lundi 24 août 2009

Oudis / Udis

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La fin des Oudis d’Arménie

par Tatul Hakopian

www.iwpr.net


[Une petite communauté qui perd lentement son ancienne langue.]


DEDEBAVAN - Seda Kumsieva, qui enseigne depuis 36 ans, vit en Arménie, bien qu’elle enseignait la langue et la littérature russe dans le village de Vardashen en Azerbaïdjan.
La crise de la fin des années 80, qui conduisit à la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet du Nagorno-Karabagh, l’obligea à fuir sa maison et à s’installer en Arménie.
Seda est d’origine oudie, un groupe chrétien qui possède sa propre langue, mais son mari est Arménien, une réalité qui a scellé son destin. Sa famille est actuellement dispersée à travers le Caucase.
« Certains de mes proches sont restés à Vardashen, d’autres se sont installés à Tbilissi. Je suis une vraie Oudie de sang, mais mon mari est Arménien et comme d’autres familles aux mariages mixtes, nous avons quitté l’Azerbaïdjan. » nous dit-elle.
Onze Oudis venus d’Azerbaïdjan se sont installés à Dedebavan et beaucoup d’autres ont trouvé des maisons dans d’autres villages. En discutant avec nous, les Oudis nous ont dit clairement qu’ils se sentent plutôt en sécurité en Arménie, mais qu’ils sont inquiets de voir leur culture si particulière disparaître.
Le chef de la communauté du village, Georgy Babayan, nous précise : « Nous ne faisons aucune différence entre les Arméniens et les Oudis. Lors de l’émigration de Vardashen en 1988, plusieurs familles oudies sont venues avec les Arméniens. Plus tard, beaucoup ont émigré en Russie. Nous sommes comme les Oudis, nous partageons nos joies et nos peines avec eux. »
Selon Hranush Kharatian, un ethnologue qui a beaucoup écrit sur les Oudis, ils ne seraient que 200 environ en Arménie.
« Cette communauté n’a pas le statut de minorité nationale. » dit-il. « Actuellement, il n’existe aucune réglementation sur le sujet. Seuls les groupes qui ont systématiquement essayé de protéger leur identité ethnique sont reconnus comme minorités. »
Kharatian précise que les Oudis ont fui l’Azerbaïdjan non seulement à cause des mariages mixtes avec des Arméniens, mais aussi parce qu’ils étaient une minorité persécutée.
« Les Oudis, qui étaient persécutés à Nij, se sont installés dans le village géorgien d’Oktomberi. Jusqu’aux récentes déportations depuis l’Azerbaïdjan, il n’y avait pas deux, mais cinq villages entièrement peuplés d’Oudis. Nous ne savons pas grand chose sur trois de ces villages, car bien que les Oudis qui y vivaient étaient chrétiens, ils parlaient l’azéri. Ces villages s’appelaient Jourlu, Mirzabeilu et Sultan Nukhi. Beaucoup d’habitants ont émigré en Arménie. »
Seda Kumsieva compte sur ses cousins à Tbilissi – qu’elle surnomme maintenant Kumsiashvili – pour avoir des nouvelles sur ses proches restés dans son village familial. Vardashen, rebaptisé Oduz, lui manque beaucoup.
« Bien que notre façon de vivre et nos traditions soient arméniennes, les Oudis ont leurs propres fêtes. » dit-elle. « Enfant, je me rappelle comment, au mois de mai, on attachait des rubans multicolores autour des mains des petits enfants et comment on les accrochait comme des petits paquets aux branches d’arbres. Chacun faisait un vœu pour que ses rêves se réalisent. Cette fête s’appelait Dimbaz. »
Zanna Lalayan, 45 ans, est mariée à un Arménien et sa famille est elle aussi dispersée. « Mon frère Oleg et d’autres proches vivent à Nij. Mon autre frère et d’autres membres de la famille vivent en Ukraine, ses enfants ne connaissent pas la langue oudie. Notre génération oudie installée en Russie et dans d’autres pays ne connaissent pas notre langue. Notre nation diminue petit à petit. »
Arshaluis Movsisian, 70 ans, une Oudie dont le mari était Arménien, vit dans le village de Bagratashen. Elle a laissé derrière elle une grande partie de sa famille, toute une cohorte de nièces et de neveux. « J’ai le cœur brisé, j’aimerais tant voir leurs visages ! » nous confie-t-elle, retenant ses larmes.
« Comme les Arméniens, nous croyons dans la croix et l’église. » dit-elle. « Nous ne marions pas nos filles aux Azerbaïdjanais et nous ne les épousons pas, car nous sommes un peuple de la Croix. Comme les Arméniens, nos mariées se marient en blanc, le visage découvert, nous avons des danses arméniennes et nous enterrons nos morts selon la coutume arménienne. A part la langue, nous ne sommes pas différents d’eux. »
D’après les historiens arméniens, comme pour leurs collègues azerbaïdjanais, les Oudis sont les descendants des Albanais du Caucase. Mais les Arméniens disent que le processus d’assimilation se produisit beaucoup plus tôt, que les Albanais se sont convertis à l’Eglise arménienne au 5e siècle et qu’à cette même époque ils ont commencé à adopter la langue, les coutumes et les noms arméniens.
Selon les historiens, les Oudis sont les uniques survivants de minuscules vestiges d’une culture jadis beaucoup plus vaste. Ils soulignent le fait que la langue oudie n’a rien de commun avec l’arménien indo-européen, ni avec l’azéri turcique.
Certaines traditions oudies semblent remonter à l’époque pré-chrétienne.
Arzu Dargiyan se rappelle comment en Azerbaïdjan ils rendaient hommage aux arbres sacrés. « On choisissait un arbre fruitier dans le jardin et on accomplissait un rite devant lui. » nous dit-elle. « On allumait des bougies et on sacrifiait des animaux. Il était interdit de monter sur cet arbre sacré ou de prendre ses fruits. On ne pouvait les manger que s’ils tombaient de l’arbre. »
Oleg Dulgarian est aussi un Oudi de Vardashen, bien qu’il en soit parti petit enfant. Il dirige une organisation non gouvernementale pour les réfugiés et se passionne pour essayer de préserver la culture de son ancienne, mais petite, communauté.
Il nous précise qu’il souhaite créer une organisation appelée « Aghvank » (l’ancien nom de l’Albanie du Caucase), dont le but serait de préserver leurs traditions et d’engager des travaux universitaires sur les Oudis.
« Ce n’est pas un problème d’être un Oudi en Arménie ; personne ne nous oblige à renoncer à notre identité. Les Oudis qui ont émigré d’Azerbaïdjan rencontrent les mêmes problèmes que les Arméniens réfugiés. »
Dulgarian souhaite obtenir une aide du gouvernement pour son projet, mais l’élément principal de la culture oudie – leur langue – est apparemment dans une phase terminale de déclin.
« Mes enfants ne parlent pas du tout l’oudi. » se plaint Alexei Kazarov, qui a fui lui aussi Vardashen. « Notre nation disparaît progressivement. Il n’y a que 8 à 10 000 Oudis dans le monde. »

[Tatul Hakopian est observateur politique pour la Radio d’Etat en Arménie.]
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Source : http://www.iwpr.net/?p=crs&s=f&o=336660&apc_state=henpcrs
Article paru le 28.06.07 - Traduction : © Georges Festa – 07.2007
Précédemment publié en 2007, après accord de l’éditeur.