lundi 3 août 2009

John Batho

© John Batho – Avec l’aimable autorisation de l’A.


John Batho – Le champ d’un regard

Bibliothèque Nationale de France, Paris, 23.06 – 06.09.09


To collect photographs is to collect the world.
Susan Sontag, On Photography, 1977


Dans le sillage de la récente exposition « Poses & passages » (Musée des Beaux-Arts de Dijon, 2008), cet itinéraire thématique, proposé sous l’égide d’Anne Biroleau et de l’artiste, propose en cinq versions – Effacement 1, Stabilité et mouvement, Effacement 2, Matière et couleur – une exploration de l’écriture photographique, placée d’emblée sous le signe de Kandinsky : « Le point de départ est l’étude de la couleur et de son effet sur le regard. » (Du spirituel dans l’art, 1912).

Ombres-dessins, 2000. Tirages numériques aux encres pigmentaires.
Grille aux neuf éléments noirs, hachurés de blanc. Telles des ombres de feuillage la nuit. Fuyantes, gagnant les hauteurs. Traverses, éclats de foudre. Nuit de l’âme.
Diptyque gris clair zébré de flaques blanches, marmoréennes. Eclaboussures laiteuses. Ces traces éjaculées. Nourricières. Bras qui se lèvent. Ecume buissonnière.

Série des Présents et absents, 1998. Tirages numériques aux encres pigmentaires. Technique de la camera oscura, munie d’un verre de grand format couvert de buée, passants anonymes.
Silhouette floue sur fond blanc, composant un halo noir. Souvenir qui s’estompe. L’autre commence déjà à ne plus être. Creux, fissures. Simple trace, irriguée de lumière. Comme une vision de départ. Définitif.
Autre silhouette avec un enfant. Cheminant dans un même halo flou. Visages indistincts.
Deux silhouettes, que sépare un brouillard médian. Traces de buée qui dégouline. Coulée humide. Comme si le grain du cliché redonnait vie à ces traces figées. Vision floue, donc vraie, des rapports humains. Cet indéfinissable, qui échappe.
Trois personnages, aux épaules plus distinctes. Masse sombre sur la droite. Coulées d’eau. Ecoulement du temps sur les êtres. Précision glissante, emmêlement des surfaces, dialogue subtil de l’invisible. A peine palpable.
Personnages à la sacoche et au cartable. Celui de gauche, comme strié de deux barres horizontales. Rainures étageant la perception. Lente coulée sur le visage et le torse de celui de droite. Pluies.
Autre scène en apesanteur. Présence des vides. Blancs. Striures, coulées. Distances irrémédiables.
Trois personnages, peut-être une famille. Chacun s’avance. Saisir cette fugacité. Ce que s’écouler signifie. Autres coulées, noires.
Peu importe les âges. Ces silhouettes sont traversées, béantes. Arracher à l’effacement, l’humidifier. Enfant dans une immensité blanche. Premiers pas dans cet aveuglement. Fragilité d’une conscience qui déjà se dégage. Autre groupe de trois personnages. Torse sanglé, rectangle noir. Brisure sur la gauche. Appel, blessure. Irradiation. Sur la droite, fluidité du couple. Complicité floue.
Autre fragment de foule, autres écoulements de buée. Compagnons d’une improbable odyssée. Sur une épaule, coulée partant en triangle.
Radiographies ?
Silhouette féminine. Mêmes voiles, mêmes coulées. Imperfection de ce qui n’est pas dit. Fissures.

Neige (arbre, 2004). Chandelier immobile dans la nuit, étoilée de flocons minuscules. Striures de la terre. Pause. Les menaces un instant conjurées.
Neige (2008). Tirages numériques aux encres pigmentaire. Panneau noir, découpant neuf carrés. Où crépitent ces impacts en suspens.

