainsi à nous intéresser à sa forme littéraire.

N’entrant dans aucune catégorie particulière, mais considéré comme un roman par son auteur, Hadji Mourad combine fiction et histoire, commentaires sociologiques et observations psychologiques dans une prose traversée parfois d’envolées poétiques. Cette combinaison de formes littéraires diverses possède une longue tradition dans la culture arménienne, qui remonte au 5ème siècle, cet âge d’or de la littérature arménienne. Il est raisonnable de suggérer que Hadji Mourad d’Hagop Ochagan est une sorte d’excellente variante moderne d’une tradition beaucoup plus ancienne. Ochagan, bien qu’il ne fut pas des plus modestes, ne le proclama pas. Or il établit en fait un parallèle suggestif et provocateur entre Hadji Mourad et Vahan Mamikonian au 5ème siècle, cette figure héroïque de révolte de la résistance arménienne contre la domination persane.

Notant « l’aisance » avec laquelle les combats de la guérilla « supportent le poids des pères légendaires » et « se transforment, lorsque les circonstances le permettent, en luttes historiques », Ochagan se demande si Ghazar Barpetzi, le « plus authentique de nos historiens classiques », agit différemment « lorsqu’il consacra quelque deux cents pages à la guérilla de Vahan Mamikonian » (p. 40). Il ne s’agit pas ici de rabaisser Vahan Mamikonian ou Hadji Mourad. Au contraire, ce parallèle rend avec justice honneur aux bandits du 19ème et du début du 20ème siècle et à leur résistance à l’oppression dont Ochagan narre si bien l’histoire.

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Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20040308.html
Traduction : © Georges Festa – 08.2009