samedi 22 août 2009

Ummuye Kocak

Ummuye Kocak - © Nicholas Birch
www.irishtimes.com

Turquie : une troupe féminine de théâtre s’attaque à des questions sociales

par Nicholas Birch

www.eurasianet.org


Situé à 1 500 mètres d’altitude dans les monts Taurus, au sud de la Turquie, le village d’Arslankoy a vu des choses étranges au fil des ans, comme des congères hautes de sept mètres et des loups faisant les poubelles dans les rues. Désormais, les villageois peuvent dire aussi qu’ils ont vu le tourmenté prince du Danemark.
Un soir, fin juillet, Arslankoy accueillit Hamlet, vêtu d’une cape rose et d’une couronne en papier mâché, interprété par une femme de 52 ans, qui a quitté l’école à 12 ans. « Je me suis dès le début identifiée à Hamlet », déclare Ummuye Kocak, qui a raccourci la pièce et dirige la troupe certainement la plus inhabituelle de Turquie, le Groupe théâtral féminin d’Arslankoy.
« Cette scène du fossoyeur, je l’ai lue un soir à la lumière d’une bougie et j’en ai eu le frisson : toute cette cupidité, cette suffisance qui aboutissent au tombeau, toutes ces futilités », explique-t-elle. « Nous n’avons pas changé, n’est-ce pas ? »
Epouse d’une employé municipal à la retraite et petit fermier, « Grande sœur Ummuye », comme l’appellent ses confrères acteurs, commença à jouer huit ans après avoir vu une pièce de théâtre à l’école primaire locale.
Au début, le groupe s’intéressa à des pièces écrites par des dramaturges turcs. Puis, lors d’un séjour de deux ans dans la ville voisine de Mersin où elle s’occupait de ses enfants qui étudiaient dans cette université, Kocak entreprit d’écrire ses propres textes.
Depuis 2007, elle a produit six de ses œuvres – des pièces intitulées Prunes amères et Fleurs fanées, basées sur des récits entendus de ses voisins. Ces pièces abordent des thèmes qui ne sont pas inconnus à de nombreux Turcs, dont la misère, la crédulité et la violence familiale.
« Ils disent que les femmes sont responsables de l’éducation de la prochaine génération, note Kocak. Or les femmes ne peuvent éduquer leurs enfants que si elles-mêmes sont éduquées. Voilà ce que j’essaie de faire, à ma modeste façon. »
Les efforts du groupe lui ont valu une reconnaissance qu’ils n’auraient pas cru possible, lorsqu’ils lancèrent la compagnie. Alerté par quelques brèves d’actualité, le documentariste turc Pelin Esmer se rendit à Arslankoy en 2003 pour y filmer ces femmes durant cinq semaines. Et en 2006 son film remporta plusieurs prix aux Etats-Unis, en France et en Espagne.
Kocak, dont les traits fins et les yeux bleu pâle renvoient à ses origines balkaniques, garde un souvenir vivace de la manière avec laquelle le personnel de l’hôtel où elle résidait lors de la tournée en Espagne s’aligna pour lui serrer la main : « Je suis arrivée exactement comme tu me vois : foulard, vieux gilet, caoutchoucs. » Elle rit. « J’ai fondu en larmes. »
Jouer a eu aussi un effet thérapeutique sur d’autres membres de la troupe. Assise à son balcon, après avoir joué la veille le rôle de Polonius, vêtue de treillis militaires, Gulseren Sahin, 62 ans, parcourt fièrement quelques photos récentes d’elle dans des journaux turcs. « Mon fils est mort de leucémie, il y a quatre ans, dit-elle. Jouer m’a évité de partir en vrille. »
« Même son mari s’est mis à la regarder autrement », déclare Ilkim Kiraz, qui joue la Reine et le premier fossoyeur, à propos d’une autre comédienne de la troupe, mariée à un homme violent.
Enseignante à la retraite, qui a conseillé les femmes d’Arslankoy durant la préparation d’Hamlet, Mine Yildiran pense que les vers célèbres du premier monologue d’Hamlet saisissent parfaitement la situation difficile que connaissent nombre d’habitants du village. Arslankoy est traditionnellement un bastion des partis politiques laïcs. Or la vie dans les montagnes est difficile. Parmi les hommes, l’alcoolisme est un problème. Et parmi les femmes sévit un taux élevé de suicides. « Le théâtre est une plate-forme aidant ces femmes à confirmer qu’elles existent. », note Yildiran.
Le groupe est très soutenu par les villageois d’Arslankoy. Alertées par un simple message des hauts-parleurs de la mosquée locale, quatre heures avant le lever du rideau, 400 personnes se sont rendues à la représentation d’Hamlet. Le fantôme fut accueilli, bouches bées, par les enfants. Et les gens ont applaudi lorsque le fossoyeur scanda les mots de Shakespeare sur un air traditionnel d’Anatolie. Ummuye Kocak a adouci le caractère étranger de la pièce en turcisant les noms : Hamlet devient Hamit, Horatio Hursuit, Ophélie Feraye.
Si les acteurs ont à se plaindre, c’est au sujet du manque de soutien de la part des autorités locales. Ne pouvant financer des prospectus pour promouvoir la pièce, ces femmes d’Arslankoy enragèrent lorsque le directeur de l’école leur demanda à la dernière minute de présenter 100 livres turques (près de 66 dollars) pour utiliser la scène décrépite sur le terrain de l’école. Plusieurs heures avant que le spectacle ne débute, Kocak fut effarée d’entendre un notable local dire à une équipe de tournage que l’idée de mettre en scène Hamlet était de lui.
« Quoi que je fasse, je suis une ignorante aux yeux de certains, nous confie-t-elle un peu plus tard, ce soir-là. Comme je n’ai que mon certificat d'études, ils pensent pouvoir débarquer et s’approprier le tout. »
Si pour tout cela, dit-elle, elle s’identifie avec Hamlet, Kocak diffère de lui sur un point important : son naturel ne la porte pas vers quelque introspection larmoyante. « J’estime que nous avons prouvé qu’un diplôme universitaire n’est pas un critère de valeur ; la vie que tu vis, oui. », dit-elle. « Il est temps maintenant de réaliser des choses bien, vraiment bien. »

Source : http://www.eurasianet.org/departments/insight/articles/eav080509.shtml
Traduction : © GeorgesFesta – 08.2009