lundi 24 août 2009

Slavik Tchiloyan

© 168.am

Tchilo

par Armine Avetyan

168 Hours, 30.10.05



L’environnement même d’Erevan serait des plus ennuyeux sans Tchilo. Il fut à la fois interprète et écrivain, mais ses amis assurent qu’il préférait être interprète. Son apparence était des plus singulière, mais l’on peut en dire autant de lui.

« Un cas typique où la poésie s’incarne dans un être. Pour comprendre qui est Tchilo, il faut tout d’abord le voir, puis lire ses poèmes. On ne peut le saisir uniquement à la lecture de sa poésie. Il s’est contenté de vivre et cette vie ne laissait de ressembler à celle d’un clochard. Il buvait souvent et arrivait ivre à l’université. Il vivait dans un dortoir et aimait passer la nuit un peu partout. Il était très à part. Mais quand il n’était pas ivre, il était très sérieux et n’avait rien à voir avec Tchilo l’ivrogne. Et cette existence débordait d’idées et d’actions originales et particulières. », précise son ami David Hovhannès.

David Hovhannès n’aime pas que l’on présente Tchilo comme une légende : « D’un côté, la légende est une bonne chose, mais de l’autre elle est dangereuse, elle crée une apparence artificielle nouvelle en lieu et place de la véritable. Et tous ces gens qui exécraient auparavant Tchilo et qui parlent maintenant de lui comme d’une légende ! Concernant ce type de personnes, Tchilo avait une phrase qui sonnait juste : « Ne t’imagine pas un jour avec moi. » »

« Quand je suis entré à l’université, Tchilo était étudiant en troisième année et sa façon de vivre était déjà bien rodée : toujours bourré, pas rasé, accompagné de sa petite amie Jasmine, précise l’écrivain Hovhannès Grigoryan. Jasmine était la fille de Khatchig Hovakimyan, rédacteur en chef du journal Arménie Soviétique, mais elle n’avait pas le droit d’être avec lui. On les voyait toujours ensemble, comment Jasmine s’occupait de Tchilo, comment elle lui fabriquait des vêtements, je m’en rappelle très bien.

Hovhannès Grigoryan chérit son premier prix littéraire, car ce souvenir est associé à Tchilo : « Quand j’étais en première année, l’Union des Ecrivains me remit un prix de cinquante roubles. J’avais honte d’aller chercher cet argent et n’y suis pas allé un bon bout de temps. Tchilo, lui, s’y intéressait davantage, car ça lui faisait des extras pour s’acheter des bouteilles. Un jour on s’est retrouvés à sec et il m’a dit qu’il était temps de prendre cet argent. Hamo Sahyan était la personne chargée de remettre les prix. J’ignore comment il apprit qu’Hamo Sahyan se trouvait alors avec le ministre de l’Education. On y est allés. J’avais honte d’entrer et je suis resté près de la porte à les écouter parler. Tchilo est entré dans la salle et a déclaré qu’il était Hovhannès Grigoryan et qu’il voulait recevoir son prix. A ce moment-là, Hamo Sahyan partageait un cognac avec le ministre. Hamo lui demanda comment il souhaitait se voir attribuer le prix. Tchilo insista en disant qu’il était Hovhannès et qu’il pouvait aussi montrer son passeport. Ils ont éclaté de rire, car Tchilo était connu de tous par sa façon d’être. Hamo lui remit cinquante roubles de sa poche et ils ont bu du cognac avec lui. Mais comme je ne m’attendais pas à ce qu’il me donnât quelque argent, je lui ai proposé qu’on aille boire pour dix roubles et qu’on utilise le reste de l’argent pour lui acheter des vêtements. Ce qu’on a fait. On a acheté un peu de tout pour lui, et même une brosse à dents. Quand il s’est lavé les dents, on était tous jaloux de ses dents, car nous, on se nettoyait chaque jour les dents sans arriver au résultat auquel lui est arrivé en les nettoyant une seule fois. Puis il s’est rasé, habillé, il avait belle allure, tu ne peux pas t’imaginer, un beau mec vraiment. Et puis, deux jours après, Tchilo est réapparu comme un clochard et il s’est avéré que Jasmine en était la raison. Elle lui disait : « Y a plein de gars à Erevan qui sont bien habillés ! Regarde ce que tu as fait ! Tu t’es même parfumé ! J’aime pas te voir comme ça ! Je préfère l’autre Tchilo ! » Et Jasmine ne le convainquit pas de reprendre sa précédente apparence. »

