samedi 22 août 2009

Peter Balakian - Hrant Dink

Peter Balakian - © www.aztagdaily.com

En mémoire de Hrant Dink

par Peter Balakian

The Armenian Weekly, 08.08.09


[Cet article reprend un discours prononcé par Peter Balakian lors d’une table-ronde consacrée à l’héritage de Hrant Dink au Massachusetts Institute of Technology, le 1er février 2009.]

Le philosophe George Santayana, qui enseigna des années durant à Harvard, écrivit : « Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. » Thèse pour le moins axiomatique, semble-t-il. Mais qu’en est-il de ceux qui ignorent l’histoire, qui ont été exclus de l’histoire, pour lesquels le passé est une manipulation du discours, orchestrée par l’Etat ? L’idée de répéter un passé que l’on ignore est lourde d’une tragédie d’un autre genre. C’est une sorte d’héritage aveugle que l’on observe dans diverses cultures, mais celle que l’on constate au sein de la société turque qui n’est pas autorisée à connaître sa propre histoire, en particulier ses pages sombres, dont le génocide arménien de 1915, en fait partie. L’histoire aveugle engendre un présent aveugle et violent.

L’assassinat en plein jour de Hrant Dink, organisé par les nationalistes turcs, témoigne de cette histoire aveugle. Dink était un homme au courage rare, engagé dans un processus complexe visant à créer un terrain sur lequel les Turcs puissent se rassembler avec les Arméniens afin de connaître la véritable histoire de 1915. Hrant n’avait cure de ces routes complexes et des ces allées étroites dans son parcours ; il s’exprimait ouvertement dans un pays où parler ouvertement est très risqué et où parler ouvertement en tant que minorité – Arménien ou Kurde – est encore plus risqué.

Hrant était un citoyen arménien d’Istanbul, qui écrivait et s’exprimait ouvertement à propos du génocide arménien en Turquie. Il occupait un espace civique fragile au sein d’une société turque complexe. Dans l’un de ses derniers essais, il nous confiait avoir l’impression d’être une colombe – vulnérable à tout moment, et pourtant libre, comme il le souhaitait. Or il fut abattu, apparemment par l’Etat profond, par des forces de répression et de violence opposées à la liberté d’expression et de pensée, diabolisé et relégué à l’état de paria par l’article 301 du code pénal turc.

Stephan Deadalus, dans Ulysse de Joyce, déclare : « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de me réveiller. » Une expression qui frappe chaque Arménien dans ses points sensibles. Une notion imprimée dans l’existence traumatique liée à l’héritage génocidaire. Pour les Arméniens, qu’ils appartiennent à la diaspora ou à la République, cet héritage demeure empoisonné par le négationnisme actuel de l’Etat turc. L’assassinat de Hrant Dink est en quelque sorte emblématique de ce cauchemar.

Pour les Arméniens, le meurtre de Hrant résonne pour des raisons multiples, notamment parce qu’il rappelle le meurtre de milliers d’intellectuels et de dirigeants culturels en 1915. Cet assassinat en plein jour, au cœur d’Istanbul, a des relents de génocide. Il réactive notre histoire.

La pratique du meurtre des intellectuels et dirigeants culturels arméniens remonte au 19ème siècle et au-delà, mais c’est celui des intellectuels, le 24 Avril, qui marqua le commencement du processus génocidaire en 1915.

Finalement, ce sont des milliers de dirigeants culturels et d’intellectuels arméniens qui furent tués par le gouvernement ittihadiste turc. Finalement, ce sont plus de 5 000 églises, monastères et écoles qui ont été détruites. Finalement, toute une civilisation, non seulement son peuple, mais de nombreux pans de son histoire et de sa culture, qui avaient traversé trois mille ans, disparut. A la suite de cela, rien d’étonnant à ce que Raphaël Lemkin, ce juriste juif polonais qui inventa le concept de génocide comme un crime au regard du droit international, s’appuie autant sur le cas arménien pour développer le concept de génocide. C’est Lemkin qui, le premier, utilisa le terme de « génocide » en relation avec les Arméniens sur une chaîne nationale de télévision aux Etats-Unis, le 13 février 1949.

Lemkin était si affecté par le génocide arménien qu’il nota ceci, alors que la Convention sur le génocide des Nations Unies fut ratifiée : « […] Mon esprit élabora un plan audacieux. Il consistait [à] obtenir la ratification par la Turquie [de cette proposition de Convention] parmi les vingt premières nations fondatrices. Cela eût constitué une réparation du génocide des Arméniens. »

La mort de Hrant Dink a ouvert la voie à des forces positives au sein du mouvement démocratique en Turquie ; à cet égard, il fut un martyr de la démocratie. Sa mort obligea à enquêter sur la liberté intellectuelle en Turquie et le passé arménien.

