lundi 31 août 2009

Murathan Mungan

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Murathan Mungan – La muse de Mardin

par Nimet Seker

Qantara.de, mars 2008


[Murathan Mungan est l’un des écrivains contemporains les plus populaires en Turquie – notamment à cause de son style narratif provocant et expérimental et sa mise en question incessante des tabous sociaux. Nimet Seker livre un portrait de l’auteur.]

La littérature a été longtemps considérée comme un substitut de la politique en Turquie. La littérature n’était aimée et populaire qu’au service de la politique.

Ces mots sont de Murathan Mungan. Mungan est un auteur culte en Turquie, au moins aussi connu et à succès qu’Orhan Pamuk. Il n’est pas seulement l’auteur de livres et de paroles de chansons – des CD entiers lui ont été consacrés. Peu de jours passent sans que des fans enthousiastes n’envoient des messages sur le livre d’or de son site. « J’étudie la littérature, mais c’est vous qui m’avez appris ce qu’est vraiment la littérature. », lui écrit un lecteur.

Les racines de Mungan sont dans le théâtre. Durant plusieurs années, il a travaillé comme conseiller dramatique pour des théâtres nationaux à Ankara, puis à Istanbul, perçant en tant que dramaturge dans les années 1980. Même à cette époque, dans sa Trilogie Mésopotamienne [Mezopotamya Űçlemesi], il travaillait déjà avec des matériaux glanés à partir du monde des mythes anatoliens, une source dont il ne cesse de s’inspirer. Ce qui peut rendre parfois le contexte de ses récits plutôt difficile pour des lecteurs occidentaux.

Mémoire de l’Est

« Je me sens nu lorsque je suis à l’Ouest, déclara l’auteur lors d’une conférence en Allemagne. Les maîtres qui ont écrit avant moi sont absents ici, l’ombre qu’ils projettent sur moi me manque. » Les matériaux source de Mungan sont extraits des opulents filons des chants et légendes arabes, kurdes et alévies, qu’il travaille sur le plan littéraire. Mémoire de l’Est est le nom que donne l’écrivain à cette riche culture traditionnelle, vieille de plusieurs siècles.

En dépit du caractère traditionnel de ses sources, Mungan instille une individualité moderne dans ses personnages. Ils vivent des situations existentielles, sont confrontés à leurs propres limites, rencontrent la peur et d’autres émotions et prennent conscience de leur identité.

Né à Istanbul en 1955, Mungan a grandi dans la ville de Mardin au sud-est de l’Anatolie. Le mélange paisibles de musulmans, de chrétiens orthodoxes, d’Araméens et de Yézidis dans cette ville lui inspira une sorte de sentiment instinctif de rudiments de démocratie, qu’il évoquera ensuite à propos de son enfance.

Un héritage ottoman multilingue

Mungan est lui-même issu d’une respectable famille arabe kurde du côté de son père, dont les racines connues remontent à l’époque ottomane. La ville de Mardin, au sud-est de l’Anatolie, proche de la frontière syrienne, fit jadis partie de l’ancienne Mésopotamie et aujourd’hui encore, les preuves de ce patchwork de peuples et religions variées qu’elle accueillit sont clairement visibles.

L’intérêt pour l’héritage ottoman multiethnique et multilingue est central dans la littérature turque contemporaine. Elif Shafak, par exemple, utilise délibérément des mots et expressions obsolètes ou oubliées depuis longtemps. Elle sélectionne ces mots arabes et persans que l’Association pour la Langue Turque a choisi de remplacer par des mots turcs. Les écrivains contemporains, dont Mungan, s’opposent précisément à cette proscription étatique de la langue et à la purification culturelle qui l’accompagne.

Son premier recueil de poésie, Osmanlıya Dair Hikâyât [Récits des Ottomans] reprend son orientation thématique et linguistique de la période ottomane. Une de ses nouvelles met en scène les événements survenus lors de la mort mystérieuse du sultan Mehmet II, le conquérant de Constantinople. Le narrateur y remet en question la version officielle concernant cette disparition énigmatique :

Les historiens décrivent le passé à l’image de leur présent. Ils rapprochent des fragments à moitié enterrés, déformés, éparpillés d’événements et les rassemblent – sans connaître leur importance dans un monde empli de peurs, de bruits et de superstition. Ainsi font les historiens – ébaucher un panorama à partir de leur point de vue personnel, chaque fois qu’ils considèrent le passé.

La carte sur laquelle nous jetons nos dés sait toutefois que l’histoire naît de l’imagination.

Ce qui peut être lu comme un rejet de la version officielle qu’offrent les manuels scolaires de l’histoire de la république turque.

Briser les tabous

Mungan occupe aussi une place à part sur d’autres plans. Ce ne sont pas seulement ses thèmes et ses racines kurdes-arabes qui font de lui une personnalité peu conventionnelle. Mungan est homosexuel et en parle ouvertement. A l’instar de ses personnages, lui aussi a une approche corrosive des tabous et le regard d’un étranger quant aux normes sociales et aux conventions.

Lorsqu’un journaliste lui demanda s’il était homosexuel, Mungan répondit en disant qu’il n’était pas homosexuel, mais gay. L’homosexualité, dit-il, est simplement la description d’une orientation sexuelle, alors que gay définit un style de vie. Il a néanmoins délibérément choisi de ne pas se servir de l’étiquette gay pour promouvoir ses écrits.

Il est malaisé de séparer le personnage public de Mungan, auquel une certaine touche d’excentricité semble ne pas être étrangère, de son œuvre de création. « Je suis un auteur en représentation, je deviens les personnages que je crée. Quiconque me verrait avec une caméra cachée lorsque j’écris penserait que je suis fou », reconnaît-il.

A ce jour, aucun des romans de Mungan n’est accessible en anglais. Quel dommage ! Il est vraiment grand temps que cet écrivain accède à une large reconnaissance internationale.


Source : http://www.qantara.de/webcom/show_article.php/_c-310/_nr-516/i.html (traduit de l’allemand en anglais par Ron Walker)
Repris in : http://nimetseker.wordpress.com/english/murathan-mungan/ (blog de Nimet Seker)
Traduction : © Georges Festa – 08.2009.

Site de Murathan Mungan : http://www.murathanmungan.com/