samedi 1 août 2009

Hrant Nazariantz / Liliana Scalero


La correspondance Hrant Nazariantz – Liliana Scalero.
Histoire d’une amitié fraternelle
née d’un amour commun pour la poésie et la culture


par Magda Vigilante

Akhtamar on line, n° 69, 01.03.09



La première lettre qu’envoie l’écrivaine Liliana Scalero au poète arménien Hrant Nazariantz remonte au 7 novembre 1946 et se présente sous la forme d’une demande de collaboration à la nouvelle revue Graal, que le poète vient de fonder. Dès les premières lignes, Nazariantz annonce l’idéal poétique qui inspirera la revue, dont le programme se base essentiellement « sur un retour au véritable, primitif concept de Poésie, entendue non seulement comme une simple forme d’art, mais aussi comme conception de vie... » De fait, le poète n’est pas seulement un lettré, mais assume la mission importante de communiquer aux hommes, à travers la poésie, « un message de rédemption dans l’Amour » et d’union fraternelle dans le « sentiment de l’Infini ».
Ces nobles buts trouveront un terrain fertile chez une Scalero qui, à cette époque, était engagée dans une intense collaboration avec plusieurs revues littéraires et dans une activité de traductrice et d’écrivaine, une écriture poétique inspirée par une conception spirituelle de la vie, qui sera ensuite publiée dans le recueil Il cimitero degli Inglesi e quattro poemetti [Le Cimetière des Anglais et quatre petits poèmes].
Lorsqu’il entame sa correspondance avec elle, Nazariantz est déjà installé depuis plusieurs années à Bari, aux abords duquel il avait fondé en 1924 le village de Nor Arax, destiné aux exilés arméniens, qui subsistaient en produisant de la dentelle et des tapis. Non seulement il s’était fait en Italie le promoteur de cette initiative en faveur de ses compatriotes exilés, après les massacres atroces perpétrés par les Turcs en 1915 à l’encontre de la population arménienne habitant dans leur pays, mais il avait noué d’étroits liens d’amitié avec plusieurs figures de la culture italienne. Dès 1911, il entretenait une correspondance depuis Istanbul avec Marinetti et Lucini, publiant l’année suivante un important essai sur Marinetti et le futurisme.
Après son installation à Bari en 1913, suite à sa condamnation à mort par contumace par un tribunal ottoman, il s’intégra au milieu littéraire de son nouveau pays en collaborant à la revue bolognaise Ritmo et aux revues de l’avant-garde sicilienne La Scalata [L’Escalade], La Vampa letteraria [La Flamme littéraire] et La Spirale. Mais Nazariantz n’avait pas oublié son pays d’origine, auquel il consacra deux publications : l’essai Bedros Tourian, poeta armeno dalla sua vita e dalle sue pagine migliori – con un cenno sull’arte armena [Bedros Tourian, poète arménien, sa vie et ses meilleures pages – avec un aperçu sur l’art arménien], premier volume de la collection « Conoscenza ideale dell’Armenia » (Bari : Laterza, 1915) et L’Armenia. Il suo martirio e le sue rivendicazioni [L’Arménie. Son martyre et ses revendications] (Catania : Battiato, 1915). En 1916 paraît aux éditions de la revue Humanitas de Bari la traduction italien, par Enrico Cardiale, du volume I sogni crocefissi [Les Rêves crucifiés], tandis qu’en 1920 les mêmes éditions publieront le recueil Vahakn et le petit poème dialogué Lo specchio [Le Miroir]. A la suite, l’éditeur milanais Alpes publia, dans une traduction de Cesare Giardini, en charge de cette édition, le recueil de Nazariantz intitulé Tre poemi (1924), comprenant « Il paradiso delle ombre », « Aurora, anima di bellezza », et « Nazyade, fiore di Saadi » [« Le Paradis des ombres », « Aurore, âme de beauté » et « Nazyade, fleur de Saadi »].
Grâce au soutien d’écrivains et de poètes italiens et étrangers, Nazariantz venait donc de donner vie à la revue Graal, qui sera au cœur de sa correspondance avec Liliana Scalero jusqu’en 1957, comprenant trente-deux lettres et une carte postale qui sont conservées dans le Fonds Liliana Scalero à la Biblioteca Nazionale Centrale de Rome. Or, si dans les premières lettres les échanges concernent surtout la marche de la revue, par la suite, leur lien d’amitié se renforçant, le poète arménien évoquera ses projets, ses publications et aussi ses difficiles conditions d’existence.