Une autre histoire circule à son sujet. Il avait des problèmes pour publier ses poèmes. Un jour, il eut envie de publier un texte sur Jésus-Christ dans le journal Arménie Soviétique. David Hovhannès fut tout étonné d’apprendre son intention et lui dit : « Comment peux-tu publier Jésus-Christ dans ce journal ? » C’était en 1969. Et Tchilo lui répondit : « Je vais le faire. Regarde, je vais sortir Jésus-Christ de partout et je publierai des images de Lénine, et comme ça tout le monde me respectera ! » Ce qu’il a fait. David Hovhannès ajoute : « Il a fait ce qui était attendu en Union Soviétique, il a remplacé tous les noms par Lénine, il a même repris tout un ensemble en le remplaçant par un récit sur les funérailles de Lénine. Et cet article a été publié, car à l’époque, si quelqu’un voulait publier un article sur Lénine, ils le faisaient sans même le lire. Le rédacteur en chef crut que l’article parlait de Lénine, signa et l’envoya à quelqu’un pour qu’il soit envoyé à l’éditeur. Ce dernier vit la signature du rédacteur et crut qu’il n’était pas nécessaire de relire à nouveau, car il était question de Lénine. Si bien que cette personne transmit l’article à quelqu’un d’autre pour le publier. Cette personne ne le lit pas non plus, car il vit les deux signatures et pensa qu’il n’y avait pas besoin de le lire, l’article traitant de Lénine. Et l’article fut publié. » Mais les gens lurent cet article et comprirent qu’il ne parlait pas de Lénine, car Lénine n’aurait jamais dit : « Aimez-vous les uns les autres. » D’après David Hovhannès, quand les gens le voyaient, ils lui disaient que Tchilo était quelqu’un qui avait mal écrit sur Lénine, car si d’aucuns perdaient leur travail à cause d’un article, cela voulait dire qu’il attaquait Lénine. Tchilo était plutôt révolutionnaire, mais il ne faisait pas de politique. « Sa poésie est originale et concerne la vie de tous les jours. Tchilo est plus un poète d’aujourd’hui, qu’un poète du passé. C’est aussi un poète des temps à venir. », souligne-t-il.

Tchilo passa son enfance dans un orphelinat, puis une famille l’adopta, mais il se retrouva à nouveau seul. Il vivait dans les rues, les cafés. Sa poésie évoque cette existence-là. Voici trente ans qu’il est mort et ce fut une tragédie pour beaucoup de gens. Le cortège de ses funérailles débuta sur les lieux mêmes de la tragédie, le café Aragast. « Je n’ai pas souvenir de funérailles où il y ait eu autant de jeunes, précise Hovhannès Grigoryan. L’argent des funérailles fut obtenu grâce à une collecte. Sa tombe se trouve dans le cimetière de Sovetashen. En 2004, Hovhannès Grigoryan a voulu revoir les tombes de ses amis, mais il n’a pas retrouvé celle de Tchilo [Slavik Alexani Tchiloyan, 1940 – 1975] : « J’ai bien peur que la tombe de Tchilo ne soit égarée dans quelque cimetière. Les gens devraient s’en inquiéter. » Les éditions Arevik ont publié les poèmes de Tchilo et prévoient une réédition. Publié en 1992, le premier recueil s’intitulait Nous avons été des hommes. Le volume suivant s’intitulera Ce que nous ne disons pas. D’après l’éditeur, Tchilo s’apprêtait à le publier, mais il ne put le faire.

Un monument commémoratif en l’honneur de Tchilo sera apposé à l’endroit de sa disparition, non loin du café Aragast, et rappellera sa silhouette et ses créations.

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Source : http://168.am/en/articles/1042-pr
Traduction : © Georges Festa – 08.2009