lundi 10 août 2009

Joseph Roth - L'exil à Paris 1933-1939

Joseph Roth aux côtés de Stefan Zweig à Ostende, 1936
© Dokumentationsstelle, Vienne


Joseph Roth – L’exil à Paris 1933-1939
Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris
17.06 – 04.10.09

par Georges Festa


Une heure c’est un lac
Une journée une mer
La nuit une éternité
Le réveil l’horreur de l’enfer
Le lever un combat pour la clarté.
Joseph Roth

Lignes emblématiques s’il en est, que les nostalgiques d’une MittelEuropa cosmopolite, idéalisée, compensatrice, découvrent au 18 rue de Tournon, où résida précisément Joseph Roth dès le printemps 1938, face à l’hôtel Foyot, détruit l’année précédente, son lieu d’attache parisien au long cours (1). Car la vie et l’œuvre de Roth sont celles d’une incessante errance : de la Brody de son enfance et adolescence – cette Galicie de Sacher-Masoch, polonaise, autrichienne, puis russe – à l’université de Lemberg, l’actuelle Lviv, puis celle de Vienne, où sa mère le rejoindra, suite aux convulsions de 1914. Errance interrompue par un bref intermède militaire, ponctué néanmoins d’articles et de premières créations littéraires, et qui se déploiera au travers d’une expérience journalistique centrale - viennoise, puis berlinoise au Frankfurter Zeitung. Enfin l’émigration en France, dès l’avènement d’Hitler, mais ponctuée elle aussi de voyages en Europe et de séjours méditerranéens.

Sous l’égide de Heinz Lunzer, ancien directeur du Literaturhaus de Vienne, et de Victoria Lunzer-Talos, qui fut en charge de la bibliothèque d’histoire de l’art à l’université de Vienne, avec la collaboration de Laurence Sigal et Dorota Sniezek (MAHJ), cette exposition, dont le couronnement sera un colloque international les 24 et 25 septembre 2009, organisé par Stéphane Pesnel, germaniste à la Sorbonne et spécialiste de littérature autrichienne, ainsi qu’une rencontre avec Claudio Magris, autre passeur de cultures et dont l’essai sur Roth paraîtra en français le même mois (2), propose un double parcours : premier espace dédié à l’Autriche-Hongrie d’avant 1914, avec projection vidéo d’un film de 10 minutes réalisé en 1939 par Saul Goskind sur la communauté juive de Lvov, fresque de photographies principalement axée sur la Vienne habsbourgeoise, installation en suspension de correspondances et notes – littéraires – d’hôtels de circonstance ou d’ancrage, clichés de famille et articles de presse, vitrines d’éditions allemandes des œuvres de Roth et de traductions et recensions critiques françaises, le tout orchestré par la Radetzky-Marsch opus 228 de Johann Strauss.