Dans sa lettre du 12 novembre 1946, Nazariantz remercie l’écrivaine pour avoir accepté de collaborer à sa revue avec un article sur la nécessité du spiritualisme en Italie, en phase parfaite avec le projet de Graal. L’article sera publié dans le numéro 5 de la revue, comme l’annonce le poète dans une lettre du 30 janvier 1947 où figure l’emblème de Graal. Il se dit touché par l’adhésion rapide de l’écrivaine au projet, porté par la revue, de témoigner au travers d’essais, d’articles et de textes de création, de « la pure essence de l’Esprit », menacée par l’époque de délitement moral qu’ils vivent.
Puis, le poète confie à son amie, le 26 mai de la même année, qu’il est prêt à « cheminer » avec elle, guidés par une commune « foi inébranlable en la fraternité humaine […] qui est la loi suprême, prescrite aussi bien aux chrétiens par la parole du Christ qu’aux esprits libres par la raison libre ». Il est heureux de lui préciser que la revue à laquelle participent désormais « les meilleurs écrivains au monde » s’épanouit. Le ton de sa lettre est exalté, inspiré, typique de la personnalité extrêmement idéaliste et passionnée de Nazariantz. Il signale en conclusion la visite très agréable que lui a rendu la sœur de l’écrivaine, Maria Teresa Scalero De Ruette, accompagnée de son mari, lequel avait déjà visité le village arménien et en était revenu enthousiaste.
Néanmoins, dans une lettre suivante du 11 août 1947, Nazariantz écrit à son amie que la revue rencontre de grandes difficultés matérielles dues à l’augmentation énorme du tarif des imprimeurs ces derniers mois. Il se montre cependant confiant dans la résolution de cette crise et pleinement convaincu que la revue, riche de tant de contributions d’auteurs italiens et étrangers de premier plan, ne peut, ni ne doit mourir. Il en est tellement certain qu’il prépare déjà un nouveau numéro destiné à accueillir de précieux inédits de Jules Supervielle, Eluard, Aragon et de nombreux autres écrivains majeurs anglais, espagnols, américains.
Il confirme de fait le caractère international de la revue, qui doit être un « […] terrain neutre où tous puissent se rencontrer, Blancs et Noirs, chrétiens et païens, Orientaux et Occidentaux […] » et même des auteurs appartenant aux tendances les plus diverses, mais unis par un amour commun de la poésie et de la culture. Ces déclarations de Nazariantz sont réellement remarquables dans une période historique comme celle du second après-guerre, où les affrontements idéologiques susciteront très rapidement un climat de Guerre froide. D’autant plus, si l’on considère qu’elles sont le fait d’un poète arménien, appartenant à un peuple qui a subi une purification ethnique des plus violentes, raison pour laquelle Nazariantz s’oppose fermement à toute discrimination.
La revue continue de paraître car Nazariantz demande le 8 janvier 1948 à Scalero une contribution à propos de leur ami commun Aldo Capasso pour Graal qui, voulant rendre hommage à l’auteur, doit réunir dans ses pages les critiques des meilleurs écrivains italiens et étrangers à l’occasion de la parution de son nouveau recueil de poésies. Le numéro sur Capasso est publié avec l’indication chronologique, second semestre 1947, et présente de nombreux textes consacrés au poète et critique littéraire par des auteurs variés, parmi lesquels figurent, outre Scalero et Nazariantz, Bruno Cicognani, Carlo Linati, Jules Supervielle, Malcolm MacLaren, Silvio Micheli, Raffaele Carrieri et le jeune Italo Calvino qui participe à cet hommage rendu au poète, ligure d’adoption comme lui, avec un récit intitulé Come non fui Noè [Comment je n’ai pas été Noé].