Photocolore, 1974-1992. Tirages numériques aux encres pigmentaires.
Les petits pois verts sur fond orange (1984), où ces billes d’un autre monde interrogent le regard : atomes, grossissements de microscope. Parti pris des choses, mais où la couleur oppose précisément sa fulgurance, son basculement.
Serviette en papier bleu (1979). Cet objet humide sur fond orange en dit bien plus que son titre. Dilution des matières, singularité d’un quotidien mis en scène.
Oranges (1984), flottant sur un rectangle sidéral. Les certitudes trouées. Les huit petites sphères du hasard. Combinaison de pleins. Les nougats (1982), dans leur gaine plastique, en désordre, sur fond rouge. Dissolution prochaine. De même, ces Tomates (1987), trop mûres, dans un autre sac plastique, sur fond rouge orangé. Sensation d’étouffement, de corrosion.
Flaque et goudron (1985), où le regard se porte sur le plus banal, l’obscène urbain, quasi innommé. Où pourtant des abîmes s’ouvrent. Perspective découpée, hachurée.
Citons ces Mouches (1992), où quatre insectes occupent un espace hachuré de noir et de blanc pâle. Etrangeté de ces quatre points, démesurément fixes. Ramenant l’étagement ordonné à sa part de chaos, d’origine.
Car l’espace est fait de disjonctions, d’impermanences. Paysage marin de Diagonales (1978), où des triangles noirs – ombres, murs - organisent la hiérarchie. Au centre les espaces de béton gris, planes. Décor industriel, happé. Mais dont le désordre ressurgit.
Grâce de l’instant, que l’on retrouve dans Les ombres de la terrasse (1978). Scansion de blancs, de noirs, du bleu et du rouge. Volumes déliés, séparés. Couleur et matière juxtaposées, contraires. Dédale complice.
Ou dans cet Anorak rouge (1976), occupant toute la vision, tissu séchant au soleil, dans un ciel azur, et dont les fines membranes suggèrent un voile, une paupière. Transparence de la peau. Foulard rouge des Yeux voilés (1979), en contrepoint du tee-shirt jaune et du ciel bleu. Renversement des codes. Ironie du dévoilement.
Tel autre mur de crépi blanc, déclinant son profil dans un ciel bleu où flotte un improbable nuage, zébré d’un fil à linge.
Bouillonnement muet du Catalpa (1984), feuillage compact, luisant, ruche végétale sertie d’azur.

Série des Nuages-peintures (1998). Tirages numériques aux encres pigmentaires.
Cinq compositions. Découpages sur fond blanc, cartographies planes, flottantes. Il s’agit ici d’inscrire l’objet nuage. Coulées grises et bleues. Contaminations par tranches, autres radiographies.

Série des Surfaces (1994-1996). Tirages numériques aux encres pigmentaires. Trois surfaces liquides, avec pour chacune un large carré, plein, immobile, blanc. Zébrures dorées de part et d’autre du panneau central, comme lui faisant contrepoint. Conjurer la disparition. Composer une page sans mots. Trouer l’enlisement. La toile au dehors.

Papiers froissés (1987-1990). Série de neuf tirages numériques aux encres pigmentaires, gammes de bleus, de bruns, blanc et noir. Objets promis à la destruction, pliures associées aux gestes les plus triviaux. Lignes-force semblables à des draps ou des cartes géographiques anonymes. Crevasses, reliefs. Mondes intimes.
Réflexion optique que poursuivent les Papiers-lumières (1988) : sept compositions où une feuille blanche, grand format, se déplie sur fond noir. Etagement du gris et du blanc, traversé de halos gris. Effet de volume ou de neutralisation. Dire les marges.

Citons encore ces adolescentes quasi balthusiennes de la série des Nageuses (1990). S’éprouvant à travers l’élément liquide. Eployant une volonté naissante, de secrets affranchissements. Corps étoilés, comme désarticulés. Où l’eau de la série Présents et absents fusionne ici avec d’autres silhouettes, incarnées.

Série des Parasols (1981-2002). Couples de bleu-orange, vert-jaune, bleu-rouge, totalités à la fois familières et frémissantes, surgissement baroque, en trompe l’œil. Délimitant des effets de souffle, de frontières factices. Tourelles de tissu. Meules débarquées. Citons ces trois clichés de parasols repliés, fichés dans le sable. Danseuses elliptiques, à la taille bouffante, pointe vers le ciel, tandis que leurs ombres ponctuent une perspective illusoire.

Amples tissus de tentes. Rideaux de scène marine, dissimulant un horizon là encore factice. Toiles jaunes, rouges, orangées, qui rappellent en grand format l’Anorak rouge : sur cet opéra de sable froissements, entortillements. Tandis que des traces de pas se fondent au vent.

Accélérer le rythme, juxtaposer plus brutalement encore les contraires. Série des Manèges (1980). 6 clichés où objets, signes, flou de la vitesse et chaos des couleurs – roses, bleus, jaunes – s’intensifient, tournoient. Repère trompeur d’une flèche jaune parmi le flux.

Ou reprendre l’approche présent-absent : série des Visages (1998) (Effacement 2). Tirages numériques aux encres pigmentaires. Quelques ocres, bruns, noirs éclairent cette autre camera oscura. Halos incandescents. Aubes des retrouvailles. Grain du toucher. Il s’agit moins d’une menace que d’inscrire les plénitudes.

Série des Cartes (2008). Où l’on devine de simples cartes à jouer, quasi effacées, fragments délavés, érodés. Jusqu’à se réduire à ces cœurs rouges, simples traces sur fond rose pâle. Icônes du grand jeu. Fait de paris et d’échanges. Archéologie des hasards. S’aventurer. Une fois encore. Les règles sont tiennes.

© GeorgesFesta – 08.2009

site de John Batho : www.johnbatho.com