Mise en scène filmique du regard rothien, auquel s’attache plus particulièrement la série de clichés muraux : archiduc à la morgue bonhomme, caparaçonné de peau de léopard – que l’on pourrait croire sorti de Colonel Redl, cet autre Galicien, et défilé à cheval de militaires de haut rang avec shakos blancs, lors de la procession de la Fête-Dieu en 1909, mais face à un certain Café de France ; jeunes ouvriers et paysans au regard absent, intimidé, dur, battant le pavé de la place du marché à Brody, devant des baraques en tôle ondulée (vers 1914-1918) ; foule se pressant autour des devantures et bourgeoises endimanchées d’une scène de rue viennoise, notables et militaires lors d’une cérémonie où figurent quatre fillettes tenant des fleurs (vers 1910) (collections Osterreichische Nationalbibliothek / Bildarchiv, Vienne) ; entrée de l’armée austro-hongroise à Lemberg durant la Première Guerre mondiale – rue bondée aux visages d’enfants et de quidams coiffés de canotiers, dont se souviendra le narrateur d’Hôtel Savoy. Vue de l’Opéra de Vienne en 1906, rails rectilignes du tramway (coll. Album Verlag, Vienne), où l’on songe à ces lignes écrites sur Tournon en 1925 : J’aime découvrir, dans le centre des villes, ces larges places d’où les ruelles rayonnent dans différentes directions : elles ne sont pas seulement des centres géométriques, mais des points de départ d’où l’on perçoit tant le caractère que la situation d’une ville. (3) Autre scène quotidienne dans le quartier juif de la capitale en 1915 – deux personnages avec chapeau et barbe devisant aux côtés de vendeurs ambulants et du néoclassique Café Ceissler (coll. Osterreichische Nationalbibliothek / Bildarchiv, Vienne), allusion au diptyque romanesque de Juifs en errance et du Poids de la grâce (Berlin, 1927 et 1930) ; officiers de l’armée austro-hongroise de la garnison de Brody, vers 1914-1918 – climat faussement compassé d’un cercle de jeu, cinq sont assis, deux sont debout, tandis qu’un troisième s’appuie nonchalamment au bord d’un canapé ; sur la droite, leur fait écho un panneau aux armoiries impériales ; au premier plan, le dos tapissé de fleurs et d’oiseaux d’un fauteuil invitant à tous les doutes (coll. Osterreichisches Staatsarchiv, Vienne) ; scène au café Schwarzenberg de Vienne – vision fugace d’un Schnitzler, mais où l’on discerne les travers et la fausse assurance des personnages musiliens et dont se souviendra le nouvelliste du Marchand de corail (4), séductions vaines, calculs froids (coll. Osterreichische Nationalbibliothek / Bildarchiv, Vienne) ; autre scène dite du baise-main, dame au parapluie et officier se livrant à une énième parade convenue, lumières et ombres toutes radetzkiennes (vers 1908, coll. Dokumentationsstelle für neuere Osterreichische Literatur, Vienne) ; femme seule, attendant le tramway, tandis que les badauds s’attardent (vers 1911) ; café berlinois – Conditorei Wien… - en 1930, tables en extérieur, entourées d’une palissade blanche, chapeaux féminins années 20, désir à peine voilé d’oublier l’enfer passé et l’incertitude présente (coll. partic.) ; en contrepoint, café Rebhuhn à Vienne, vers 1915 – atmosphère pesante, plusieurs tables vides, visages fermés, lisant les journaux (id.).


Espace auquel succède un second parcours, contournant une impressionnante bibliothèque des écrivains allemands du refus – ce Weimar en exil, dont Jean-Michel Palmier explora toutes les tensions et l’abnégation (5) et dont les noms - de Brecht et Döblin à Klaus et Thomas Mann, Ludwig Marcuse, Anna Seghers ou encore Manès Sperber - s’égrènent tels une interminable stèle commémorative sur un montage visuel (réal. Jean-Paul Pija), mis en scène par la lecture enregistrée d’un extrait de La légende du saint buveur de Roth par Denis Podalydès (MAHJ, 7 juin 2009). Clichés et correspondances de l’hôtel Foyot, bien sûr, mais aussi la traductrice de Roth, Blanche Gidon, ou son ami de toujours, Stefan Fingal ; scènes de cafés parisiens, où l’on retrouve Herr Zilz, Joseph Roth et Soma Morgenstern, dont Erika Tunner a récemment rappelé l’importance dans la vie de l’auteur (6). Disposées en angle, trois tables – de café, s’entend – proposent d’approfondir au plus intime et parfois désopilant l’existence de l’auteur à Paris, entre confidences et désespérance : tapuscrits (vers 1935) et enregistrements sonores (traduction française par Denis Authier) de l’ouvrage de Soma Morgenstern, Joseph Roths Flucht und Ende [Fuite et fin de Joseph Roth – collections Deutsches Nationalbibliothek, Deutsches Exilarchiv] ; autres feuillets tapuscrits de Joseph Constantinovsky (vers 1932) sur Roth (coll. Samuel Gottfarstein) avec interview de David Bronsen, biographe de R. ; troisième portrait dû à Joseph Gottfarstein (vers 1940) accompagné de sa traduction en yiddish d’Hôtel Savoy de R. (coll. Samuel Gottfarstein).

