lundi 31 août 2009

Sevan Nişanyan

A LIRE - Sevan Nişanyan :
La République manquée : 51 questions sur Atatürk et le kémalisme

Turquie : une république faussée ?

par Mustafa Akyol

Hürriyet Daily News, 19.07.08



[Pour Sevan Nişanyan, les Turcs doivent faire face à leur histoire et l’interroger. « Contrairement au Portugal ou à l’Espagne, dit-il, la Turquie n’a pas réglé ses comptes avec son passé totalitaire. »]

Vous devriez connaître Sevan Nişanyan. Citoyen turc d’origine arménienne, il a étudié la philosophie à Yale, les sciences politiques à Columbia et enseigne maintenant la langue et l’histoire turques à l’université Bilgi d’Istanbul. Dans le passé, il a écrit plusieurs livres sur le tourisme en Turquie, tous très appréciés de leurs lecteurs, mais le titre de son récent ouvrage a fait de lui un ennemi public aux yeux des kémalistes purs et durs de Turquie. Car Nişanyan n’hésite pas à dire haut et fort que le kémalisme est par essence ce que nous entendons habituellement par fascisme.
Le livre dont je parle s’intitule Yanlış Cumhuriyet : Atatürk ve Kemalizm Űzerine 51 Soru [La République faussée : 51 questions sur Atatürk et le kémalisme]. En 440 pages, Nişanyan déconstruit et réfute bien des certitudes communément admises et pour le moins peu contestées en Turquie. Au cœur de sa relecture critique de l’histoire, la thèse qui fait froid dans le dos selon laquelle le fondateur de la Turquie, Mustafa Kemal Atatürk, a délibérément institué une dictature sans jamais avoir eu pour but de bâtir une démocratie. Autrement dit, la république de Turquie est une république « faussée » dès ses origines.