Pour moi, l’héritage de Hrant est emblématique d’un climat nouveau de dialogue intellectuel, de compagnonnage et d’amitié entre Arméniens et Turcs. Là où, pour nombre d’entre nous, régnait auparavant un trou noir d’abstraction sur la Turquie, un monde plus visible et complexe existe maintenant. Ces dernières années, des intellectuels turcs et d’autres ont ouvert des passages qui nous sont maintenant visibles et nous donnent une meilleure compréhension de la Turquie en tant qu’espace aux strates et nuances multiples, un lieu qui n’est pas simplement défini par l’ultranationalisme et les forces de l’Etat profond. Les Arméniens se doivent de saisir ce sentiment nouveau de complexité qu’ils nous donnent – de notre histoire en partage, de notre humanité en partage, de la compréhension qu’il n’existe pas d’avenir si l’on nie le passé. Nos amis turcs sont vitaux pour notre conception de l’avenir.

Il me semble important aussi que Turcs et Arméniens dés-ethnicisent le passé arménien. L’idée qu’il y ait débat entre deux cultures est fausse et anhistorique. Ce n’est pas « Les Arméniens disent » et puis « Les Turcs disent ». Le génocide est une réalité de l’histoire moderne, et il existe là une place importante pour la communauté scientifique à travers le monde. Au lieu de défendre ou rejeter tel ou tel discours national, les scientifiques sont capables de disséquer de tels événements dans un cadre comparatif, globalisé. Ils sont à même de nous montrer que le génocide arménien fait partie de l’histoire humaine, impliquant de nombreux bourreaux et de nombreuses victimes. La Turquie n’est pas la seule à compter des crimes contre l’humanité ; la plupart des pays se sont construits à partir d’une violence exercée contre d’autres groupes ethniques et populations.

Il est grand temps, semble-t-il, de forger des liens entre Turcs et Arméniens sur une question qui hante leurs deux cultures. Hrant Dink s’inquiétait du fait que les pressions exercées sur la Turquie par le monde extérieur n’échouent ou ne mettent en péril la vie des gens vivant en Turquie, point de vue que je respecte profondément ; il a payé le prix fort pour cela. Et pourtant je pense qu’il avait tort. Si ses craintes constituaient une réaction sincère aux mécanismes de terreur et de répression à l’œuvre en Turquie, il n’en demeure pas moins que le processus d’éducation sur l’histoire du génocide arménien est une force irrépressible et un test décisif pour la liberté intellectuelle et la démocratie en Turquie. Ce processus d’éducation ne peut être stoppé, ni contrôlé, par quelque entité que ce soit. Il fait partie de notre connaissance du monde. Nous ne pouvons permettre que l’acception historique du génocide arménien soit falsifiée par le chantage et les menaces de l’Etat turc. Et l’Etat turc devra finir par accepter que la réalité morale du génocide arménien n’est contestée nulle part dans le monde, excepté en Turquie. Et même là, le tabou s’effondre.

Dans cette ère nouvelle, je souhaite que les Arméniens trouvent le moyen de tendre la main à leurs nouveaux collègues et amis turcs afin d’œuvrer pour le changement – quelles qu’en soient les modalités – d’une manière créatrice et pragmatique. Ni rigides, ni idéologiques ou romantiques. De nouvelles ouvertures se dessinent dans ce paysage, comme existent de nouveaux pièges et peurs. La colère, la frustration et la paranoïa sévissent parmi les Arméniens, après tant d’années de violences, de déni et de racisme incessant de la part de l’Etat turc. Les Turcs de progrès sont menacés de violences de la part d’une vague nouvelle d’ultranationalistes turcs ; et beaucoup de gens en Turquie demandent un changement d’ampleur, démocratique, afin que les minorités religieuses et ethniques puissent parvenir à l’égalité et que la liberté intellectuelle et la liberté d’expression soient réalisées. Voici deux ans, plus d’une centaine d’étudiants organisèrent une manifestation à l’université Bogazici d’Istanbul, avec le slogan « Contre les ténèbres », scandant le nom de Hrant Dink et leur solidarité avec les Arméniens. Voilà les forces avec lesquelles les Arméniens veulent se joindre et œuvrer en vue d’une société ouverte et libre en Turquie.

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Peter Balakian est titulaire de la Chaire Donald M. et Constance H. Rebar en sciences humaines à l’Université Colgate et auteur de nombreux livres, dont Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique, lauréat 2005 du Prix Raphaël Lemkin.

Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/08/08/balakian-remembering-hrant-dink/
Traduction : © GeorgesFesta – 08.2009