Sur un autre mur, en grand format, la reproduction d’un entretien par Frédéric Lefèvre, « Une heure avec Joseph Roth », paru dans Les Nouvelles Littéraires, le 2 juin 1934. Entretien qui répond en écho aux incertitudes, fantasmes familiaux – l’on sait l’absence du père et le rapport indécidable avec la judéité et les origines dans la vie et l’œuvre de Roth, cet éternel orphelin du Joueur d’échecs de Zweig – et visions utopistes – car Roth fut monarchiste pro-Habsbourg par exil et socialiste par mépris d’une Europe des reniements, qu’il dénonçait, à l’instar d’un Broch, dès 1923 [Das Spinnennetz – La Toile d’araignée] – lesquelles n’ont cessé de le hanter. Un Roth en liberté s’y livre avec spontanéité et gravité, malgré les fissures et les échecs passés sous silence. Tonalité toute fitzgéraldienne de telle confidence, non loin de ces cinq clichés de Roth et de son épouse Friedl, instants de lumière au Jardin parisien du Luxembourg en 1925-26 (coll. Leo Baeck Institute, New York) – avant le basculement et la tragédie finale qui les attendent séparément :
La littérature c’est la sincérité même, la seule expression vraie de la vie. Quelle est sa mission ? Il n’est de mission que divine. Je n’ai foi en aucune mission humaine. […]
S’il rappelle ses amitiés à l’égard de Zweig, mais aussi Hofmannsthal, Schnitzler ou Werfel, confessant en matière de littérature française une préférence pour Jouhandeau, un véritable écrivain, parmi Radiguet, Gide, Valéry et Green – un talent qui fait fausse route c’est déjà un talent authentique -, l’intérêt majeur de cet entretien est de livrer la clé d’une écriture romanesque :
[…] L’essentiel d’un roman, ce n’est ni le contenu anecdotique, ni le contenu sentimental, c’est le rythme. Toujours je suis hanté par un thème musical. […] Ce qui s’impose d’abord à moi, c’est un cadre, sans plan ni détails. Je suis hanté par un lieu, par une atmosphère. J’écris avec soin. Je fais quatre manuscrits, je rature beaucoup. […]

Sur le plan du combat politique – Roth ne cessa d’alerter, de combattre la menace totalitaire – il souligne la tâche essentielle de l’écrivain dans un article paru au Pariser Tagblatt, le 12 décembre 1934 :
Le talent, le génie ne le dispensent en aucun cas du devoir manifeste de combattre le réel.

Solidarité des exilés, donc – mais un exil identitaire, fait de confusions et de déchirures multiples (7). L’exposition souligne le rôle important des éditeurs et des revues littéraires françaises – traductions et comptes-rendus de Félix Bertaux dès 1928, anthologie de romanciers allemands publiée chez Denoël en 1932. Où l’on retrouve Franz Werfel, dénonçant avec force dans Europe l’imminence des périls et qui écrira la notice nécrologique de Roth (8).

Si l’on ne peut que souscrire aux lignes toutes personnelles que Stefan Zweig consacre à Roth dans Hommes et destins – abîmes à la Karamazov, « intelligence claire, extraordinairement éveillée » de l’identité juive, mais aussi Autrichien « distingué et chevaleresque dans le moindre de ses gestes » (9), le constat de l’œuvre – disparition de l’empire et du shtetl galicien des origines, dislocation d’une identité métissée juive allemande, pressentiment de menaces liées aux idéologies réductrices et à une modernité technique déshumanisante – nous invite à une relecture inédite du concept même d’exil, à la fois exclusion et roman des origines (10).