Une relecture critique de l’histoire

Le livre de Nişanyan s’est acquis une certaine célébrité suite à l’entretien d’une page qu’il a accordé le mois dernier à la journaliste Nese Düzel du quotidien Taraf, dont l’activité a toujours été jugée provocante et faisant la une de l’actualité. « En Turquie, la République fut une transition entre le sultanat et une dictature moderne, déclare-t-il à Nese Düzel, et elle n’avait rien à voir avec la démocratie. » En fait, un système démocratique avait commencé à se développer au cours des ultimes décennies de l’empire ottoman, dont le parlement acceptait des opinions, des identités et des partis politiques différents. Or le régime kémaliste ne se contenta pas de se débarrasser du sultan, mais aussi de toute forme d’opposition politique, afin d’établir le gouvernement d’un seul.
« J’ai lu tous les discours et les entretiens accordés par Atatürk après son accession au pouvoir, précise Nişanyan. Dans ces milliers de pages, le mot démocratie n’est mentionné que six fois : deux dans ses déclarations à des étrangers, ailleurs c’est pour dire « La démocratie, c’est bien, mais… », bref ce genre de commentaires. »
Mais la Turquie était-elle prête pour la démocratie à cette époque ? La nation n’était-elle pas ignorante, arriérée, « non éclairée », nécessitant un autocrate modernisateur ? La Turquie ne ressemblerait-elle pas à l’Afghanistan si elle n’avait pas été « sauvée » par la révolution kémaliste ?
Tel est l’argument type que l’on entend de la part des kémalistes, y compris certains de mes confrères qui écrivent dans ce journal. Ce que conteste Nişanyan : « La Turquie était la partie du monde islamique la plus développée, la plus forte et la plus influencée par l’Occident depuis le 14e siècle », souligne-t-il, se référant à l’oeuvre impressionnante des réformes ottomanes, donc antérieures au kémalisme, au 19e et au début du 20e siècle. Du mouvement féministe à l’assimilation de la science, de la technologie et du droit occidental, « 80 à 90 % des réformes qui ont modernisé la Turquie avaient pour origine l’ère ottomane. »
Naturellement, Atatürk visa et impulsa une nouvelle modernisation, mais certaines de ses mesures, selon Nişanyan, furent néfastes. La « révolution linguistique », par exemple, appauvrit la culture turque. La langue ottomane, grâce à ses emprunts à l’arabe et au persan vers le turc nomade, était très sophistiquée et complexe. L’effort kémaliste pour « purifier » la langue de ces éléments « étrangers » conduisit rapidement à un rétrécissement du vocabulaire, partant à un rétrécissement des esprits.
Nişanyan critique aussi la nature despotique du régime laïc particulier qu’Atatürk et ses successeurs ont établi en Turquie. Il estime que dans un certain sens ce régime est semblable au modèle soviétique, car il a déraciné toutes les institutions religieuses. Or les kémalistes voulaient aussi se servir de la religion à des fins étatiques ; c’est pourquoi ils mirent en œuvre une religion contrôlée par l’Etat. « Le véritable objectif n’était pas la laïcité, affirme Nişanyan. Il s’agissait de réaliser et consolider un pouvoir politique absolu. »
Ce même but conduisit le régime kémaliste à ce que Nişanyan définit comme l’établissement d’une citoyenneté fondée sur l’acceptation d’un credo politique :
« Ceux qui acceptaient le credo kémaliste étaient acceptés comme citoyens, les autres furent considérés comme des traîtres. Cette approche, connue aussi sous le nom de « nationalisme d’Atatürk », est en fait le fascisme caractéristique des années 1920. Le régime en Italie à cette époque était très semblable… Le nationalisme d’Atatürk repose aussi sur l’usurpation des biens des non musulmans et leur expulsion de la Turquie. De plus, dans les années 1930, un racisme biologique s’ajouta à ce nationalisme. »
Ce n’est pas peut-être pas un hasard si le parti le plus kémaliste dans la Turquie d’aujourd’hui, le Parti Républicain du Peuple [CHP], principal parti d’opposition, est farouchement opposé à toute réforme conduisant à accorder davantage de droits aux communautés non musulmanes de Turquie. Beaucoup de gens considèrent cette xénophobie du CHP comme une déviation par rapport au « modernisme » d’Atatürk. Or, si Nişanyan a raison, alors non seulement le CHP d’aujourd’hui, mais aussi tout l’héritage politique auquel il se réfère, posent problème.

Faire face au passé

Si tel est le cas, comment la Turquie peut-elle évoluer ? Comment peut-elle se diriger vers une démocratie libérale ? D’après Nişanyan, nous, les Turcs, devons tout d’abord faire face à notre histoire et la questionner. « Contrairement au Portugal, à l’Espagne ou à la Grèce, la Turquie n’a pas réglé ses comptes avec son passé totalitaire, nous rappelle-t-il. Ce passé totalitaire, perpétué par le culte de Mustapha Kemal, perdure en nous. »
De fait, ce passé est toujours vivant et continue à ruer dans les brancards. Les partis politiques qui osent s’écarter de ces racines manquées se voient interdits, et les intellectuels qui mettent en question ces tabous sont diffamés. Nişanyan, par exemple, est devenu la cible d’attaques personnelles dans les médias turcs depuis la parution de son livre. Les experts en kémalisme s’intéressent non à ses arguments, mais à des choses désagréables qu’ils ont découvert au sein de sa famille. Ces mêmes experts qui présentent les autres critiques du kémalisme comme des traîtres, des provocateurs « à la solde de Soros », des valets de « l’impérialisme » et tout ce que l’on peut imaginer dans ce genre. Malheureusement, si la république est réellement une république « manquée », on peut dire que ses « enfants » sont sur la « bonne » voie. Ils se contentent d’être à la hauteur de l’héritage de leurs pères…

Sevan Nişanyan. Yanlış Cumhuriyet : Atatürk ve Kemalizm Űzerine 51 Soru. Haziran, 2008. 438 p. ISBN : 9759169770.

Source : http://www.hurriyetdailynews.com/h.php?news=is-turkey-a-mistaken-republic-2008-07-19
Traduction : © Georges Festa – 07.2008
Précédemment publié en 2008, après accord de l’éditeur.