Au fil des lettres suivantes, qui vont de 1948 à 1950, Nazariantz ne demande pas seulement à son amie des contributions critiques comme celle sur Bergson, mais aussi des traductions d’auteurs étrangers, connaissant ses qualités de traductrice. Les deux correspondants s’échangent aussi leurs textes de création : ainsi, dans une lettre en date du 1er novembre 1948, il écrit à son amie qu’il lui a envoyé son ouvrage Il grande canto della cosmica tragedia [Le Grand chant de la Tragédie cosmique], son œuvre la plus importante, tout en l’informant avoir reçu et beaucoup apprécié sa pièce radiophonique Favola del fanciullo d’Europa [Fable d’un enfant d’Europe], qu’il espère faire retransmettre par la radio de Bari à laquelle il collabore par des entretiens littéraires. Mais, Nazariantz est désolé d’apprendre ensuite à l’auteure qu’il n’a pas été possible de programmer sa pièce radiophonique et lui demande pour la revue non seulement quelques passages de sa traduction admirable de Goethe, mais aussi des compositions de son recueil Il cimitero degli Inglesi e quattro poemetti. De fait, Scalero collabore activement à la revue Graal par des articles et traductions d’auteurs allemands et anglais. Pour montrer sa gratitude envers tout ce que son amie fait pour sa « créature », Nazariantz recourt à un style tout poétique : « Je voudrais que mes mots soient tels que mon âme et vivants, afin que ma voix puisse vous dire ces notes mystérieuses, celles que l’on ne peut exprimer, celles qui n’ont pas de forme et que l’on éprouve tel un feu, merveilleusement sensibles, telle la couleur inexprimable de la flamme et de la lumière. »
Il invite ensuite Scalero à faire connaître, par des articles dans les quotidiens auxquels elle collabore, le Graalisme qui sera présenté officiellement au Congrès international des poètes à Palerme, où, de fait, comme le précise le poète dans un prospectus en date du 17 juillet 1951 à Pesaro, le mouvement recueille de nombreuses adhésions de la part des congressistes présents. Néanmoins, en dépit de ces adhésions significatives, le Graalisme ne parviendra jamais à s’affermir.
Entre temps, le déclin de l’homme qui avait poursuivi, sa vie durant, tant de nobles idéaux, que ce soit dans l’art ou dans son œuvre de sensibilisation du monde culturel italien à l’égard de son peuple infortuné, devenait toujours plus pénible. La lettre du 13 août 1952 témoigne de l’état de prostration profonde de Nazariantz, qui en vient à avouer à son amie : « C’est un tel abattement que je voudrais en finir avec cette vie qui ne m’a apporté que des souffrances. Je suis sans travail depuis des mois et outre les souffrances morales, je souffre aussi de faim… »
Scalero répondit naturellement avec générosité à la demande d’assistance de son ami, qui ne parviendra pourtant pas à se reprendre, excepté la publication de son dernier livre Il ritorno dei poeti (Florence : Kursaal, 1952), dont il enverra un exemplaire à l’écrivaine, et malgré sa présence parmi les candidats au Prix Nobel de 1953, qui sera attribué à Winston Churchill.
En vain Nazariantz tentera-t-il de reprendre son activité de journaliste, que ce soit avec la fondation, en 1954, de la nouvelle revue L’Eco del Parnaso [L’Echo du Parnasse], dont il informe Scalero, ou la reprise de son ancienne revue Graal, en 1957, qu’il lui annonce discrètement.
Mais, bien vite, il ne collabore plus à ces deux titres et ne sera guère plus chanceux avec le second, intitulé Graalismo, pour lequel il demande la collaboration de l’écrivaine dans la dernière lettre de cette correspondance, datée du 12 décembre 1957 à Bari.
Quelques années plus tard, en 1962, s’achève le parcours terrestre du poète arménien, qui ne se survivait plus qu’à lui-même, au point qu’il menait une existence – d’après le témoignage de l’écrivain Vito Maurogiovanni de Bari – « toujours misérable, hébergé par des amis, ici ou là, jusque chez des familles dans la province de Bari […] ». Après sa mort, la dépouille de Nazariantz ne fut pas jetée à la fosse commune, mais fut déposée dans la chapelle familiale de Diran Timurian, l’un des Arméniens du village de Nor Arax, qu’avait fondé le poète.
Pourtant, ce n’est qu’à Bari et dans cette province que la figure et l’œuvre de Nazariantz sont rappelées par des érudits, tel le professeur Domenico Cofano et des amis comme le poète et essayiste Pasquale Sorrenti, alors que le reste de l’Italie ignore sa mémoire.
En ce début de troisième millénaire, encore marqué par des conflits et l’intolérance entre les peuples, le message de fraternité entre tous les hommes, qu’assignait à la poésie Nazariantz et que partageait profondément son amie écrivaine Liliana Scalero, demeure néanmoins toujours aussi vivant.


Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2069%20(1%20marzo)%20.pdf
Traduction : Georges Festa – 07.2009 – Tous droits réservés.