Notes

1. Instant de répit face à la destruction. In Joseph Roth, La filiale de l’enfer. Ecrits de l’émigration. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira. Paris, Le Seuil, 2005, p. 121-5 (Neue Tage-Buch, Paris, 25 juin 1938).
2. Stéphane Pesnel. Totalité et fragmentarité dans l’œuvre romanesque de Joseph Roth. Berne : Peter Lang, coll. Contacts, 2000. XVII-411 p.
Claudio Magris, Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale. Traduction de l’italien (éd. Einaudi, 1971) par Jean et Marie-Noëlle Pastureau. Paris : Le Seuil, 2009.
3. Joseph Roth. Croquis de voyage. Récits choisis, préfacés et traduits de l’allemand par Jean Ruffet. Paris, Le Seuil, 1994, p. 140.
4. Avril, histoire d’un amour. In Joseph Roth, Le marchand de corail. Nouvelles. Traduit de l’allemand par Blanche Gidon et Stéphane Pesnel. Paris, Le Seuil, 1996, p. 37-62.
5. Payot, 1988.
Signalons l’important colloque de l’International Feuchtwanger Society, Lion Feuchtwanger und die deutschsprachigen Emigranten in Frankreich von 1933 bis 1941 / L’œuvre de Lion Feuchtwanger et les Exilés de langue allemande en France de 1933 à 1941, organisé à Petit Galli – Théâtre Galli, Sanary-sur-Mer, du 1 au 4 juin 2005. Berne : Peter Lang, 2006. 537 p. Thématique abordée de même par Ulrike Voswinckel et Franck Berninger, Exils méditerranéens. Ecrivains allemands dans le sud de la France (1933-1941), Le Seuil, 2009, 336 p.
6. Erika Tunner (Paris XII) : « Joseph Roth, Stefan Zweig et Soma Morgenstern. Correspondance et souvenirs. », in Colloque international Modes intellectuelles et capitales mitteleuropéennes autour de 1900 : échanges et transferts, U. de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis, 09-11.10.2008
7. Citons les contributions de Régine Robin, « L’impossible place identitaire de Joseph Roth », in Colloque Ecriture de soi et psychanalyse, U. Paris VII, 29-30.09.1995 (éd. L’Harmattan, 1996) et Philippe Chardin, « Imaginaire et problématique des « deux mondes » dans La Marche de Radetsky et Les Désarrois de l’élève Törless », in Colloque international La Galicie (1772-1918) : histoire, société, cultures en contact, récemment organisé à l’U. François Rabelais de Tours (15-19.01.09).
8. Franz Werfel, « Nouvelles du vaste monde », Europe, Paris, n° 190, 15 oct. 1938.
« Zum Tode Josef Roths », Bulletin de presse du président de la Ligue Autrichienne.
Sur le rôle de la presse périodique dans l’émigration allemande, voir Nathalie Raoux : « Quand Europe s’ouvrait à « L’autre Allemagne » - Fidélité et ruptures, 1933-1939 », in Actes du colloque Europe, une revue de culture internationale, 1923-1998 www.europe-revue.info/histoire/actes/raoux.htm
9. Stefan Zweig, Hommes et destins. Traduction française par Hélène Denis-Jeanroy et Raymond Jeanroy. Librairie Générale Française : Le Livre de Poche, 2009, p. 62.
10. Sur ce point voir Norman Thau, « Joseph Roth : l’exclu désespéré ou comment (et pourquoi) transformer l’émigration en expulsion », in Figures de l’exclu : Actes du colloque international de littérature comparée (2-3-4 mai 1997), Centre d’études comparatistes, U. Jean-Monnet, éd. Jacqueline Sessa. Saint-Etienne : Publications de l’Université de Saint-Etienne, coll. Traversière, 1999. 388 p.
Valérie Chevassus, Roman original et stratégies de la création littéraire chez Joseph Roth. Berne : Peter Lang, coll. Convergences, 2002. XVI-372 p.

© Georges Festa – 08.2009

Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71 rue du Temple, 75003 Paris

www.mahj.org